Michel Barnier : "L'Europe n'est pas une option, c'est une nécessité"

(article paru dans l'édition de février 2009 de Lyon Capitale)

Après les refus successifs de Rama Yade, de Fadela Amara et les hésitations de Rachida Dati, Nicolas Sarkozy a demandé à Michel Barnier de conduire en Île-de-France la liste UMP pour les élections européennes de juin. Ancien commissaire européen (1999-2004), Michel Barnier incarne un sincère engagement européen au sein d'une droite qui n'en a pas toujours fait la démonstration. Au final, la décision du Président de la République se révèle être un signal fort pour l'Europe en dépit des difficultés initiales pour trouver un leader.
Lyon Capitale : Alors que vous deviez mener la liste UMP dans le grand Sud-Est, vous voilà "parachuté" en Île-de-Fance. Vous qui êtes savoyard, c'est sans regret pour votre région d'origine ?
Michel Barnier : C'est le même débat, national et décentralisé, dans les huit circonscriptions. Beaucoup de gens souhaitaient que je sois candidat dans cette région Rhône-Alpes où j'ai mes racines et mes premiers engagements politiques. Une région avec laquelle je garderai une fidélité et une vraie proximité, je le démontrerai dans les années qui viennent. Le président de la République, mon mouvement m'ont demandé de conduire cette campagne en coordonnant l'action de l'ensemble de l'UMP au niveau national. Il était logique que je le fasse depuis la région capitale. Ce qui est important, c'est de s'engager, pour donner à Nicolas Sarkozy les moyens de continuer à changer l'Europe.

Quelles sont les thématiques que vous souhaitez porter lors de cette campagne européenne ?
Dans un monde qui change, beaucoup plus complexe qu'en 1989, avant la chute du mur de Berlin, instable, dangereux, injuste, on le voit avec la faim dans le monde, et fragile, on le voit avec les menaces qui pèsent sur l'environnement, l'Europe n'est pas une option, c'est une nécessité. Il faut nécessairement être ensemble pour affronter ce monde, pour s'y faire respecter, y être entendu, pour défendre nos valeurs. Il faut être ensemble car le risque c'est de ne pas compter face aux autres grandes puissances. Le monde change et l'Europe doit changer. Nous voulons une Europe, comme nous l'avons prouvé pendant les six mois de la présidence française, plus active, plus réactive et plus protectrice.

On sent que les Français ne vivent plus l'Europe comme un destin commun. La paix, la PAC, l'Euro ont été des politiques porteuses de l'avenir européen. Quelles peuvent être les nouvelles valeurs communes des Européens ?
N'oublions pas qu'il y a à peine 11 ans, à côté de nous en Europe, à deux heures de Lyon, on a exécuté plus de 6000 hommes, parce qu'ils étaient musulmans. La paix n'est donc pas si évidente que ça, la démocratie non plus. Paix et démocratie : c'est ce qui nous rassemble, et il faut y être attentif. Le monde a beaucoup changé depuis 20 ans, il existe de nouvelles raisons d'affronter les enjeux et les défis du monde avec nos partenaires européens : nous devons notamment construire une politique étrangère pour contribuer à la paix au Proche-Orient, pour relever le défi alimentaire dans le monde et pour assurer une politique de défense capable de nous protéger des nouvelles menaces, dont le terrorisme. Nous devons rester en tête pour l'environnement, dans la lutte contre le changement climatique qui est le défi le plus grave et le plus transversal. Si l'Europe a cessé d'avoir du sens pour les citoyens depuis une vingtaine d'années, c'est que trop d'hommes politiques n'ont pas expliqué, n'ont pas assumé, n'ont pas donné ce sens. Et que l'on a cherché des réponses de "mécanique interne" ou d'institutions alors qu'il aurait fallu apporter des réponses politiques qui intéressent, concrètement, au quotidien, nos concitoyens. Nous allons aborder cette campagne de manière très volontariste, en montrant que nous avons fait bouger les lignes, et en prenant modèle sur ce qui s'est passé pendant la présidence française de l'Union.

Vous jugez l'Europe trop technocratique ?
Ceux qui ont voté non lors du référendum sur le traité constitutionnel avaient quelques raisons. Ça fait 20 ans que nous avons plus ou moins raté les rendez-vous européens avec les Français. Je n'ai pas peur de reconnaître que nous nous sommes trompés dans le passé. On a eu tort de n'apporter aux Français que des réponses institutionnelles. Aujourd'hui nous abordons cette élection de façon différente des autres fois. Nous avons su dépasser ce clivage entre le oui et le non. Cela fait un moment que notre famille politique est clairement européenne. Pendant la présidence française de l'Union Européenne, Nicolas Sarkozy a montré que l'on pouvait faire de la politique en Europe, et montré qu'une Europe moins technocratique, qui s'affirme, qui réagit aux crises et qui protège était possible.

Serez-vous amené à jouer un rôle dans la future Commission Européenne ? Certains bruits indiquent que vous pourriez avoir un grand portefeuille ou remplacer Javier Solana au poste de Haut représentant pour la politique étrangère ?
Aujourd'hui, je suis candidat aux élections européennes. J'ai fait le choix du Parlement européen, où se trouve une partie des moyens nécessaires pour changer l'Europe. Le choix d'un commissaire européen, qui interviendra plus tard, est une décision qui appartient au président de la République.

Le bilan de la Commission est critiqué : échec de la ratification du traité constitutionnel, plan de relance jugé inapproprié, guerre du gaz avec la Russie, entre autres. Pourtant vous souhaitez voir M. Barroso reconduit dans ses fonctions...
La commission est une institution que je connais bien, j'en ai fait partie pendant cinq ans. Elle est au cœur des institutions européennes, c'est elle qui propose, c'est elle qui exécute. Elle est souvent mise en cause alors que ce sont les ministres et les députés européens qui décident !
José Manuel Barroso a été, je pense, un bon président durant ces cinq dernières années. Il a accompagné les initiatives du Conseil des ministres pendant la crise financière. La Commission ne peut intervenir dans tous les domaines. Par exemple, elle n'a pas de compétences en matière de politique étrangère. Mais là où il le pouvait, José Manuel Barroso a mené le jeu, par exemple, sur le paquet énergie-climat, les 27 Etats membres de l'UE ont trouvé un accord sur le plan climat qui les amènera à réduire de 20 % leurs émissions polluantes d'ici 2020

Le président de la République a pourtant affirmé que ce paquet climat était une réussite personnelle...
C'était la proposition de la commission, elle a joué son rôle. Ensuite il a fallu affirmer une volonté politique, c'était aux ministres et aux députés européens de le voter. L'Europe et la Présidence française ont montré l'exemple. John Kerry, le président de la Commission des affaires étrangères du Sénat américain délégué à Poznan par le président Barack Obama, a salué "une énorme démonstration de leadership" et un "exemple fantastique". Ce sujet a été un bon exemple du fonctionnement des institutions européennes quand la volonté politique est là.

Barack Obama vient d'arriver à la Maison Blanche. Que peuvent désormais espérer les Européens dans le cadre de leur relation avec les Etats-Unis ?
C'est une formidable nouvelle que l'élection de Barack Obama. Pour moi, c'est la meilleure nouvelle depuis celle de Mandela. Nous savons que les Démocrates en général, Barack Obama en particulier, sont sur une ligne plus ouverte, plus multilatérale. Il a dit : "Yes we can", j'ajouterais "but not alone". Les Américains peuvent, mais pas seuls. Ils ne réussiront pas seuls à relever les défis de la sécurité, de l'alimentation, de la paix, de la lutte contre le réchauffement climatique. J'espère qu'on aura avec eux l'occasion de construire une relation transatlantique plus équilibrée.

La Politique Agricole Commune a creusé les inégalités en privilégiant les grands producteurs. Comment envisagez-vous la réforme de la PAC en 2013 ?
Nous avons dans le cadre du "bilan de santé" de la PAC, voté sous la Présidence française en novembre, une boîte à outils que l'on va utiliser dans les années qui viennent pour adapter la PAC en France et la rendre plus équitable pour certaines filières et plus durable. Nous préparerons la future Politique Agricole Commune avec l'idée de garder une grande politique agricole qui est la première politique économique de l'Europe et qui, de plus en plus, devient une politique alimentaire. Nous voulons préserver cette politique agricole commune parce qu'elle soutient un modèle alimentaire et territorial. Nous ne voulons pas d'une alimentation aseptisée et, d'ailleurs, si nous ne l'avons pas, c'est grâce à la PAC. Nous ne voulons pas non plus d'une industrie agricole concentrée dans trois ou quatre régions d'Europe. Nous souhaitons des exploitations à taille humaine, réparties partout sur le territoire.

Que doit-on dire aux pays émergents sur l'agriculture ?
Il faut distinguer les pays les plus pauvres, l'Afrique notamment, et les pays émergents. Les plus pauvres, je le rappelle, exportent vers l'Europe sans payer de droits. Les autres produisent beaucoup et sont devenus très puissants. Nous leur demandons en échange de nos efforts sur nos propres tarifs, d'ouverture de notre propre marché, qu'ils ouvrent parallèlement et de manière équilibrée leur marché sur les services et les biens industriels. Pour le moment nous n'avons pas cette réciprocité.

Votre engagement européen signifie-t-il que vous renoncez aux élections régionales de 2010 ?
Il ne faut pas trop anticiper, il faut respecter les électeurs et l'ordre des élections. J'ai dit à mes amis que je ne serai sans doute pas disponible pour cette élection, mais que je la suivrai là où je serai. Pour le moment, je suis ministre de l'agriculture et de la pêche à 100 % jusqu'en mai, et j'ai encore beaucoup de travail. Ensuite je serai dans l'action européenne et dans le débat national et européen, sans jamais oublier l'action engagée dans ce ministère, ni ma région d'origine.

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