©Vivian Bruchez

Montagne en Scène : Vivian Bruchez "La pente raide, je l'ai dans le sang."

La "Summer Edition" du festival de film outdoor, Montagne en Scène, revient à Lyon ce soir pour la 7e édition. Lyon Capitale a rencontré Vivian Bruchez, skieur de pente raide de Chamonix pour son film "Entre les lignes". Accrochez-vous (à ce que vous pouvez)...

C'est le trip virtuel ultime. Les films en POV (point of view) - que les moins jeunes appellent en caméra subjective.

Festival itinérant de film en plein air, Montagne en Scène remet le couvert à Lyon ce soir au Pathé Bellecour. Et sur grand écran, frissons garantis. Le but : amener la montagne en ville. Et pas n'importe laquelle, la nature, la brute, la vraie, celle qui te dis parfois que tu n'as rien à faire là.

S'il fallait il y a une dizaine d'années 50 000 euros pour tourner un film, désormais avec les réflex numériques capables de filmer en haute définition, chacun peut emporter une caméra dans des endroits inaccessibles. Ça donne (notamment) Montagne en Scène.

Au programme : l’ouverture de lignes en ski de pente raide plus spectaculaires les unes que les autres par le guide Vivian Bruchez, le défi d’une athlète incontournable, Liv Sansoz : gravir les 82 sommets des Alpes de plus de 4000m, du VTT engagé avec Kilian Bron au cœur des décors magiques de la Namibie, un voyage plein de surprises et d’humour sur les parois inexplorées du Pakistan et enfin, un retour intimiste sur l’évolution et les projets du meilleur grimpeur au monde : Adam Ondra.

Lyon Capitale a rencontré Vivian Bruchez, skieur chamoniard de pente raide (32 ans), aujourd'hui considéré par ses pairs, comme l'une des plus grandes signatures de steep skiing.

Entre les lignes - Teaser from YUCCA FILMS on Vimeo.

 

Comment est né le projet d' "Entre les lignes" ?

C'était super naturel parce que ça retrace un hiver "un peu normal", c'est-à-dire que j'ai fait des sorties et que j'ai filmé. J'ai été formé pendant cinq ans par Seb Montaz-Rosset, je l'ai accompagné dans tous ses projets avec Kilian Jornet, au Denali, sur l'Aconcagua, sur l'Elbrouz... sauf l'expé sur l'Everest. Donc très naturellement, quand j'ai eu des projets perso dans le massif du Mont-Blanc, j'ai eu envie de les mettre en images. L'idée c'est de montrer qu'il y a encore des choses à faire dans ce massif du Mont-Blanc.

Témoignage, documentaire, film de ski... comment définirais-tu "Entre les lignes" ?

C'est un film de ski avec une vision d'alpiniste. On peut le résumer comme un film de ski et un film d'alpinisme, c'est du 50/50 pour moi. Documentaire pas trop, car on n'est pas allé au fond des sujets, le "pourquoi on fait ça" si tu veux. Le film retrace des itinéraires, des grosses réalisations, amène quelques personnages (Kilian Jornet, Mathéo Jacquemoud, Pierre Tardivel, Doud's Charlet, Paul Bonhomme, NdlR), de belles rencontres, raconte des histoires et porte quelques valeurs.

Le fait d'être originaire et d'habiter Chamonix, avec autant de verticalité autour de toi, a-t-il influencé ton choix de skier en pente raide ?

Oui, complètement. À quatre ans, je faisais mes premiers Grands Montets. Après, j'ai eu toute une formation de skieur alpin de compétition, puis de ski cross et de freeride. Mais le fait d'habiter Chamonix, c’est vrai que tu as besoin de cette verticalité. La pente raide est devenue très naturelle. Comme je suis guide de haute-montagne, je me suis retrouvé à grimper des itinéraires. J'ai fini par mettre mes skis sur mon sac. La pente raide, c'est en moi, je l'ai dans le sang.

©Vivian Bruchez

Comment définis-tu le ski de pente raide ? Quelle est ta philosophie de la pente raide ?

Pour moi, la pente raide, c'est de l'exploration. C’est la liberté d'avoir le choix de dire "je le fais" ou "je ne le fais pas". C'est imaginer ce que tu veux faire, le choix de renoncer aussi. Ma philosophie est tournée sur la création et la liberté d'avoir le choix. Par exemple, je prends beaucoup de photos d'une montagne et j'imagine mon itinéraire, sans passer des heures à plancher sur des topos. Je visualise, j'imagine quelque chose sur le terrain, j'essaie de trouve un chemin, un plan A, B ou C, c'est typiquement ma philosophie. Ensuite, j'y vais, je me lance. Et c'est quand j'ai descendu l'itinéraire que je me renseigne sur la montagne, que j'essaie de savoir s'il y a déjà eu des passages. Je trouve que cette démarche est beaucoup plus saine que de me dire "ok, il n'y jamais eu personne qui a skié ce couloir, alors j'y vais". Ce qui m'intéresse, ce n’est pas forcément de faire des premières.

Comment s'opère ta lecture du terrain ?

À force de passer énormément, énormément, énormément de temps en montagne. Je suis sur des skis dans les Alpes pendant dix mois, de fin septembre à fin juillet. Les deux autres mois de l'année, je bosse comme guide de haute montagne. La vérité, c'est le terrain, j'en suis convaincu, ce que tu ressens, ce que tu interprètes, ce qui t'oblige à te poser des questions.

La peur est-elle présente et nécessaire ?

Il y a deux formes de peur : la peur que j'ai pu ressentir dans les Drus, on le voit dans le film. C'est la vraie peur, la peur de quelqu'un dans une face qui n'a plus le contrôle de la situation : la montagne a bougé et nous a dit qu'on n'avait rien à faire là. En revanche, dans l'imagination d'itinéraires, on est plus dans l'appréhension que dans la peur à proprement parler : ça passe ou ça ne passe pas.

Quel est ton souvenir le plus effrayant ?

Les Drus, clairement. Je vais avoir 32 ans, j'ai commencé la pente raide à 17/18 ans... ça fait près de 15 ans que je fais de la pente raide, et jamais je n'avais eu aussi peur. C'est donc les Drus dans ma 14e, 15e année de ski de pente raide. Avant, j'ai fait mes gammes. Je travaille beaucoup, je suis entraîneur à l'Ensa (École nationale de ski et d'alpinisme, NdlR).

Celui qui t'as le plus marqué ?

C'est une descente avec Kilian (Jornet, NdlR), celle de l'éperon Migot à l'aiguille du Chardonnet (3 824 m). J'étais cadreur sur "Summits of my Life", le projet de Kilian (tentatives de records sur les ascensions des plus hauts sommets de chaque continent, NdlR). Je le connaissais déjà, par contre c’était la première fois qu’on avait un projet en commun. Ça m'a ouvert beaucoup de nouvelles portes de réflexion, l'envie de faire des premières. Kilian t'apporte beaucoup, dans une vision de sportif : l'aspect vitesse, la légèreté, moi je lui apporte plutôt la technique, la lecture de l’itinéraire de la descente dans une pente raide. Ce sont vraiment de très bons souvenirs et une espèce de détonateur pour toute la suite. Avec Kilian, tu n'as pas besoin de parler, c'est ce qui est beau. En 2016, on a refait une descente mais pas sur le même versant de la montagne. On a juste échangé des regards, on n'a pas eu besoin de se parler, on était connectés. Par exemple, il a fallu faire un rappeler de soixante mètres pour rejoindre un autre couloir, on s'est juste regardés.

Le ski de pente raide, c'est plutôt une pratique solo...

Exactement. Là, il y a eu un vraie connexion entre Kilian et moi, d'autant plus forte que quand tu fais du ski de pente raide, c’est du solo, on n'est pas encordé. On grimpe en solo, on skie en solo et malgré ça, il y a eu un vrai esprit de cordée, c’est top.

©Vivian Bruchez_

Chamonix à ski, c'est fini, ou, en ouvrant les yeux, il est encore de tracer de nouvelles lignes ?

Je peux te dire que oui il y a encore des choses à faire dans le massif du Mont-Blanc ! Depuis 2012, en cherchant, chaque année, je fais entre 5 et 8 nouvelles droites. Cet hiver, j'en ai déjà fait 4 et la saison ne fait que commencer. C'est réellement motivant. Là, je suis dans mon hiver. Déjà deux ont été répétées. Elles vont devenir des "classiques". Sur les 5 à 8 nouvelles droites, 50 % de ces droites sont répétées et donnent envie aux autres d'aller y vivre leur aventure. Le fait que ce soit répété, ça fait partie de ma démarche. Descendre pour dire que tu as fait une périmètre, ça ne m'intéresse pas. Mais donner de l'inspiration aux autres, c’est une forme de satisfaction.

Quand tu ouvres une ligne, tu y retournes ?

C’est une bonne question.... Non, je n'y retourne pas et si j'y retourne, ce sera forcément d'une manière différente. Il faut que je la redécouvre avec un autre regard.

Au sommet d'un couloir, qu'est-ce que tu ressens, qu'est-ce que tu te dis ?

Ça part clairement d'un feeling. Je me dis que je suis à la moitié de ma journée. Bien sûr, il y a des moments de contemplation. Quand tu grimpes une montagne, tu en vois d'autres derrière, ça t'ouvre des horizons. Je veux toujours aller voir plus loin. En fait, je ne suis pas du tout euphorique quand je vais rider. Je regarde ce qu'il y a autour. J'ai un rituel avec mes fixations. Je suis concentré sur ce que j'ai à faire. Le moment de détente, c'est quand tu es sorti de la face, un peu plus en sécurité. En gros, une fois passée la rimaye (crevasse qui sépare le glacier des parois rocheuses. Elle sépare la partie mobile du glacier avec la partie immobile, NdlR), tu rentres dans un univers un peu plus tolérant.

Quelles sont les qualités pour ouvrir de nouvelles descentes de ski de pente raide aujourd'hui ?

L'observation. La curiosité... pas curieux dans le sens de ne s'intéresser qu'aux descentes des autres et être dans la comparaison, mais curieux par rapport à la montagne.

Y a-t-il encore des barrières entre le ski de grosse montagne et le ki de pente raide ?

Les copains avec qui je vais rider, ce sont tous des champions du monde de freeride, Léo Slemett, Aurélien Ducroz, Doud's Charlet. Il y a dix ans, il y avait encore une petite rivalité entre le ski de pente raide et freeride. Aujourd'hui, les skieurs de freeride s'inspire du ski de pente raide et inversement. Il n'y a plus aucune barrière entre les deux disciplines. On en ressort avec beaucoup d'inspiration. Skions tous ensemble !

Quels sont tes projets ?

Je pars avec Mathéo Jacquemoud (champion du monde de ski-alpinisme, NdlR) sur un projet commun d'une dizaine de jours (ils sont partis quelques heures après cet entretien, NdlR). L'idée, ce n'est pas d'être focalisé sur un sommet en particulier, mais plus d'être dans l'itinérance, d'aller vivre la montagne. On se laissera guider par les conditions météo, les beaux sommets. On va vivre le moment présent. C'est en tous cas ce que je ressens ce printemps. On va se laisser le temps d'observer, de ressentir et de vivre la montagne aux maximum.

En regardant tes videos, on a parfois l'impression d'être plus proche de l'alpinisme que du ski...

C'est vrai. Quand j'ai réalisé "T'es pas bien là" en 2013, c'était léger, très frais. Avec "Entre les lignes", je suis plus dans la maturité. Les itinéraires sont traités avec beaucoup d'engagement.

Le fait d'être papa d'une petite fille de deux ans a-t-il changé quelque chose dans ta manière de skier ?

Ça change effectivement pas mal de choses.... après, je ne sais pas de quelle manière le qualifier. Le ski que je fais est un ski de passion, je ne le tourne pas du tout sur l'action, sur l'engagement extrême. Ça n'a donc pas changé à 100 % ma pratique mais en revanche, mes projets sont très calculés. J'ai une démarche assez professionnelle.

 

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