My (Petit) Pogo – Chorégraphie Fabrice Ramalingom © Ghislaine Hamid-Le Sergent
My (Petit) Pogo – Chorégraphie Fabrice Ramalingom © Ghislaine Hamid-Le Sergent

Danse avec les signes : l’approche chorégraphique inédite de Ramalingom

Sur proposition de la Maison de la danse, le chorégraphe Fabrice Ramalingom a présenté en janvier à Lyon un spectacle adapté aux personnes sourdes et malentendantes. Si ce type d’initiative se développe sur nos scènes, la gageure ici était d’intégrer l'interprète en langue des signes dans l’écriture de la danse, et cela change tout !

À l’origine, il y a le spectacle My Pogo de Fabrice Ramalingom, qui parle de comment on danse ensemble malgré les différences, comment on se positionne dans le groupe pour y trouver aussi sa place. Le pogo étant une danse pratiquée dans les concerts de rock des années 1980. Le chorégraphe a transformé cette première version en une sorte de performance appelée My (Petit) Pogo qui s’adresse au jeune public, dans laquelle il a ajouté du texte. À partir de gestes de la vie quotidienne et de principes chorégraphiques, il invite le spectateur à comprendre la fabrication d’une œuvre pour la montrer ensuite dans sa forme aboutie et “spectaculaire”.

My (petit) pogo – Chorégraphie Fabrice Ramalingom © Pierre Ricci
My (petit) pogo – Chorégraphie Fabrice Ramalingom © Pierre Ricci

Porté par le désir de transmettre la danse au plus grand nombre, Fabrice Ramalingom s’est emparé de la proposition faite par la Maison de la danse : adapter My (Petit) Pogo aux jeunes spectateurs malentendants. “Avec ce type de projet, explique Ghislaine Hamid-Le Sergent, chargée des relations avec les publics, l’objectif est de rendre la danse accessible à tous les publics. Nous en initions seulement un par an, car cela demande à la fois du temps et un important financement, que nous prenons en charge. Nous l’avons réalisé dans le cadre d’un partenariat avec Accès Culture, une association spécialisée basée à Paris.” Celle-ci collabore avec plus de 80 théâtres et opéras en France pour mettre en place des services d’accessibilité au spectacle vivant en direction des personnes aveugles ou malvoyantes par le biais de l’audiodescription. Pour les personnes sourdes ou malentendantes, ce sont des adaptations en LSF (langue des signes française) et du surtitrage adapté. Des comédiens rompus à la langue des signes travaillent avec l’association et adaptent leurs compétences artistiques à la demande des structures. Une chance pour My (Petit) Pogo, Anne Lambolez a longtemps pratiqué la danse !

Bluffant

La plupart du temps, les interprètes en langue des signes sont sur le côté, en dehors de la scène, souvent immobiles, ce qui ne convenait pas au chorégraphe, d’autant que cette posture nécessite de la part du spectateur de balayer la scène avant de se tourner vers l’interprète. La forme ludique et malléable du spectacle, qui donne aux danseurs une certaine liberté d’improviser ou de transformer le mouvement, ajouté au fait qu’ils parlent, lui a permis d’intégrer la comédienne à l’écriture même du spectacle.

Le résultat est bluffant, car elle devient une cinquième interprète, qui trouve sa place avec les autres danseurs, apportant du sens à la chorégraphie, traduisant en langue des signes en même temps qu’elle danse. Le spectacle se trouve ainsi transformé en une nouvelle proposition chorégraphique, qui insère un élément supplémentaire. Pédagogique, joyeuse et ludique, la pièce fait naître une écriture illustrant aussi cette idée de “danser ensemble malgré nos différences” puisque la comédienne amène une gestuelle qui n’est pas censée appartenir à un certain langage chorégraphique.

Équilibre scénique

Dans cette démarche, Fabrice Ramalingom a pris un risque en acceptant que l’écriture initiale de sa pièce soit bouleversée, tout en restant vigilant à l’équilibre scénique. “Le plus compliqué, dit-il, n’est pas de mettre la comédienne dans l’espace mais d’être attentif à l’équilibre des présences et des adresses. Quand elle est à côté d’un danseur et qu’il bouge peu, par exemple, elle ne doit pas prendre toute la place, au risque de le faire disparaître. Tout comme il ne faut pas qu’elle soit complètement au centre dans certaines scènes. Et, lorsqu’un danseur s’adresse à un autre, je dois aussi faire attention à l’endroit où elle se trouve. On ne fait pas un mouvement pour le mouvement, on est en relation avec quelqu’un de précis et cela doit avoir un sens.”

My (petit) pogo – Chorégraphie Fabrice Ramalingom © Pierre Ricci
My (petit) pogo – Chorégraphie Fabrice Ramalingom © Pierre Ricci

Pour Anne Lambolez, le fait d’intégrer l’interprète au spectacle génère de la crainte chez les chorégraphes, les metteurs en scène et même les danseurs et les comédiens. “Ils sont dans une configuration calée, explique-t-elle, qui fonctionne, et il faut tout d’un coup rajouter quelqu’un, au risque de déstabiliser l’ensemble. Ils ont aussi peur de trahir l’œuvre. Mais, de manière générale, cela se passe bien. Avec les danseurs, c’est plus facile, parce qu’ils ont une capacité d’adaptation plus importante que les comédiens, c’est plus souple, tandis qu’au théâtre il y a une forte rigidité, avec un texte.”

Une pièce pour tous les publics

À l’instar de D’à côté, la pièce jeune public créée par Christian Rizzo, My (Petit) Pogo s’adresse finalement à tous les publics et montre à quel point il est parfois difficile de faire une différence entre les catégories tant certains spectacles “jeune public” sont de grande qualité. Celui-ci nous porte vers la notion de poids du corps, d’unisson, de rupture, de groupe, de déplacement, de masse et d’individus qui s’en échappent pour s’affirmer, d’espaces horizontaux ou verticaux, d’espaces entre les êtres, de corps à corps, de corps éclairés ou dans la pénombre, au sol ou en suspension. Les images sont concrètes, souvent drôles, puis se transforment en un abstrait devenu lisible grâce à l’expérimentation des jeux proposés par les danseurs. Même s’il est différent de celui de Rizzo, ce travail est d’une réelle intelligence. Et l’on n’oubliera pas ce petit moment d’émotion lorsque, attentifs, corps tendus vers la scène, ces jeunes malentendants à côté desquels nous étions assis ont collé sur leur ventre un ballon gonflé qui leur renvoyait au plus profond d’eux-mêmes les vibrations d’une musique rock et joyeuse.


Tournée complète de My (Petit) Pogo sur www.rama.asso.fr


[Article publié dans Lyon Capitale n°785 – Février 2019]

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