The Social Network : 500 millions de Facebookiens et moi et moi et moi...

Film événement de David Fincher (Fight Club, Zodiac, Seven...) aux 500 millions de spectateurs potentiels, The Social Network conte l'irrésistible ascension d'un génie asocial en quête de reconnaissance. Et ose en filigrane la thèse suivante : et si, derrière le succès et les controverses, Facebook n'était que le résultat mondialisé d'un chagrin d'amour de jeune homme ?

The Social Network, c'est donc l'histoire de Facebook. Et l'histoire de Facebook, c'est avant tout celle d'un étudiant d'Harvard coincé et immature, Mark Zuckerberg (Jesse Eisenberg), qui, échouant à intégrer une fraternité étudiante finira par créer la sienne sur le net. Mais en allant beaucoup plus loin. Car ce club d'un nouveau genre renversera l'échelle des valeurs : Si les final clubs, qu'on intègre par cooptation, sont cool parce qu'exclusifs, Facebook le sera en étant ouvert à tous : si tout le monde est sur Facebook, comment ne pas en être ? Zuckerberg, cet asocial qui « n'a même pas trois potes pour faire un bridge » va donc paradoxalement donner naissance à une nouvelle sociabilité mondiale. Paradoxalement ou pas, d'ailleurs, pour qui verra dans l'entreprise un remède de cheval à l'incommunicabilité chronique de son géniteur, une revanche intime qui vire quasi accidentellement au hit mondial. Le traumatisme initial, digne d'une tragédie greco-américaine, est là : Zuckerberg largué par sa petite amie, à qui il ne parvient pas à faire comprendre qu'il ne la mérite pas autrement qu'en prétendant le contraire. Et elle de l'écraser d'une prophétie : « tu vas devenir riche et célèbre (il n'a encore rien fait, NDLR). Mais tu va traverser la vie en pensant que les filles ne t'aiment pas parce que tu es un geek et ça ne sera pas vrai. Ce sera parce que tu es un connard. » C'est la scène d'ouverture du film. Jamais on ne saura vraiment si David Fincher entend confirmer ou infirmer l'affirmation de la jeune femme.

Candide asocial

Familier de la figure du double, du double jeu (de dupes), du double sens, d'une réalité toute virtuelle, Fincher alterne entre genèse de l'empire Facebook et scènes des procès que cette genèse a engendré entre Zuckerberg et ceux qui lui contestent la paternité du concept. Pour lui, il s'agit de brouiller les pistes d'une réalité divergente et sujette à points de vue. Ainsi que de la responsabilité et des motivations réelles de Zuckerberg. Est-il un démiurge manipulateur ou un ado paumé dépassé par l'ampleur de sa créature ? Un pur cynique ou un candide asocial qui ne pense pas à mal ? Aux frères Winklevoss, prodigieux jumeaux nietzschéens qui réclament leur part du gâteau, Zuckerberg assène : « si vous aviez vraiment eu l'idée de Facebook, eh bien vous auriez inventé Facebook ». Désarmant. De même, tout ce qui importe au jeune génie c'est que Facebook, et par extension lui-même, apparaissent comme « cool ». Et non, contrairement à ses pairs, l'idée de faire fortune. D'où son différend avec Eduardo Saverin, son (seul) ami et associé, partisan de la publicité sur Facebook. C'est d'ailleurs le fait de s'accrocher à ses principes qui fait de Zuckerberg un visionnaire (et paradoxalement, aujourd'hui, un milliardaire). Tant pis si au passage, il faut, pour être cool, pour relier le monde, se couper de ses rares vrais amis. On verra ici, de la part du réalisateur, une parabole sur l'outil Facebook lui-même, et sa seule véritable concession critique au concept.

Village mondial

Cette oscillation du film dans les limbes de la vérité, n'est pas sans rappeler Fight Club. Notamment dans les tiraillements à peine visible (parfois une simple moue, un regard) de l'esprit d'un héros de tragédie qui voit une autre réalité que les autres. Les deux films, tous deux en quête d'une nouvelle sociabilité dans une société de l'isolement, ouvrent et closent d'ailleurs symboliquement une décennie qui aura exploré tous les chemins menant au village mondial – de l'écroulement symbolique du World Trade Center dans tous les salons du monde (scène quasi prophétisée à la fin de Fight Club) à l'amitié virtuelle avec le monde entier – sans parvenir à s'affranchir pour autant de la solitude structurelle de l'individu. A la fin, sublime, on ne peut d'ailleurs s'empêcher de se demander si en lieu et place de cette fortune colossale, de cette notoriété mondiale, de la paternité de l'une des inventions du siècle, Zuckerberg n'aurait pas tout simplement préféré réussir dans son entreprise initiale, la raison sous-jacente peut-être de toute ambition masculine : séduire la fille qu'il aime. Pour mieux conclure que Facebook est peut-être l'enfant monstrueux et mondialisé d'un tragique ratage intime et d'une solitude intolérable. Et que c'est ainsi qu'avance le monde.

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