Béatrice Fervers, directrice du département Prévention cancer environnement du Centre Léon-Bérard

"Nous avons mis en évidence un lien entre polluants de l'air et risque de cancer du sein" (Béatrice Fervers)

Béatrice Fervers, directrice du département Prévention cancer environnement du Centre Léon-Bérard, est l'invitée de 6 minutes chrono / Lyon Capitale.

Et si l'air que nous respirons augmentait notre risque de développer un cancer du sein ? À l'occasion de la Journée mondiale de la qualité de l'air, mercredi 14 octobre, Béatrice Fervers, directrice du département Prévention cancer environnement du Centre Léon-Bérard, revient sur les résultats d'une étude qui interpelle : jusqu'à 60% de risque supplémentaire pour les femmes les plus exposées à certains polluants atmosphériques.

"Nous avons montré que les femmes exposées simultanément à des niveaux élevés de dioxyde d'azote, de particules fines et de PCB avaient un risque augmenté, bien supérieur à celui associé aux polluants pris individuellement", explique Béatrice Fervers. Ce résultat est issu de l'étude XENAIR, une recherche d'une ampleur inédite à l'échelle mondiale, qu'elle a initiée en 2016, pour mieux comprendre les effets de la pollution atmosphérique sur la santé des femmes.

L’étude XENAIR repose sur une évaluation fine de l’exposition à la pollution de l’air aux adresses résidentielles d’une étude de cas témoins sur plus de 10 000 femmes issues de la cohorte nationale E3N Generations : plus de 5 000 femmes qui ont déclaré un cancer du sein entre 1990 et 2011 comparées à plus de 5 000 autres qui n’en ont pas eu.

Des modèles spécifiques ont permis de produire des cartographies fines de la pollution entre 1990 et 2011 pour estimer l’exposition à huit polluants atmosphériques (issus de rejets industriels, des processus de combustion, du chauffage au bois, du trafic routier, etc.), enrichis par la suite par d’autres polluants, faisant de cette étude celle analysant l’effet de l’exposition chronique du plus grand nombre de polluants.

Peut-on aller jusqu'à dire que la pollution cause des cancers du sein ? C'est la question qui se pose maintenant. "Nos travaux, nos différentes études, ainsi que ceux réalisées par d’autres équipes internationales, apportent des résultats concordants en faveur de ce lien. Cependant, cette association ne constitue pas, à elle seule, une preuve de causalité. En revanche, nos données renforcent les arguments en faveur d’un lien causal, et nous espérons que le Centre international de recherche sur le cancer, le CIRC, pourra mettre à jour sa monographie, réexaminer ces nouvelles données publiées depuis 2012-2013 et retenir un lien causal avec le cancer du sein.

L’étude XENAIR a bénéficié d’un financement de 998 716 euros de 2016 à 2022 dans le cadre de l’appel à projets CANC’AIR de la Fondation ARC; et d'autres financeurs de la recherche.

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La retranscription intégrale de l'entretien avec Béatrice Fervers

Bonjour à tous et bienvenue dans ce nouveau rendez-vous de 6 minutes chrono. Nous accueillons aujourd'hui Béatrice Fervers, directrice du département Prévention cancer environnement du Centre Léon-Bérard. Vous avez initié en 2016, c'est-à-dire il y a dix ans, une vaste étude grâce à un important financement de la Fondation ARC pour la recherche sur le cancer. Une étude d'une ampleur inédite qui montre les liens significatifs entre le risque de cancer du sein et l'exposition à certains polluants atmosphériques. Ma première question : qu'est-ce qui vous a mise sur la piste de l'air que nous respirons pour expliquer certains cancers du sein ?

Nous avons initié cette étude à la suite du classement par le CIRC, le Centre international de recherche sur le cancer de l'OMS, situé ici à Lyon, qui a classé en 2012 la pollution de l'air, en tant que mélange complexe, mais également les particules fines, comme cancérogènes certains, en lien notamment avec les cancers bronchopulmonaires. À la suite de ce travail, il est apparu que des questions se posaient concernant le lien entre pollution atmosphérique et risque de cancer du sein, mais qu'il manquait à ce stade des données scientifiques pour établir ce lien.

Aujourd'hui, dix ans après, parce que c'est une étude sur le long terme, quelles sont, en quelques mots, les grandes lignes qu'il faut retenir de cette étude que vous avez initiée il y a dix ans ?

Cette étude, qui se base sur la cohorte nationale E3N-Générations, une cohorte de 100 000 personnes, inclut 10 000 sujets pour analyser l'exposition à huit polluants de l'air. Aujourd'hui, nous en étudions même plus de huit, sur le long cours, avec une exposition correspondant à notre réalité d'exposition, c'est-à-dire des niveaux plutôt faibles, mais chroniques dans le temps. Nous avons pu mettre en évidence un lien entre cinq polluants de l'air et le risque de cancer du sein. Surtout, nous avons montré que les femmes exposées simultanément à des niveaux élevés de dioxyde d'azote, de particules fines et de PCB avaient un risque augmenté, bien supérieur à celui associé aux polluants pris individuellement.

Je lisais effectivement que les femmes qui présentaient les niveaux d'exposition les plus élevés avaient un risque de cancer du sein jusqu'à 60% plus élevé que les femmes les moins exposées. 60 %, c'est énorme !

Oui, c'est assez important. Si l'on prend les polluants individuellement, on observe une augmentation de 10 % du risque, ce qui correspond à ce que le CIRC avait mis en évidence pour le cancer bronchopulmonaire. Mais lorsqu'on s'intéresse à la question d'un éventuel effet synergique entre les polluants et à ce qui se passe lorsque les femmes vivant dans des milieux urbains denses, comme Lyon ou Paris, sont exposées à des niveaux élevés de plusieurs polluants, on arrive à des augmentations du risque de cancer du sein de 30%, 40%, 50%, voire 60%. Pour donner des ordres de grandeur, on est au même niveau de risque que pour le lien entre cancer du sein et consommation d'alcool, ou entre cancer du sein et obésité.

Est-ce qu'on peut aller jusqu'à dire que la pollution cause des cancers du sein ?

C'est la question qui se pose maintenant. Nos données, nos différentes études, ainsi que des études réalisées notamment par une équipe américaine, sont en faveur de ce lien. Il faut plusieurs éléments pour pouvoir retenir ou confirmer un lien causal. Nos données font fortement suspecter ce lien et nous espérons que le Centre international de recherche sur le cancer, le CIRC, pourra mettre à jour sa monographie, réexaminer ces nouvelles données publiées depuis 2012-2013 et retenir également un lien causal avec le cancer du sein.

Nous sommes en plein mois d'Octobre rose. Qu'attendez-vous aujourd'hui des pouvoirs publics et que peut faire une femme qui vit en ville ?

Une femme qui vit en ville, et plus généralement toute personne vivant en ville, puisque ce risque n'est pas limité au cancer du sein et que l'on sait que la pollution de l'air est un facteur causal du cancer bronchopulmonaire, peut premièrement contribuer à faire baisser les niveaux de pollution de l'air en favorisant les modes de déplacement actifs et les transports en commun, donc les déplacements à pied, à vélo et en transports en commun.

Il faut également être vigilant dans la planification des trajets et privilégier, lorsqu'on est à pied ou à vélo, des circuits, des parcours et des routes moins exposés.

Il faut aussi veiller aux modes de chauffage à la biomasse, notamment les poêles, qui constituent une source de pollution dans la métropole de Lyon, en s'assurant que ces équipements sont bien entretenus et à faibles émissions.

Par ailleurs, pour les politiques publiques, il est important de favoriser la possibilité pour la population de se déplacer en transports en commun, d'encourager les déplacements à vélo et à pied et de contribuer à la mise en œuvre des valeurs guides de la Commission européenne, mais aussi de celles de l'OMS, qui sont un peu plus basses, concernant les concentrations de polluants.

Merci beaucoup, Béatrice Fervers, d'être venue sur le plateau de 6 minutes chrono pour nous parler de cette étude XENAIR que vous avez initiée il y a dix ans, en 2016. Pour plus d'informations sur l'actualité lyonnaise, rendez-vous sur www.lyoncapitale.fr. À très bientôt et merci beaucoup.

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