Le langage : des origines jusqu’à Twitter


Par Mathilde Régis
Publié le 01/12/2016  à 18:05
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Pour la 11e édition de “Si on en parlait”, l’Université de Lyon s’est attaquée au thème du langage. Pour la soirée de clôture du festival “Soigne ton langage”, quatre intervenants ont éclairé l’assistance du grand amphi de l'Université de Lyon sur la communication animale, les origines du langage, la diversité des langues et le langage à l’ère de Twitter. Compte rendu.

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Florence Levrero, spécialiste en communication animale

Entre l'ambiance sonore d'un groupe de manchots sur la banquise et le brouhaha d'une salle de restaurant où les mots ne se comprennent pas, peut-on vraiment faire une différence ? Qu'est-ce qui nous prouve que les sons émis par les manchots ne sont pas des conversations ? C'est par l'écoute de ces différents sons que Florence Levrero, enseignante-chercheuse en communication animale au laboratoire Neuro-PSI, commence sa présentation, la première de cette soirée dans le grand amphi de l'université de Lyon.

D'exemple en exemple, la scientifique montre à l'audience que la communication permet aux animaux, comme c'est le cas pour les humains, de définir leur identité. Au sein de chaque espèce animale, chacun a sa signature individuelle, avec une voix distincte. C'est cette dernière qui permet aux animaux de donner à leurs congénères un certain nombre d'informations. À l'écoute de brames de cerfs différents, une oreille experte comprend rapidement que les femelles n'ont aucun mal à savoir si le prétendant qu'elles entendent est plutôt jeune, plutôt âgé, en bonne ou en mauvaise santé.

Florence Levrero explique également que, chez les crocodiles, les bébés crient différemment selon leur âge, ce qui permet de signifier à la mère le degré de soin qu'elle doit leur apporter. Les primates, eux, sont capables d'apprendre et d'utiliser des symboles pour communiquer. En milieu naturel, chaque son envoie un message. Par exemple, l'alerte donnée au groupe ne sera pas la même si le prédateur est un aigle ou un serpent, et le message sera parfaitement compris.

Un rire de hyène pas si drôle

Mais peut-on dire que les animaux peuvent exprimer aux autres des pensées, des concepts, ou évoquer des actions passées ? Le mystère reste encore entier, même si "des études sont en cours pour tenter de le savoir", précise Florence Levrero. En revanche, plusieurs études ont montré que certaines espèces étaient capables de mentir pour manipuler leurs congénères, c'est notamment le cas des mâles hirondelles, qui peuvent envoyer de faux signaux d'alarme à leurs femelles pour qu'elles restent dans la zone et n'aillent pas voir ailleurs… Un exemple qui déclenchera les rires dans l'assistance.

Chez certains oiseaux, chez les cétacés mais aussi chez les primates, des accents et des dialectes peuvent aussi être décelés. Ce qui est certain, c'est que l'homme a en tout cas beaucoup de mal à comprendre ses amies les bêtes, en témoigne le fait que le "rire" des hyènes est en réalité un cri de soumission et de frustration, tandis qu'un son qui peut paraître négatif à l'oreille de l'homme est en fait le rire d'un singe. Si les recherches se poursuivent pour déceler les mystères de la communication animale, Florence Levrero met en lumière les difficultés à étudier certaines espèces. Pendant plusieurs années, elle s'est plus particulièrement penchée sur les gorilles des plaines, dans leur milieu naturel. Mais, si le groupe d'observation s'approche trop près, les gorilles attaquent ou prennent la fuite, il est donc difficile pour les scientifiques d'étudier tous les petits sons qu'ils échangent.

Le rêve d’une machine à remonter le temps

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Christophe Coudé présente "les origines du langage"

"Le langage ne fossilise pas et ne laisse aucune trace", regrette Christophe Coudé, en entamant la deuxième présentation de la soirée, sur les origines du langage humain. Pour ce chargé de recherches au laboratoire DDL, une machine à remonter le temps pour observer les sociétés d'il y a 200 000 ans est un véritable rêve. Car, si l'apparition de l'écriture (6 000 ans avant Jésus-Christ) témoigne de l'existence du langage, le brouillard sur la date de son apparition est total entre -50 000 et -100 000 ans. En attendant la machine à remonter le temps, Christophe Coudé s'appuie sur d'autres disciplines, comme l'archéologie.

Il y a trois millions d'années, les premiers outils des homo habilis posent cette question : avaient-ils besoin de communiquer pour les fabriquer ou seulement de s'observer et d'agir par imitation ? Les peintures rupestres découvertes dans les grottes (les plus anciennes datent de 40 000 ans) ainsi que la présence de sépultures démontrent chez nos ancêtres une capacité de déplacement : celle qui permet de se représenter des choses qui n'ont pas lieu ici et maintenant. Mais quel langage utilisaient-ils à cette époque-là ? Si beaucoup de scientifiques estiment que la première langue serait celle des gestes, c'est aussi sans doute parce qu'il est impossible aujourd'hui de connaître les mots qui pouvaient être employés.

Une autre discipline pourrait cependant permettre de trouver des pistes sur l'origine du langage : la génétique. En effet, la question de l'existence d'un gène du langage est de plus en plus étudiée. Ainsi, le gène Fox P2, situé sur le chromosome 7, a été mis en évidence par la science à propos de son rôle dans le langage ou dans la production de parole.

“La perte de la diversité biologique inquiète plus que la perte de la diversité linguistique”

"Si, il y a vingt ans, 43 % des langues étaient menacées, aujourd'hui entre 50 et 90 % des langues sont en train de disparaître, l'Amérique et l'Australie étant les lieux les plus affectés", alerte Colette Grinevald, qui prend la suite de la conférence. Cette spécialiste des langues en danger et de leur revitalisation a passé une trentaine d'années en Oregon, aux États-Unis, un Etat qui compte 191 langues, contre près de 400 au temps de la colonisation. Pour Colette Grinevald, s'il y a un regain d'intérêt pour les langues indiennes, il n'y a "pas assez de linguistes dans le monde pour répondre aux demandes des communautés".

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Colette Grinevald, spécialiste des langues en danger et de leur revitalisation

Pour elle, toutes les langues "sont de complexité égale" et elle refuse que les langues indigènes soient dévalorisées par rapport aux autres. La dévalorisation est d'ailleurs un des éléments à l'origine de la disparition des langues, comme l'a établi l'Unesco. C'est aussi le cas de l'interdiction par les autorités de parler les patois, comme ça a pu être le cas en France. Une autre cause de la disparition d'une langue peut être la disparition de ses locuteurs. Pendant la colonisation aux États-Unis, 90 % de la population indienne a disparu à cause de maladies, emmenant avec elle une quantité de langues orales, rappelle Colette Grinevald, qui n'a pas pu s'empêcher d'insérer dans son diaporama une image de Geronimo répondant au président américain Donald Trump “Si tu ne veux plus d'immigration, quand est-ce que tu pars ?”

Le dernier élément de disparition est ce que Colette Grinevald appelle le "suicide linguistique", à savoir la décision des parents de ne pas transmettre leur langue à leurs enfants. L'Unesco a également établi des critères de niveau de danger de disparition des langues. Ainsi, une langue est sérieusement en danger dès lors qu'elle est seulement parlée par la génération des grands-parents. Si la "perte de diversité biologique inquiète plus que la perte de la diversité linguistique", Colette Grinevald souligne qu'il s'agit pourtant des mêmes régions qui sont les plus touchées, à savoir celle qui comprennent de grandes forêts ou des espaces maritimes. Pour le grand public, la diversité des langues évoque plutôt les langues européennes, le russe, le chinois ou l'arabe, mais, rien qu'en Amérique, il existe environ 1 000 langues différentes, rappelle la linguiste avant de conclure.

Internet : une mine d’or pour les linguistes

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Jean-Philippe Magué, enseignant-chercheur à l'ENS

Pour la dernière présentation du festival, Jean-Philippe Magué, enseignant-chercheur spécialiste de la sociolinguistique des réseaux numériques, commence par un exercice simple. Il demande aux personnes dans la salle qui parmi elles emploie le terme “crayon à papier”, et qui dit “crayon de papier”. Le résultat est sans appel : quasiment 50/50. Jean-Philippe Magué explique que les langues varient et témoignent de groupes sociaux différents, de notions géographiques, de l'âge mais aussi du genre. Il s'appuie pour démontrer cela sur une formule typiquement lyonnaise – "Il va y faire", issu du franco-provençal – ou la différence entre "Wesh, c'est quoi ce bordel ?" et " Mon Dieu, mais quel bazar !"

Pour le chercheur, il n'y a pas d’inquiétude à avoir par rapport à une "détérioration du français sur Internet" car "il s'agit de phénomènes naturels de variation, et plus il y a de variation dans la langue, plus elle est riche". Surtout, chacun adapte le registre de son langage à la situation et varie aisément entre un langage formel et un plus familier. La démonstration sur l'écran de certains tweets fait cependant grimacer quelques personnes dans la salle, comme celui-ci : "La pauvre elle stress pr rien jmen blc c que des vêtements."

Jean-Philippe Magué présente ensuite une étude menée par l'université de Poitiers, qui a distribué des téléphones portables à un groupe de collégiens de 11 ans et pas à un autre groupe du même âge. Après l'étude de leurs échanges de SMS, les chercheurs ont obtenu comme résultat qu'il n'y avait pas de différence en orthographe entre les collégiens qui envoyaient des SMS et ceux qui n'avaient pas accès aux téléphones portables. "Les langues varient, s'adaptent et changent. Et nous sommes armés cognitivement pour jongler avec les différents codes et pour assumer ces variations et ces changements", explique-t-il. Le big data et l'analyse par calcul statistique des messages par e-mail ou via les réseaux sociaux devrait selon lui "permettre de jeter sur l'évolution des langues un regard nouveau".

 

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