D’à côté – Chorégraphie Christian Rizzo © Marc Coudrais
D’à côté – Chorégraphie Christian Rizzo © Marc Coudrais

Danse : l’éblouissant conte chorégraphique de Christian Rizzo

Avec “D’à côté”, Christian Rizzo propose un travail d’une grande intelligence qui mêle pédagogie, exigence de l’écriture et ouverture des imaginaires. Pour émerveiller les enfants et les adultes, et surprendre, encore, ses fans de longue date ! À la Maison de la danse cette semaine.

Une scène blanche carrée, une plante, un arbre, trois danseurs habillés en rouge, vert et bleu, des murs amovibles scintillants, des néons lumineux qui se déplacent, des figures masquées, des costumes abracadabrants, un animal poilu, un homme-araignée, une musique électro parfois lente, souvent rythmée et puissante… D’à côté est un magnifique voyage sensoriel pour tous les publics, à partir de six ans, qui évoque les espaces hors champ se rencontrant sur un plateau : les images, le son, les objets, la lumière. Les fans de Rizzo y trouveront leur compte en reconnaissant les qualités de pièces comme Ni fleurs, ni Ford Mustang, B.C, janvier 1545, Fontainebleau, mais aussi D’après une histoire vraie pour la danse pure. Des pièces que l’on a vues à Lyon et qui nous font aimer cet artiste hors du commun poursuivant ici son travail sur ce qui l’a toujours habité et nourri : un monde onirique, hybride, fait de plasticité, traversé par d’étranges figures.

Une écriture chorégraphique où la lumière, le son et les objets sont aussi importants que le corps

Pour Christian Rizzo, il n’y a pas de hiérarchie dans l’écriture chorégraphique : le son, les objets, les images, la lumière sont aussi importants que le corps du danseur. Les mettant en interaction constante, il fait en sorte que tous ces éléments déconstruisent l’idée d’un mouvement qui serait uniquement lié au corps. Ce qui l’intéresse, c’est comment la lumière par exemple peut être l’initiateur ou l’écho de quelque chose ; comment un corps qui initie un mouvement se voit rattrapé par la lumière ou le son. L’écriture de la pièce se fait sur le relais et le partage du mouvement. Il va plus loin en décloisonnant l’espace, donnant à des murs qui devraient le délimiter la possibilité de se mouvoir, de redéfinir eux-mêmes les rapports avec les corps, de devenir des lieux d’écriture sur leur surface mais aussi à l’intérieur. Le chorégraphe brouille les pistes, transforme le spectacle en un mouvement continu pour ouvrir les champs de l’écriture, de l’architecture scénique et de l’imaginaire.

Dans ce travail avec les éléments, il y a aussi ce désir de reconsidérer la question de l’inanimé et de l’animé, comment entretenir des relations pas uniquement avec ce qui est humain alors que les objets ne sont pour nous que des choses de nécessité avec lesquels nous n’avons pas de dialogue. “Quand j’étais petit, dit-il, je faisais ce rêve de dire pourquoi je vais vers une chaise alors qu’elle pourrait venir à moi ? Reconsidérer cela change tout, parce que du coup ce n’est pas l’homme qui est central, et cela ouvre des possibilités, avec cette idée d’aller vers l’autre, très large, pas seulement celui qu’on connaît.”

Un spectacle abyssal qui va crescendo

On est transporté du début jusqu’à la fin dans un univers onirique écrit au millimètre près et qui va crescendo. Il faut se laisser envelopper par la lenteur du début pour se sentir débridé au fur et à mesure jusqu’à l’explosion finale. Les néons qui définissent des espaces nouveaux sont parfois soumis à un jeu de fragmentation, les danseurs savent se retirer pour laisser la place mais sont tout aussi capables de s’emparer de la scène avec une élégance infinie, en trio entremêlé ou en solos faisant circuler la danse, la saisissant dans des rebonds pour la poser, fragile, en bord de scène et parfois dans l’obscurité. Il y a ce moment où les murs mouvants constitués de carreaux couleur sable subissent les passages de vagues pour voir leur luminosité s’effacer à certains endroits de leur surface. Au milieu, les danseurs semblent fendre le son de la mer. Entre virtuel et réel, cette imbrication poétique d’images, de corps et de son est bouleversante tant elle joue avec l’apparition et la disparition de notre mémoire et de nos émotions. Ces mêmes murs érigeront une porte issue des ténèbres faisant apparaître le monstre poilu qui, en serrant dans ses bras un danseur, fera basculer le surnaturel dans l’humanité.

D’à côté est un conte perceptif et chorégraphique. Un conte qui n’a pas de narration au sens traditionnel du terme mais qui trouve sa dramaturgie justement dans cette écriture très liée à la relation entre l’espace, les corps, la lumière et le son, créant des perceptions visuelles propices à l’éclosion de formes fantasmagoriques dans un univers de fiction. D’une construction très exigeante qui témoigne d’un véritable respect pour le regard des enfants, il est porté par cette idée de la transformation dessinant le voyage initiatique et préfigure une autre perception du monde. Sur une musique prenante, la fin est fascinante, qui aboutit à la pulvérisation du monstre, au brouillard, à la fusion de l’homme, du végétal et de l’animal. Cette pièce est un appel aux rêves, au mystère, à se raconter de drôles d’histoires, à l’inconnu. Une ode à la nature réconciliée avec l’homme, une ode à la rencontre avec l’autre une fois la peur domptée. Troublant et abyssal !


Christian Rizzo / D’à côté – Spectacle tout public à partir de 6 ans – Du 5 au 8 décembre à la Maison de la danse

[Article publié dans Lyon Capitale n°783 – Décembre 2018]

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