Valeurs actuelles : une vente en trompe-l’œil


Par Maroun Zainoun
Publié le 07/05/2015  à 17:55
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Le 22 avril, nous apprenions la vente de l’hebdomadaire Valeurs actuelles (groupe Pierre Fabre) à Privinvest Médias, filiale de Privinvest Holding SAL de l’homme d’affaires franco-libanais Iskandar Safa. À la tête de cette nouvelle filiale, on retrouve le duo Charles Villeneuve-Étienne Mougeotte. Déjà à l’œuvre dans l’appel à candidatures truqué du CSA en 2011 (attribution d’un canal gratuit à Numéro 23 et revente à BFM aujourd’hui, avec une plus-value de 90 millions d’euros), les réseaux de l’ombre mettent à nouveau les bouchées doubles, avec pour objectif la campagne présidentielle de 2017. Mais pas forcément celle que l’on imagine… Voyage dans les secrets d’État, de Paris à Beyrouth en passant par l’Élysée, Cherbourg et la Libye de Mouammar Kadhafi.

 

Mais que vient faire aujourd’hui Iskandar Safa dans Valeurs actuelles ? Qu’est-ce qui explique son intérêt soudain pour cet hebdomadaire qui a jusqu’ici défendu bec et ongles Nicolas Sarkozy, tout en essayant de capter le lectorat – et par extension l’électorat – d’extrême droite par ses unes lui ayant valu des condamnations pour “provocations à la haine” ? Pour comprendre toute l’affaire, digne des meilleurs romans d’espionnage, il faut commencer par le Liban.

En 1975 (Iskandar Safa a 23 ans), la faction ultranationaliste chrétienne Gardiens des Cèdres, dirigée par Étienne Sacr, refuse l’identité arabe du Liban. Au sein de cette milice, Safa dit “Sandy” est l’un des plus actifs et des plus motivés : il a l’âme, le charisme et l’autorité naturelle d’un chef. Classée à l’extrême droite, la milice chrétienne libanaise se rapprochera naturellement d’Israël, qui l’aidera tant sur le plan militaire que financier.

Trois ans plus tard (et jusqu’en 1981), Iskandar Safa part en Arabie saoudite, à Riyad, pour diriger un chantier d’aérodrome militaire construit par l’entreprise de sa famille maternelle. Petit-fils d’un juge et fils d’un haut fonctionnaire directeur du cabinet du premier président libanais, il deviendra rapidement un lobbyiste hors pair. Business, cash, politique, réseaux croisés, Safa excelle dans cet univers secret, voire opaque, qui fera sa fortune.

La rencontre avec Marchiani

Dès 1985, Iskandar Safa se retrouve ainsi chargé par un groupe d’investisseurs arabes, notamment le prince saoudien Metaab bin Abdullah bin Abdulaziz Al Saoud, de redresser la chaîne hôtelière suisse Nova Park. C’est là qu’il fait la connaissance d’un certain Jean-Charles Marchiani, cadre commercial pour les hôtels Méridien et ancien espion du Sdece (Service de documentation extérieure et du contre-espionnage, ancêtre de la DGSE) venu lui proposer ses services – gardons à l’esprit qu’en 1977 et 1980 le même Sdece avait soutenu des militaires libyens dans leur tentative de renversement de… Mouammar Kadhafi.

Safa et Marchiani deviennent vite de bons amis. La même année, Safa crée sa société d’intermédiaire et réalise son premier million de dollars en exécutant les marchés de compensation liés à la vente en Corée du Sud d’avions F5 et F20 de l’Américain Northrop.

En 1986, Jean-Charles Marchiani, devenu conseiller de Charles Pasqua place Beauvau, demande de l’aide à son ami Safa : il s’agit alors de sauver les otages français du Liban. Sandy active ses réseaux sur toute la planète et finit par obtenir la libération des otages via une piste iranienne. Protégeant son business futur, Safa aura la clairvoyance et la sagesse de ne pas apparaître sur la photo officielle. Ce qui ne l’aura pas empêché d’être soupçonné, dans une note de la DST publiée dans Le Monde daté du 8 janvier 2002, d’avoir capté une partie de la rançon, via le compte au Crédit Lyonnais d’un de ses proches, Issam Abbas.

Le contentieux Eurodif

À l’initiative des juges Prévost-Desprez et Courroye, des policiers de la brigade financière, qui n’agissaient pas dans le cadre d’une perquisition, s’étaient rendus au ministère de l’Économie et des Finances et s’étaient fait remettre des documents relatifs au contentieux Eurodif*. À l’époque, les magistrats cherchaient à démontrer le lien entre le versement d’une éventuelle rançon dans le cadre de la libération des otages et les mouvements de fonds suspects détectés sur les comptes de Safa.

* “Entre la France et l’Iran, des relations enfiévrées”, Le Figaro, 25 sept. 2013.

Le volet strictement financier de l’affaire avait mis en évidence des retraits, en espèces, pour un total de presque 14 millions de francs (2,1 millions d’euros), entre 1995 et 2001, depuis un compte alimenté par Iskandar Safa. Deux proches de l’homme d’affaires, ainsi qu’une de ses secrétaires, avaient alors affirmé avoir remis des espèces, sur son instruction, à Marie-Danielle Faure, une proche collaboratrice de Charles Pasqua, ainsi qu’à l’épouse de Jean-Charles Marchiani pour le compte de son mari.

Les deux femmes avaient néanmoins nié avoir reçu cet argent. Marie-Danielle Faure avait simplement confirmé que les négociations sur le sort des otages avaient un lien avec le contentieux Eurodif : “La seule fois où j’ai entendu Jean-Charles Marchiani parler d’argent, c’était lors des négociations avec l’Iran. Un responsable du Trésor a accompagné Jean-Charles Marchiani en Autriche. Les négociations portaient sur un retour d’investissement pour l’Iran, du temps du shah. Les Iraniens, en contrepartie de leur aide, réclamaient la restitution des fonds investis dans le CEA. C’était avant la libération des otages.”

La France ne verse (officiellement) pas de rançon

Jusqu’à la saisie de documents à Bercy, seule une note de la DST évoquait la possibilité que ces fonds suspects soient issus d’une rançon. “Il s’agirait d’une partie de la rançon débloquée par l’État français et conservée par les négociateurs, en l’occurrence MM. Marchiani et Safa”, écrivait la DST. L’accusation ne tiendra pas…, les plus hautes autorités de l’État niant, fidèles à la doctrine de la France, le versement d’une rançon. Un non-lieu général sera prononcé en 2009*.

* “Non-lieu général dans l’affaire des otages du Liban”, Le Point, 21 oct. 2009.

Dans son autobiographie posthume, Au service de la République, publiée en février 2015, le journaliste-espion Roger Auque décrivait Iskandar Safa comme l’homme clé des discussions pour la libération des otages et torpillait définitivement la fable de “l’absence de versement de rançon”. “Je le confirme, de l’argent, beaucoup d’argent, a été remis en échange de notre libération. Ce n’est pas la France qui a payé, mais Kadhafi”, écrivait Auque. La proximité de Kadhafi et de Safa se poursuivra pratiquement jusqu’à la fin du dictateur, et l’un de ses fils, Saïf al-Islam, sera même l’invité de Sandy au somptueux domaine de Barbossi, à Mandelieu-la-Napoule, une commune des Alpes-Maritimes qui a pour maire le frère de Charles Villeneuve.

Saïf al-Islam qui, dans une interview accordée à Euronews le 16 mars 2011, affirmera que le régime libyen avait bien financé la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007. Le fils de Kadhafi le sommait ainsi de “rendre l’argent”, sous peine de révéler tous les détails des transactions (numéros de comptes, opérations de transfert) et traitait même l’ancien président français de “clown”.

Quand Safa finançait Pasqua

Lors de l’affaire dite de l’Angolagate, Marchiani sera condamné le 27 octobre 2009 à trois ans de prison pour “trafic d’influence passif” et “recel d’abus de biens sociaux”. C’est à cette occasion que sera découverte l’association politique de Charles Pasqua, France-Afrique-Orient, hébergée 3 boulevard de La Tour-Maubourg dans le quartier des Invalides à Paris, par la société Triacorp de Safa, de 1988 à 1993.

L’examen des comptes de Triacorp indiquait que cette société s’était opportunément abstenue de réclamer à l’association les quelque 100 000 francs de loyer mensuel. Les enquêteurs avaient chiffré le préjudice à 4,22 millions de francs au 31 décembre 1992. Les dirigeants de Triacorp furent soupçonnés d’avoir dissimulé cette créance dans le compte de résultat de la société mais ne furent pas directement inquiétés.

Marchiani sera quant à lui encore condamné à deux reprises (et à un an de prison ferme) en 2005 pour avoir perçu des commissions de la société néerlandaise Vanderland (marché du tri des bagages à Roissy) et de la société allemande Renk (marché des boîtes de vitesses des chars Leclerc à destination des Émirats arabes unis).

Toute la France aime Sandy

Passant à chaque fois entre les gouttes, à la différence de son ami Marchiani, c’est en 1992 que Sandy deviendra véritablement le héraut d’armes discret et permanent des différents gouvernements français. Retenu par le Ciri (Comité interministériel de restructuration industrielle) pour le rachat des Constructions mécaniques de Normandie (CMN) à Cherbourg, il relancera ce chantier naval moribond grâce à ses puissants réseaux. Yémen, Indonésie, Oman, Koweït, Émirats arabes unis, les CMN décrochent, grâce à Iskandar Safa et à son frère Akram, des contrats historiques.

Les millions coulent à flots et l’État français désargenté apporte sa bénédiction. La Commission interministérielle pour l’étude des exportations des matériels de guerre (Cieemg), qui siège à Matignon, donnera son aval à chaque étape des négociations, même lorsque Safa sera en fuite (dans l’affaire Triacorp/France-Afrique-Orient, il refusait de venir s’expliquer devant le juge Courroye, craignant d’être placé en détention provisoire ; il consentira à le faire quand Courroye sera appelé à d’autres fonctions, en l’occurrence procureur à Nanterre).

Fin 2003, le président de la République, Jacques Chirac, apporte même son soutien personnel au projet avec les Émirats. Dans une lettre au cheikh Zayed bin Sultan al-Nahyan, le chef de l’État exprime son vœu “de voir concrétisé prochainement […] le contrat de réalisation des corvettes”. Le 31 janvier 2004, dans une lettre adressée cette fois au chef d’état-major des armées des Émirats, Michèle Alliot-Marie, alors ministre de la Défense, se “félicite de l’aboutissement du contrat permettant d’engager un nouveau partenariat dans le domaine naval”.

Socialo-compatible

 

En 2007, Iskandar Safa passe à la taille supérieure en créant le chantier naval Abu Dhabi Mar avec Al Aïn International et multiplie depuis les acquisitions industrielles dans le monde. En 2010, il s’est beaucoup investi pour Dassault aux Émirats arabes unis, à l’occasion du projet de relance des Rafale. Toujours très impliqué en Libye, il gardera un accès direct à Mouammar Kadhafi via Saïf al-Islam, notamment durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy.

Le changement de majorité de 2012 ne l’a pas dérangé outre mesure : son business reste florissant et c’est la seule chose qui l’intéresse. Il connaît par cœur l’hypocrisie et la couardise de la classe politique française, il sait qu’elle n’assume pas vraiment les ventes d’armes et a fortiori ses intermédiaires, préférant mettre publiquement en exergue “les droits de l’homme”. Mais, en coulisses, c’est tout à fait autre chose.

À partir de Cherbourg, Iskandar Safa développera ainsi un pôle naval international et le député-maire Bernard Cazeneuve, ancien porte-parole du candidat Hollande (et aujourd’hui ministre de l’Intérieur), sera son plus fidèle et fervent soutien. On se souvient que ce dernier avait été rapporteur de la mission parlementaire de mai 2010 sur l’attentat de Karachi et qu’il avait été, à cette occasion, particulièrement critique pour le concurrent des Constructions mécaniques de Normandie, DCNS.

Avant lui, Jean Lemière, député UMP de Cherbourg de 2002 à 2007, avait fait de même, accompagnant le contrat Baynunah en 2003 et se rendant aux Émirats pour rencontrer Sandy. Alors membre de la commission de la Défense de l’Assemblée nationale, Lemière est aujourd’hui chargé de mission à la Direction générale de l’armement. Ça ne s’invente pas.

Le “contrat du siècle” avec le Mozambique

Plus récemment, le 5 septembre 2013, Iskandar Safa annonce à Cherbourg “le contrat du siècle”. Devant lui, de nombreux élus et journalistes… et quatre ministres, qui ont fait spécialement le déplacement : Arnaud Montebourg, Bernard Cazeneuve, Nicole Bricq et le ministre des Finances du Mozambique, Manuel Chang (photo ci-dessus). “Vingt-quatre chalutiers de 23 et 50 m, trois patrouilleurs de 39 m, des monocoques et trois patrouilleurs de 42 m, des trimarans.”

En 2012, Cazeneuve et Montebourg avaient visité l’entreprise, promettant de “tout tenter” pour assurer du travail au chantier cherbourgeois. La donne avait en effet changé : Kadhafi n’était plus au pouvoir en Libye et les printemps arabes avaient contrecarré – provisoirement – les projets des CMN. Quand les droits de l’homme progressent, les affaires régressent.

Plus près de nous encore, le 4 mai 2015, le contrat de vente (24 Rafale) entre Dassault et le Qatar, d’un montant de 6,3 milliards d’euros, a été ratifié officiellement en présence de François Hollande, qui a fait une escale à Doha pour l’occasion. Cet accord a respectivement été signé par le p-dg de Dassault Aviation, Éric Trappier, et, pour l’État du Qatar, par le général Ahmad al-Malki, qui a supervisé les négociations relatives à cette acquisition.

Une vente qui arrange tout le monde

Un contrat distinct a également été signé par le général Ahmad al-Malki et Antoine Bouvier, p-dg de MBDA, le fabricant européen de missiles qui fournit l’armement du Rafale.

Par ailleurs, un autre accord – cette fois confidentiel et d’État à État –, portant sur la formation de 36 pilotes et de 100 mécaniciens, mais traitant aussi de questions comme l’instruction d’officiers de renseignement, a été signé dans la foulée par le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, et le général Hamad ben Ali Al-Attiyah, son homologue qatari.

Dans un entretien au Figaro le 4 mai, Éric Trappier estime qu’il est “possible” que d’autres contrats pour le Rafale soient signés en 2015 après ceux annoncés avec l’Égypte, l’Inde et le Qatar. Pour une fois que quelque chose réussit à François Hollande… C’est bien dans son contexte que s’explique la vente de Valeurs actuelles. Une vente qui fait l’affaire de tout le monde.

Et avant tout de Pierre-Yves Revol, président de la fondation Pierre Fabre, trop heureux de se débarrasser de l’hebdomadaire sulfureux qui, à cause de sa ligne éditoriale très polémique, le mettait régulièrement en porte-à-faux avec l’État, notamment avec l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM), qui délivre et retire les autorisations de mise sur le marché.

Un recentrage du magazine

Avec la vente à Safa, si utile aux gouvernements de droite et de gauche, fini les unes coups de poing, anti-Hollande, anti-Taubira, anti-Roms et anti-migrants. “Iskandar Safa, qui n’a jamais revendu une entreprise, injectera de l’argent, beaucoup d’argent”, a promis Étienne Mougeotte aux salariés il y a quelques jours, et en contrepartie Valeurs actuelles devra rentrer dans le rang, avec l’objectif de redevenir un magazine de droite modérée et, dixit Mougeotte, qui s’y connaît, “un grand groupe de média mais jamais une écurie présidentielle”.

Les relations de Sarkozy et Mougeotte sont de toute façon glaciales depuis que le second estime que le premier l’a lâché… Pas un coup de fil après son éviction du Figaro par Dassault, alors qu’il s’était démené comme un diable pour son président-candidat, y perdant au passage une partie de sa crédibilité journalistique.

Sarkozy n’était d’ailleurs pas dans le secret du processus de la vente, qu’il a apprise sur le tard. Pas certain que la nouvelle équipe dirigeante de Valeurs actuelles en fasse à nouveau des tonnes pour lui, maintenant que la cour d’appel de Paris a validé l’essentiel de la procédure ayant mené à sa mise en examen, à l’été 2014, pour “corruption active, trafic d’influence actif et recel de violation du secret professionnel” et que son ancien conseiller Franck Louvrier est placé aujourd’hui en garde à vue dans le cadre de l’affaire Bygmalion.

D’un conflit d’intérêts à l’autre

Cette vente fait aussi l’affaire de François Hollande, pour les raisons déjà évoquées : des attaques moins frontales et moins agressives, maintenant que l’actionnaire est en affaires avec le sommet de l’État. Imagine-t-on en effet une couverture de Valeurs actuelles traitant le président de la République d’incapable, au moment où il est en train de conclure au Proche-Orient des ventes de Rafale ?

Cette vente arrange aussi, bien sûr, Dassault, qui vend du matériel militaire – et les précieux Rafale, après des années de disette totale – mais utilise aussi régulièrement les services de Safa, dont l’influence et l’entregent dans le secteur comptent parmi les plus importants à l’échelle de la planète. L’un des fils Dassault, Olivier, reste d’ailleurs très présent au sein de Valeurs actuelles.

Cette opération arrive enfin à point nommé pour l’affaire de la revente scandaleuse de la chaîne Numéro 23 à Alain Weill, pour 90 millions d’euros. Pascal Houzelot, qui s’était vu attribuer ce canal par la sarkozie toute-puissante, en 2011, au cours d’un appel à candidatures complètement truqué au CSA, n’est autre que le protégé d’Étienne Mougeotte, qui l’a toujours utilisé comme poisson-pilote depuis l’époque de TF1. En dépit des discours de façade, la ministre de la Culture, Fleur Pellerin, a récemment fait Houzelot chevalier des Arts et des Lettres.

Les 50 millions de Kadhafi

Enrichi par les barons de l’UMP qui lui ont offert une chaîne de télé gratuite qu’il essaie de revendre deux ans et huit mois plus tard, soutenu par Buisson, Boyon et les principaux acteurs de l’affaire Bygmalion, Houzelot est aujourd’hui tout à fait compatible avec la majorité. Exactement comme Iskandar Safa, l’ami de Pasqua, Kadhafi, Sarkozy et autre Marchiani, aujourd’hui célébré par les socialistes comme un héros, sauveur des Chantiers mécaniques de Normandie et bienfaiteur de la France. Les médias sont des armes… mais pas toujours celles qu’on imagine.

En la matière, il y a aussi des bombes à retardement. On peut toujours repeindre les murs et changer d’enseigne, tenter d’enterrer l’UMP et célébrer Les Républicains, les faits restent les faits et la justice, en dépit de sa lenteur, finit par passer. Au moment où Mediapart, le 28 avril 2012, publiait le document du chef des services de renseignements extérieurs libyens, qui indiquait que le régime avait décidé de débloquer une somme de 50 millions d’euros pour la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007, ce dernier avait estimé qu’il s’agissait d’une “infamie” et déclaré, fidèle à sa dialectique : “50 millions d’euros… Pourquoi pas 100 ? Pour une campagne qui en vaut 20. Il faut se mettre d’accord. Ma campagne a été financée par les sous-marins pakistanais, par M. Kadhafi, ou par Mme Bettencourt ?”

François Fillon avait quant à lui déjà fait entendre sa petite musique, qualifiant le document de “faux, en tout cas impossible à authentifier” et affirmant que Mediapart était “une officine financée par de riches amis de François Hollande”. Le problème, en politique, c’est qu’il n’y a pas d’amis qui tiennent. Seulement des intérêts passagers, qui changent au gré des vents. Avis aux riches amateurs d’officines, pas seulement pharmaceutiques.

–> Page 2 : Texte intégral de la note de la DST et réaction de Jean-Charles Marchiani

 

La note de la DST : “Ces sommes sont versées à la demande de M. Marchiani”

 

Nous publions ci-dessous le texte intégral de la note intitulée "Relations entre l’homme d’affaires français Iskandar Safa et le député européen Jean-Charles Marchiani", adressée, le 19 janvier 2001, par la Direction de la surveillance du territoire (DST) à la police judiciaire de Paris.

 

“Depuis plus d’une dizaine d’années, l’homme d’affaires français d’origine libanaise Iskandar Safa donne régulièrement de considérables sommes d’argent à l’ex-préfet et député européen Jean-Charles Marchiani. Ces sommes sont versées à la demande directe de J.-C. Marchiani et proviennent d’un compte en banque en Suisse (Genève) dont I. Safa est le titulaire. Ce compte porte le n° 011978-00001.
En fait, ce compte en Suisse est la source principale d’un processus clairement établi de financement qui emprunte deux voies distinctes vers la France :
– La plupart des sommes sont virées à l’agence du Crédit commercial de France du 121 avenue des Champs-Élysées (siège social du CCF). Ces virements sont faits officiellement au nom d’un des employés d’I. Safa, en l’occurrence au nom de M. Abbas ou M. Sayes. Ces sommes sont ensuite retirées, toujours en liquide, par un des employés d’I. Safa, qui les porte alors immédiatement au siège de l’association France-Orient, sise 50 rue de Berri (75008 Paris).
L’argent liquide est réceptionné par J.-C. Marchiani lui-même ou, le plus souvent, par sa secrétaire, Mme Danièle Faure (phonétique). Il semble qu’il y ait en moyenne, sur la longue période, un à deux versements hebdomadaires se montant environ à chaque fois à 200 000 ou 300 000 francs. Ainsi, pour le seul mois d’octobre 2000, les versements en liquide (connus) se sont élevés à 850 000 francs.
Chaque retrait d’espèces fait l’objet d’un bordereau de retrait d’espèces. On en trouvera ci-joint onze (11) exemplaires originaux, au nom d’Al Sayes ou d’Abbas, datés d’octobre, novembre et décembre 2000. Ces 11 bordereaux cumulés représentent 1 725 000 francs français.
Il convient de noter qu’I. Safa passe ses ordres de virements en téléphonant directement à son banquier suisse, qui doit alors s’exécuter immédiatement.
– Par ailleurs, I. Safa a fait ouvrir un compte étranger au nom d’Isam Abbas à l’agence principale du Crédit lyonnais du boulevard des Italiens à Paris. À partir de ce compte, également alimenté depuis Genève, des chèques sont tirés au profit de J.-C. Marchiani (et de son fils), et portés directement à Mme Danièle Faure (phonétique), 50 rue de Berri. Ainsi, à l’été 2000, quatre chèques de 55 000 francs ont été signés et remis au député européen. Ce compte est géré au Crédit lyonnais par Mme Michèle Khalil. I. Safa a fait fermer ce compte, en urgence, début décembre 2000, suite aux développements judiciaires de l’affaire Falcone.
La source à l’origine de ces renseignements semble persuadée que l’argent du compte en Suisse provient de l’affaire des otages français du Liban, au milieu des années 1980. Il s’agirait d’une partie de la rançon débloquée par l’État français et conservée par les négociateurs, en l’occurrence MM. Marchiani et Safa. Dans ce système, J.-C. Marchiani apparaît comme le donneur d’ordres et I. Safa comme l’exécutant, nonobstant les relations d’amitié unissant les deux hommes.
Il convient de noter que la procédure judiciaire engagée contre Pierre Falcone (nov.-déc. 2000) et les actes coercitifs subséquents (perquisitions, incarcérations, etc.) ont provoqué une réelle panique chez MM. Marchiani et Safa. Ainsi, les deux hommes se sont longuement et à plusieurs reprises concertés dans la semaine du 4 au 8 décembre 2000.
I. Safa s’est ensuite livré à la destruction de divers documents en sa possession pouvant prouver certaines de ses relations : noms supprimés de son agenda, talons de chèques déchirés, fermeture du compte Crédit lyonnais, etc. Par ailleurs, des documents ont été mis à l’abri dans une petite valise noire qui, courant décembre, a régulièrement changé de localisation. Tous ces indices démontrent qu’I. Safa redoutait manifestement une perquisition.
Les relations particulières de MM. Safa et Marchiani sont attestées également par un autre détail fort révélateur. J.-C. Marchiani a l’habitude d’organiser ses rendez-vous “discrets” dans un hôtel situé à proximité immédiate des bureaux parisiens d’I. Safa. La chambre d’hôtel est alors réservée par et au nom d’un employé d’I. Safa, ou par Safa lui-même. J.-C. Marchiani va ensuite retirer la clef, non à la réception de l’hôtel, mais chez I. Safa.
Commentaires : les déclarations de la source ont débuté au début du mois d’octobre 2000 afin de se prémunir contre d’éventuels développements judiciaires de versements dont l’ancienneté, les volumes et l’origine ont suscité ses plus grandes craintes. L’histoire semble lui avoir donné raison (affaire Falcone).”

 

“J’ai dit à M. Abbas de faire cadeau de ces sommes à mes fils”

Interrogé à l’époque par Le Monde , Jean-Charles Marchiani avait contesté avoir été le bénéficiaire des quatre chèques de 55 000 francs évoqués par la note de la DST et affirmé qu’ils n’émanaient pas d’Iskandar Safa, mais d’un proche de ce dernier, Isam Abbas.

“Si je me souviens bien, Isam Abbas, qui est issu d’une grande famille libanaise avec qui j’entretiens des liens d’amitié, m’avait proposé de financer ma campagne pour les élections municipales à Toulon”, a déclaré l’ancien préfet. “Je lui avais fait observer que la loi ne le permettait pas. Mais, comme M. Abbas a insisté pour me faire plaisir, je lui ai dit de faire cadeau de ces sommes à mes fils”, avait-il ajouté.

“Je peux vous assurer que M. Abbas n’a joué aucun rôle dans la libération des otages du Liban !” avait enfin ironisé M. Marchiani, dénonçant “une instruction basée sur des rumeurs et des ragots colportés en vue d’une déstabilisation politique”.

 

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