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"L'activité cérébrale des finishers à l'arrivée de l'UTMB peut être comparée à un taux d'alcoolémie de 1,5g/l"

L'UTMB, du point de vue médical, c'est 19 médecins, 38 infirmières, 107 secouristes, un hélico et des ambulances dédiées. Le point avec le Lyonnais Patrick Basset, son directeur médical.

Médecin anesthésiste réanimateur, acteur au secours en montagne en France et spécialisé dans l'encadrement et les pathologies des sports d'endurance, le Lyonnais Patrick Basset pilote Dokever, une société d'assistance médicale. Présent sur la semaine de l'UTMB (28 août - 3 septembre) à Chamonix, il pilotera la partie médicale de l'événement qui attend 10 000 coureurs de 107 nationalités. Un challenge colossal et primordial.

Lyon Capitale : Quel bilan faites-vous de l'activité médicale de l'UTMB 2022 ?

Patrick Basset : Sur la course UTMB, il y a eu 525 prises en charge et 9 mis à l'hôpital. En ce qui concerne la CCC, il y a eu 394 pris en charge, zéro mis à l'hôpital. Et pour la TDS, il y a eu 443 prises en charge et 7 mis à l'hôpital.

Patrick basset, directeur médical de l'UTMB

Quels types d'incidents ou d'accidents concernent les prises en charge et les « mis à l'hôpital » ?

Ils n'englobent pas les soins de confort mais toutes les suspicions et les problèmes de maladies métaboliques, la traumatologie, la petite chirurgie et les mises à l'hôpital. Ce sont tous les patients pour lesquels il y a vraiment un doute. Malgré les algorithmes de réflexion, on estime, par sécurité, qu'ils nécessitent d'être bilantés à l'hopital. On confirme alors que les soins à l'intérieur de l'événement ne sont pas suffisants et qu'il faut un bilan plus poussé à l'hôpital. Tout ça est algorithmé pour que tout un chacun et un soin approprié, quoi.

Dans ces « mis à l'hôpital », quelles sont les diagnostics les plus courants ?

Il y a l'hyperthermie d'effort, ou coup de chaleur d'exercice, qu'on essaye de contrôler, mais qui n'évolue pas très favorablement. Il y a l'hyponatrémie, qui survient lorsqu'une personne boit beaucoup d'eau trop rapidement. Il y a évidemment les problèmes cardiaques : quand on suspecte un infarctus, ou a un problème cardiaque quel qu'il soit, il faut avoir un bilan plus approfondi. Et le quatrième, c'est tout ce qui touche à la traumatologie : une chute conduit à une fracture et il faut faire un bilan. A ces diagnostics, viennent se greffer toutes les suspicions de rhabdomyolise – j'ai fait un effort tellement intense que j'ai cramé du muscle – qui peut conduire à une insuffisance rénale aiguë parce que, parfois, les coureurs ont pris des anti-inflammatoires, c'est-à-dire une prise d'une médicamentation inadaptée par rapport à une pratique sportive.

La tagline de la politique santé de l'UTMB, c'est de faire de tout un chacun un finisher en bonne santé.

Ces chiffres sont-ils élevés par rapport aux 10 000 coureurs de l'UTMB ?

C'est la moyenne. On pourrait presque dire que les coureurs de l'UTMB ont un niveau un peu plus élevé, qu'ils sont plus aguerris. On est peut-être en-deçà des courses habituelles. En revanche, sur la MCC (course de 40 km et 2 300 m D+ réservée aux bénévoles, partenaires et habitants locaux, NdlR), où on n'avait des gens moins bien entraînés, les premières années on été un peu difficiles, et puis après les coureurs se sont rendus compte que c'était une course dure quand même, qu'il fallait un petit peu s'entraîner.

De combien de personnes l'équipe médicale de l'UTMB est-elle constituée ?

L'UTMB, c'est 19 médecins, 38 infirmières, 107 secouristes. La CCC, c'est 6 médecins, 18 infirmiers, 25 secouristes et la TDS, c'est 9 médecins, 21 infirmiers, 56 secouristes. Et il y a, quelles que soient les courses, un hélico par pays et des ambulances dédiées.

Quelles sont les grandes lignes de la politique santé de l'UTMB ?

La tagline de cette politique c'est de faire de tout un chacun un finisher en bonne santé. C'est le premier challenge. En moyenne, on a de 50 à 100 soins réalisés pour 1 000 athlètes, 2 admissions à l'hôpital pour 1 000 athlètes et 2 cas très compliqués pour 1 000 athlètes.

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Comment intervenez-vous pour faire de tout un chacun à finisher en bonne santé ?

D'abord, on se focalise sur l'athlète en lui envoyant d'un mail avec dix questions de santé, puis dix minutes d'éducation. Ensuite, on se focalise sur l'organisateur en validant par exemple avec eux les soupes – j'y reviendrai –, les systèmes de refroidissement et d'arrosage en fonction des plans canicule. Je fais partie de la commission de course, donc on valide ausi le plan grand froid où on recommande aux coureurs de s'habiller en conséquence pour diminuer le nombre d'accidents. Toute cette partie, on l'a fait en amont. Pour les soignants, il y a une heure de e-learning minimum, également réalisée en amont, via un accès à une plateforme mobile dédiée : n sept clics, ils constituent un dossier avec l'historique du malade qui nous a été donné grâce à ce questionnaire santé préalable qui permet permettre de prendre les bonnes décisions au regard des antécédents. Avec l'UTMB, maintenant, ça commence à bien rentrer dans les mœurs.

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Concernant l'automédication des coureurs, quelle est la stratégie ?

On a décidé d'intensifier encore un peu plus l'éducation par rapport à l'automédication et aux bêtises que peuvent faire les coureurs. On a des campagnes, en-dehors du questionnaire santé et de ce module d'éducation. À terme, on va augmenter le nombre d'emails d'éducation à destination des athlètes afin de mieux les sensibiliser, qu'ils soient, à différents moments de leur cursus de préparation, sensibilisés aux problématiques de l'automédication.

Par rapport aux standards internationaux qui sont préconisés par World Athletics, l'UTMB a dix ans d'avance en matière de santé

Comment se situe l'UTMB dans les standards de santé ?

Je suis formateur aux pathologies aux World Athletics (fédération sportive internationale chargée de régir les fédérations nationales d'athlétisme et d'organiser les compétitions internationales mondiales, ndlR), dans le département Health & Science. Dans ce cadre, j'ai été appelé à plusieurs reprises pour former les directeurs médicaux de course. Le World Athletics en est à peine à 10% de ce qu'on fait à l'UTMB. Autrement dit, ils commencent seulement à préconiser l'éducation des directeurs médicaux. Moi, j'en suis bien plus loin puisqu'en fait j'éduque déjà les athlètes, je me soucie de leur antécédents, je les éduque aux pathologies spécifiques, j'éduque mes infirmières, mes secouristes aux pathologies graves et, en plus de ça, à terme, ce qui va encore plus loin, je leur donnerai des conseils pour faire face aux pathologies qu'ils ont rencontrées. Donc, par rapport aux standards internationaux qui sont préconisés par World Athletics, l'UTMB a dix ans d'avance.

Peut-on parler de l'UTMB comme d'un bon modèle d'étude du corps humain ?

Oui, c'est un bon modèle d'étude. Il faut toujours voir les biais dans les modèles d'études : les biais, à l'UTMB, c'est que ce sont quand même des coureurs très entraînés. Mais cela reste un bon modèle d'étude : parce que l'UTMB accueille des universités qui font de la recherche dédiée à la pratique de ce sport depuis des années. Ça va de l'étude faite par un simple étudiant en médecine du sport pour faire sa thèse qui va faire une enquête jusqu'à l'énorme recherche pour plus d'un demi-million d'euros qui va être réalisée par la Mayo Clinic, aux Etats-Unis (classée meilleur hôpital du monde en 2021, NdlR) qui va débarquer avec toute une série d'examens, avec l'agrément comité d'éthique, etc etc. On ne fait pas n'importe quoi, on est vraiment des professionnels et on a vraiment des professionnels qui embarquent des études de recherche fondamentale et pratique. Donc, c'est en ce sens là que l'UTMB est un excellent laboratoire, de la Formule 1 un du trailer à Monsieur Tout-le-Monde.

L'UTMB est un excellent laboratoire du corps humain, de la Formule 1 un du trailer à Monsieur Tout-le-Monde

A propos de Formule 1 : en 2018, lors du fameux duel entre Kilian Jornet et François d'Haene, vous aviez dit que leur cœur battait à 34 battements par minute au repos. On est dans le registre extraterrestre ?

Ce sont, en tous cas, des sportifs de très, très haut niveau, qui ont des capacités propres assez exceptionnelles. Ils ont une adaptation cardio-respiratoire et musculaire tout à fait spécifique à leur corps et unique. C'est rare de voir des corps capables d'arriver à un tel niveau d'adaptation. Ça en fait des athlètes uniques, des performers outre mesure, chacun ayant ses spécificités et, probablement, une grande chance génétique. Et en prime, ils savent prendre soin de leur corps.

Vous parlez d'adaptation cardio-respiratoire et musculaire. Peut-on dire que l'ultra trail est dangereux pour la santé ?

Non, pas du tout. L'ultra n'est que l'expression d'une capacité de l'homme à s'adapter et de sa puissance. Je mettrai toujours une vigilance sur le statut de la femme qui a probablement une fragilité un peu plus importante que l'homme, et pour laquelle on a encore une marge de progression pour essayer de la préserver. On n'a jamais réussi à le faire dans le monde de l'athlétisme conventionnel. Ici, dans le monde de l'ultra athlétisme, on est en passe de trouver des solutions pour essayer de protéger un peu plus la femme parce que son axe hypothalamo-hypophysaire, donc hormonal, est plus complexe et fragile que celui de l'homme. Il faut donc avoir une attitude plus bienveillante à l'égard de la femme. Ce sont des choses sur lesquelles on est vigilant et sur lesquelles on travaille.

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Guillaume Millet, physiologiste du sport et ultra-traileur, disait, dans les colonnes de Lyon Capitale, qu'à même niveau de performance, les femmes sont moins fatiguées d'un point de vue musculaire, qu'elles ont une capacité de résistance supérieure aux hommes sur des efforts très longs...

La réponse est bien à remettre dans son contexte : Guillaume Millet, que je connais bien, travaille beaucoup sur la fatigue centrale. La fatigue centrale a-t-elle une répercussion sur le muscle ? C'est probablement cette question qu'il se posait. Et il a pu constater que la femme avait une fatigue musculaire moins intense que l'homme. Guillaume Millet est plus fondamentaliste dans le sens où il cherche un élément de réponse par rapport à un objectif de performance. Un organisateur de course, lui, doit avoir une vision plus globale de la santé, qu'elle soit physique, mentale ou sociale, au sens de la définition de l'OMS. Le rôle d'un organisateur de course est d'emmener les participants vers un état de bien-être. J'en veux pour preuve qu'ils font tout pour que tout un chacun finisse sa course en bonne santé.

Le pic hallucinatoire est un symptôme de la privation de sommeil.

Selon de récentes études, 70% du peloton d'un ultra serait saisi d'hallucinations. Le pic hallucinatoire se situerait précisément après 31 heures de course, 145 kilomètres et entre 23 heures et 1 heure. Comment l'expliquer ? Faut-il s'en inquiéter ?
Ces chiffres sont ceux de Rémy Hurdiel, de l'université du Littoral Côte d'Opale, au sein de le laquelle il enseigne et étudie les interactions réciproques entre le sommeil et l'activité physique. L'UTMB accorde de l'importance à ce sujet. Le pic hallucinatoire est un symptôme de la privation de sommeil. Toute personne qui est victime d'hallucinations doit être consciente qu'elle développe ce symptôme et doit par conséquent être plus vigilante. A l'UTMB, on a mis en place des espaces de sommeil qui permettent aux coureurs de se reposer et de récupérer, parce qu'on sait qu'on peut se régénérer en dormant quelques minutes, et ainsi éviter ces problèmes hallucinatoires qui peuvent être source d'accidents. Quand on est en montagne, il y a des ravins, on peut faire des chutes, plus ou moins graves.

Une étude expliquait qu'un coureur qui franchissait la ligne d'arrivée de l'UTMB était dans le même état qu'une personne avec un taux d'alcoolémie de 1,5 g/l.

Oui. L'activité cérébrale des finishers à l'arrivée des courses d'ultra endurance peut être comparée à un taux d'alcoolémie de 1,5g/l. C'est directement lié à cette fatigue centrale et à la privation de sommeil que Guillaume Millet et Rémy Hurdiel connaissent très bien. Sur toutes les courses d'ultra dans le monde, il y a une vraie prise de conscience mais de toutes ces courses, s'il y en a bien une qui a proposé quelque chose, c'est bien l'UTMB. C'est bien beau d'avoir les dix premiers qui finissent en moins de 23 heures, mais il ne faut pas que sur les 2 300 derrière, il y en ait 20 ou 30 qui terminent dans le ravin. Il faut à la fois faire une belle compétition sportive et s'occuper da la santé de tout un chacun.

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L'alimentation et l'hydratation sont deux éléments clés pour bien gérer un ultra de 30h ou 40h, avec deux nuits dehors. Comment bien les gérer ?

Se nourrir est un problème de calories. Il faut savoir que lors d'un ultra un coureur est en capacité d'absorber à peine 15 % que ce qu'il consomme. S'il y a un conseil à donner au coureur, c'est de préparer en amont son corps à subir une perte de poids et une perte de calories. Pendant la course, il est donc illusoire de vouloir faire face à l'absorption au gramme pour gramme ou à la calorie pour la calorie. Ce n'est pas possible. Et d'ailleurs, si on va trop loin dans cet objectif de compensation de la calorie pour la calorie, on se plante catégoriquement et on va au carton. Il faut, du point de vue d'alimentation, avoir l'honnêteté de se dire qu'on va créer une dette énergétique et que cette dette sera compensée dans un second temps.

En ce qui concerne l'hydratation, c'est un tout autre problème. L'hydratation n'ets pas un problème de déficit d'oligo-éléments (calcium, zinc, magnésium, etc.). L'hydratation, c'est l'eau. H2O. C'est une solution dite isotonique. Elle est très importante à mettre en corrélation directe avec le sel. Et, à vrai dire, il n'y a aucune la stratégie d'hydratation. La personne qui vous dit faut boire toutes les dix minutes telle quantité ment. Car l'hydratation est variable d'un individu à l'autre, parce que la transpiration de certains n'est pas la transpiration de d'autres, parce que la capacité d'absorber de l'un n'est pas la capacité d'absorber de l'autre. Autrement dit, l'hydratation doit s'adapter en fonction des besoins de chacun.

Pendant une course, le tube digestif est paralysé. La majorité du sang s'en va dans le muscle, dans le cerveau et dans notre cœur. Les reins, le tube digestif, l'estomac et le foie souffrent un peu, ils sont hypoperfusés, c'est-à-dire moins irrigués que les autres organes.

« Drink to thirst and salt to taste » : buvez à la sensation et salez au goût. Tout comme pour l'apport calorique (la nutrition), il faut se dire que pour l'apport hydrique, le coureur va créer une dette. Il faut simplement essayer de boire en respectant la règle « boire à la sensation de soif », c'est-à-dire que lorsque le corps demande à boire, il faut essayer de boire, toujours lentement, jamais massivement et trop rapidement. Le rééquilibrage hydrique du corps va se faire lentement après la course. Il faut toujours se dire que 99,9% des boissons qu'on boit sont isotoniques (elles contiennent la même concentration en particules que celles présentes dans le sang). Le 0,1 % restant concerne les boissons hypertonique (dont la concentration est plus élevée que celles des liquides de notre milieu interne) : je demande habituellement de mettre sur les ravitaillements de l'UTMB de la soupe. La recette, c'est d' équilibrer ces deux types de boissons.

Il faut essayer de boire pendant la course et éviter les boissons hyper sucrées, type Coca-Cola, même les cola gazéifiées et dégazéifiées. S'il y a une boisson que je préconise c'est de l'eau, avec ou sans les poudres de perlimpinpin, de l'eau avec du sucre et de la soupe, hyper salée, l'équivalent de 4 à 5 bouillons Knorr pour un litre d'eau. En alternance. Il suffit d'un tiers ou d'un quart de verre d'eau très salée de temps en temps pour être requinqué et rééquilibrre les problèmes de tube digestif.

Toujours en petites quantités ?

Ce ne sont pas tant les petites quantités que la rapidité avec laquelle on boit. On peut boire 200, 300, 400 millilitres du moment où on les boit lentement. Et que ce soit pendant la course ou au ravitaillement, la règle reste la même.

Même règle pour les solides ?

Oui, je pense qu'il ne faut jamais forcer. Je prône même une préparation du tube digestif en amont de la course pour qu'il ne soit pas trop plein de matières fécales. Il faut manger sans résidus pendant deux ou trois jours avant la course, c'est-à-dire du riz, des pâtes et éviter la viande, les légumes en grosse quantités, les fruits et légumes qui laissent des résidus avec les pépins. On a démontré qu'il y avait des bactéries du tube digestif qui passaient dans la circulation et pouvaient provoquer des situations graves. Pendant une course, le tube digestif est paralysé. La majorité du sang s'en va dans le muscle, dans le cerveau et dans notre cœur. Les reins, le tube digestif, l'estomac et le foie souffrent un peu, ils sont hypoperfusés, c'est-à-dire moins irrigués que les autres organes.

Un coureur se met un énorme steak pendant la course – je force le trait – alors que le débit de sang va prioritairement dans les muscles, ne le digérera pas bien, et le vomira. Il ne faut donc pas chercher à prendre des grosses calories, mais plutôt des petites calories et, surtout, des produits qu'on connaît bien ou qu'on s'est cuisinés soi-même. Il faut utiliser des produits dont on maîtrise sa capacité d'absorption dans l'effort mais ça, les athlètes à l'UTMB le le connaissent. Assez peu d' athlètes font l'expérience d'un nouveau produit jamais expérimenté pour sa course de l'UTMB.

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