Biennale de la danse : BiT, un spectacle en éclats de guerre


Par Martine Pullara
Publié le 25/09/2014  à 16:57
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Alors que nous sommes plongés dans une actualité violente qui vise à détruire des peuples et des cultures, BiT, la dernière création de Maguy Marin nous renvoie à la figure l’urgence de trouver le lien qui nous permettrait de faire acte de résistance collective. Un travail vertigineux !

BiT, chorégraphie de Maguy Marin © Christian Ganet
© Christian Ganet

La pièce s’ouvre dans l’obscurité, avec comme seuls objets de scénographie des plans en bois incliné posés sur un espace qui nous aspire en son centre. Peu à peu, une file d’hommes et de femmes se tenant par la main émerge de derrière ces constructions. Les corps dansent et tracent une farandole qui sera le fil permanent de ce spectacle, illustrant le lien détruit par la barbarie, par l’histoire et recherché par la chorégraphe.

Très vite, se dégage une vision forte qui nous renvoie à l’exode que subissent actuellement certaines ethnies en Irak ou les Kurdes en Syrie. Mais elle nous rappelle aussi toutes ces populations qui au cours des siècles passés ont fui pour échapper aux monstres, à la famine, aux épidémies, à des états d’urgence, se délitant et disparaissant d’un territoire à l’autre, transformées en éclats humains.

Corps déjectés, corps résistants

Le ton de BiT est donné. La bande-son est sourde et pesante. On entend des bruits de lancement de missiles, de bombardements à venir, de terre qui tremble. Puis l’on retrouve ces corps sur le haut d’un plan recouvert d’un tissu rouge sang. À moitié nus. L’un après l’autre, ils glissent pour échouer au sol tel un amas. Ils sont ceux des camps de concentration jetés dans les fosses, ceux atteints du sida en Afrique ou du virus Ebola, ceux des génocides perpétrés. Le charnier des faibles – vivants ou morts – qui subissent partout dans le monde.

Maguy Marin nous entraîne dans les entrailles de l’enfer, celles des viols collectifs de femmes. Plus loin, l’homme s’est échappé du groupe, il est devenu animal, batracien rampant au sol pour se battre dans le noir et les marais glauques des batailles dissimulées. “Nous sommes en guerre perpétuelle”, semble dire la chorégraphe. Celle menée au nom des religions, celle qui prône encore la suprématie blanche, celle menée par le besoin effréné de dominer, par les pouvoirs économiques, celle qui nie l’existence de la femme. Elle brandit à nos consciences ces personnages au teint blafard devenus les fantômes de nos morts. Et, tandis que, sur ce même plan qui déjectait les cadavres, des pièces en or glissent pour se constituer en amas au sol provoquant l’apparition d’hommes et de femmes vêtus d’habits de lumière, ces nantis perchés au-dessus du peuple. Ils ont aussi leur farandole.

Maguy Marin continue à chercher ce lien quand les danseurs deviennent des jeunes qui se retrouvent en boîte de nuit pour faire les idiots, l’esprit léger. Quand, plus loin, ils se donnent la main au moment même où leurs corps dansent sur la surface inclinée. Ensemble ils résistent, créant une danse où les pas s’enchaînent dans une écriture soutenue et ludique. C’est lorsque le corps vacille dans un équilibre précaire qu’il devient seul et sera propulsé dans le trou noir planqué derrière.

Une même obsession : la mémoire

BiT, chorégraphie de Maguy Marin © Christian Ganet
© Christian Ganet

De lien et de mémoire, il était déjà question dans Salves, présenté lors de la Biennale 2010. De guerre aussi. Il fallait se souvenir de ceux dont on ne parle pas et qui ont contribué à notre histoire, les artistes, les anonymes, les soldats. Il s’agissait de recoller des morceaux de mémoire pour faire une entité qui marche ensemble, constituée de toutes ses différences.

BiT est toujours dans cette obsession, mais Maguy Marin pousse sa recherche du collectif avec une danse plus présente, qui assume aussi de rejoindre les rythmes de la musique jusqu’à se coller à elle par moments et inversement. Elle compose moins avec des tableaux et cultive l’ambiguïté d’une continuité, voire d’une simultanéité, entre ce qui détruit et ce qui unit.

La bande-son, impeccable, est à la fois linéaire et contrastée. Et le génie de cette femme est sans doute là. Créer des images, des sensations, des univers qui jouent sur la cohésion et la rupture, laissant à notre mémoire une capacité d’agencement qui devrait trouver le lien pour construire un autre monde. Génie aussi dans la maîtrise d’une esthétique poétique, violente, jamais gratuite et porteuse d’un discours véritablement politique.

BiT, de Maguy Marin – Jeudi 25 et sam. 27 septembre à 20h30, vendredi 26 à 21h, au TNP (petit théâtre), Villeurbanne. Réservations sur le site de la Biennale de la danse.

 

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