Sarajevo : mon (nouvel) amour

Bosnie-Herzégovine. Un spot touristique, Sarajevo ? La capitale bosniaque réapparaît peu à peu sur la carte des compagnies aériennes.

Se promener dans Sarajevo, c’est feuilleter un livre d’histoire. Cernée de montagnes, elle s’est construite le long d’une rivière que l’on remonte comme on remonte le temps. Tout au bout, l’aéroport. La difficulté de l’atterrissage sur cette petite piste donne à croire qu’on est encore au temps du pont aérien. Pour rejoindre la ville, une avenue. Bordée de grands immeubles. Certains encore en ruines. La plupart criblés d’impacts. Même ceux qui ont été refaits à neuf, comme l’Holliday In ont du mal à faire oublier qu’on les a vus en flammes, au 20 heures. Cette avenue était alors surnommée “Sniper Alley”. On a l’impression de voir encore les tireurs, postés sur les hauteurs. Est-ce pour cela que les montagnes semblent encore oppresser la ville ? Mais en quelques minutes, on se rapproche du centre.

Les tramways multicolores, les marcheurs paisibles, les ruelles calmes desserrent l’étau. Oubliés les drames. C’était il y a 15 ans. La ville a réappris à vivre. De loin, elle ressemble à Grenoble. De plus près, elle est bien plus belle et agréable. Quand la capitale des Alpes semble étouffer dans une cuvette, celle des Balkans a su dompter ses murailles naturelles, qui l’enserrent pourtant plus fortement. Elle doit ce miracle aux petites maisons qui grimpent sur tout le pourtour. C’est dans l’une d’elles qu’il faut chercher à loger. Vu d’ici, la ville prend quelque chose de féerique à la tombée du jour.

Mais redescendons au bord de la Milijacka. On pourrait flâner des heures sur les berges de cette petite rivière. À moins qu’on ne préfère prendre une parallèle, artère piétonne et commerçante où l’on déambule en famille. Partout, la même langueur de vivre. Sur les places ombragées où les retraités s’adonnent aux échecs, comme sur les terrasses près du pont Latin - au pied duquel Gavrilo Princip déclencha la Première Guerre Mondiale en assassinant l’archiduc François-Ferdinand et la duchesse de Hohenberg. Une fois de plus dans cette ville, on est happé par l’histoire. À cette époque, en juillet 1914, Sarajevo était au centre de l’Europe. Elle l’était encore un peu en 1984 quand elle accueillit les Jeux Olympiques d’hiver. Elle ne l’est plus du tout depuis la guerre civile (1992-1995). Mais n’aspire qu’à le redevenir.

En remontant encore un peu la Milijacka, on retrouve la Bibliothèque Nationale. Toujours emmaillotée d’échafaudages. Symbole d’une guerre barbare il y a quinze ans (tout fut détruit par le feu), elle incarne aujourd’hui une nouvelle gangrène, la corruption, qui retarde sans cesse sa réouverture. On rejoint ensuite le cœur médiéval. Rue piétonne, petites échoppes, cours ombragées, fontaines, terrasses… On s’arrête, avec plus en tête qu’une seule question épineuse : espresso ou café turc ? Ce n’est qu’arrivé ici, près de la grande mosquée, que l’on se souvient que Sarajévo a été ottomane et est encore une terre d’Islam. On y voit plus de mosquées que d’églises. Mais pas plus de femmes voilées qu’en France. Même la guerre n’a pas altéré une pratique particulièrement européenne de l’Islam : accueillis en héros pendant le siège de la ville, les moudjahidin et leur foi trop radicale ont été rapidement éconduits, sitôt la paix revenue. Ici, on rêve avant tout de revenir au cœur de l’Europe. “Les Français, vous avez la même gueule que les Bosniaques” soupire dans un excellent anglais un vendeur d’électronique. “C’est vrai qu’on est si proches de l’Europe… et si loin”.

A SAVOIR

Kafa ou Kava ?

Dans l’ex-Yougoslavie, la question de la langue est un sujet sensible. Sur les produits, les indications sont souvent traduites en croate, en bosniaque et en serbe, parfois en cyrillique, utilisé par les serbes, et plus rarement en arabe utilisé pour les offices religieux en Bosnie. Et pourtant, il s’agit toujours de la même langue, avec guère plus de nuances qu’entre le Québécois, le Belge et le Français… Depuis la guerre, les différents nationalistes ont cependant cherché à se différencier. Aux terrasses des cafés, les Croates commandent ainsi un “kava” et les Bosniaques un “kafa”. À Mostar, il vaut mieux éviter de se tromper. Le plus sûr étant de demander “a coffee please”…

Bosniaques, Bosniens ou musulmans ?

Dans l’ex-Yougoslavie, les notions de nationalité et de citoyenneté sont dissociées. Les citoyens de Bosnie s’appellent les “Bosniens”. À ne pas confondre avec les Bosniaques, qui sont les musulmans de Bosnie, pays peuplé aussi de croates (catholiques) et de serbes (orthodoxes), et doté d’ailleurs de trois Présidents, un par communauté.

Quand est-ce qu’on mange ?

Au premier abord, les sarajéviens sont un peu rudes. Ils détestent les manières de ces touristes qui ont l’air de s’excuser en disant bonjour. Mais un peuple qui aime autant la bonne bouffe ne peut pas être inhospitalier. Si on n’a pas peur de la viande et des saveurs prononcées, on passera de table en table sans jamais se lasser. On mange partout. Servi vite, sur le pouce, mais avec le goût des bonnes chairs. Les spécialités locales ? D’excellents bouillons au poulet ou au bœuf. Des pizzas relevées avec une crème un peu rance. Des “burek”, pâte feuilletée garnie aux épinards, à la viande ou au fromage. Des “civapi”, petites saucisses que l’on commande à la dizaine et que l’on mange avec des oignons crus dans une galette de pain (souma). Des ragoûts. Des viandes et fromages fumés, qui accompagnés de champignons et de crème peuvent servir à fourrer un steak plié en deux (le genre de plat à manger après une bonne journée de ski !)… Et les légumes ? Quels légumes ? Pour faire glisser le tout, on vous proposera plutôt une Sarajevska à la pression, un mauvais vin ou une bonne rakia, eau de vie dont on se passe la recette de père en fils. De l’alcool ? “On est des musulmans, pas des saints” répond un fier sarajévien.

Mostar, la belle crispée

Si l’on a retenu une image de la guerre en ex-Yougoslavie, c’est en général celle de la destruction, retransmise au 20h, du pont médiéval de Mostar, délibérément ciblé par l’artillerie croate. Il a depuis été reconstruit grâce à l’aide européenne. La ville a retrouvé sa superbe, couronnée en 2005 par un classement au patrimoine mondial de l’Unesco. Mais ici plus qu’ailleurs les plaies de la guerre ne veulent pas se refermer. Dans le quartier du vieux pont, un bâtiment sur trois ou quatre est encore à l’état de ruine. Des ruines qu’on ne semble pas vouloir reconstruire pour rappeler l’histoire aux voisins de l’autre rive. Ici, Croates et Bosniaques, départagés par la rivière, ne se mélangent toujours pas. Cette “frontière” n’est pas forcément visible pour les touristes - si ce n’est par la présence de mosquées d’un côté et d’église de l’autre. Belle pour tous ceux qui y passent quelques heures, Mostar est vite étouffante quand on s’y attarde.

“Pazi mine”

On estime que des mines sont encore présentes sur 4 % du territoire de Bosnie-Herzégovine. Malgré les efforts des ONG, comme la lyonnaise Handicap International, le pays ne sera probablement jamais totalement débarrassé de ce fléau. Le drame est que durant la guerre civile, les mines ont souvent été posées sans organisation précise, par des paysans qui sont allés se servir dans les abondants dépôts militaires pour “sécuriser” leur maison avant de fuir. Sans carte des mines, il faut reconquérir la nature centimètre par centimètre. Quand on sait que déminer l’équivalent d’un terrain de foot coûte 200 000 euros, on comprend que certaines zones ont été abandonnées. Au plus grand bonheur d’ailleurs des animaux sauvages.

Le bon plan ski

Faire du ski à Sarajevo ? Et pourquoi pas. L’ancienne ville olympique est toujours entourée de jolies petites stations, à une demi-heure à peine de route. Les low-cost ayant apparemment l’intention de l’inscrire dans leurs dessertes, cela peut même devenir un bon plan pour les familles : forfaits, locations de matériels et logements sont à peu près deux fois moins chers qu’en France. Et si le nombre de pistes reste limité, les stations ne manquent pas de charme, avec leurs grands chalets où l’on vient se réchauffer autour de l’immense feu de bois qui occupe le centre de la pièce. On déconseille par contre les balades en raquette hors des sentiers battus… la ligne de front, toute proche, a laissé beaucoup de territoires minés.

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De passage à Lyon ce jeudi pour une dédicace de son livre devenu best-seller, Seper Hero. Le voyage interdit qui a donné du sens à ma vie, Marine Barnérias s’est confiée à Lyon Capitale. Aujourd’hui âgée de 23 ans, les médecins lui ont diagnostiqué une sclérose en plaques il y a deux ans. Au lieu de se laisser abattre, elle décide d’entreprendre un voyage de sept mois à travers trois pays - Nouvelle-Zélande, Birmanie et Mongolie - pour apprendre à écouter ce corps et à apprivoiser cette maladie qui a fait irruption dans sa vie.

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