Emmanuelle Salasc © Michel Roty

Notre sélection culture : Emmanuelle Salasc, un événement littéraire !

Emmanuelle Salasc est de retour sur la scène littéraire. Isolée, confinée sur le plateau ardéchois où elle a élu domicile, elle a écrit Hors gel, un roman aussi captivant que passionnant, mêlant la folie des hommes à celle de la nature. Le livre pourrait bien – mériterait en tout cas – être un événement marquant lors de cette rentrée littéraire. Entretien.


“Oui, j’ai voulu montrer comment une certaine écologie pouvait devenir délétère”


Lyon Capitale : Comment est venue l’idée de votre dernier roman, Hors gel ?

Emmanuelle Salasc : Cela fait longtemps que je travaille sur le lien homme-nature (c’est-à-dire le paysage), et sur l’élément eau (d’où ma Trilogie des rives). Lorsque j’ai appris, il y a une dizaine d’années, que la poche d’eau du glacier de Tête Rousse dans les Alpes menaçait à nouveau (sa rupture a été responsable d’une catastrophe à la fin du XIXe siècle), ç’a été un déclic.

Parallèlement, je tournais autour du thème de la folie. Je crois que si je n’avais pas écrit, et ce depuis toute petite, j’aurais très certainement développé une maladie psychique : avant d’écrire, je n’avais pas accès au monde, à la réalité, je ne sais pas pourquoi. Je ne jouais pas, j’avais besoin de (me) raconter des histoires pour exister, mais aussi pour entrer en contact avec les autres. J’ai donc créé ces personnages de Lucie, la narratrice, et Clémence, sa sœur jumelle au comportement inquiétant [le thème des jumelles était déjà présent dans Saufs riverains, NdlR], pour faire exister ce que j’aurais pu devenir. Et la haute montagne m’a permis de donner une sorte de caisse de résonance à cette folie : besoin de contrôle, menaces, débordements…


Le confinement a accentué ma sauvagerie.

Vous avez écrit Hors gel pendant la période de confinement ?

Oui, pendant le confinement, j’ai continué à écrire (et à marcher). Je mesurais ma chance d’habiter le plateau ardéchois, au sein d’un lieu très isolé. Bien sûr, dans les villages les plus proches, la maladie a frappé – et frappe encore –, il y a eu des morts, comme partout, alors, j’ai eu peur, je ne voulais plus me déplacer au-delà de la forêt et des prés qui m’entourent. Le confinement a accentué ma sauvagerie. Or il se trouve que j’écrivais justement sur la peur, j’ai donc intégré la pandémie dans mon récit, mais en l’écrivant au passé, puisque le présent de mon roman se situe en 2056… Mais c’est un présent à peine anticipé. Je n’invente rien, je ne fais qu’exagérer des choses qui existent déjà. Je ne sais pas si c’est une dystopie, si c’est aussi sombre que ça…

Il y a quand même une vision pessimiste qui sous-tend votre livre. Les problèmes de destruction de la planète sont enfin pris en compte mais on se retrouve dans un univers de surveillance, où les libertés sont restreintes…

Pour moi, l’activité humaine, à condition de maîtriser son impact sur l’environnement, comme le fait la paysannerie de montagne, n’est pas négative. Je ne crois pas à une écologie radicale, non réfléchie, totalitaire, ni à une écologie “de surface”, où l’on reste dans la même économie de marché : ça ne peut pas fonctionner. Alors, oui, j’ai voulu montrer comment une certaine écologie pouvait devenir délétère. Cette écologie politique, à la fois contraignante et vaine, est mise en parallèle dans mon récit avec la psychologie et les faits et gestes de Clémence, sans cesse en train de déborder dans des excès divers, et qui cherche, dans le même temps, à tout contrôler, en vain.

La construction du livre est complexe, les époques se chevauchent, on passe d’un personnage à un autre… Comment vous êtes-vous organisée ?

J’ai passé beaucoup de temps à structurer et restructurer le récit… J’ai fait plus d’une quarantaine de versions, sur plusieurs années d’écriture. Je ne voulais pas un récit linéaire et chronologique, mais il fallait que ce soit compréhensible, tout en restituant les différentes époques, et la peur présente partout.


La critique

Hors gel, un roman enflammé…

Avec son dernier roman, Hors gel, Emmanuelle Salasc (également connue sous le nom d’Emmanuelle Pagano) creuse un sentiment qui nous est, hélas, devenu familier, obsessionnel même, la peur.

Elle n’a elle-même pas de sœur mais elle met en scène des jumelles avec une justesse frappante. La plus raisonnable – et la narratrice du livre –, Lucie, se ronge d’inquiétude pour sa sœur Clémence depuis la petite enfance… Il y a de quoi : Clémence côtoie la folie de si près qu’elle y plonge souvent jusqu’au cou.

Elle est violente, toxicomane, délinquante, fugueuse, asociale, psychotique mais aussi dotée d’un irrésistible pouvoir de séduction. Sa vie est sans cesse déchirée par des événements douloureux. Ses amours sont brutales et sans lendemain. Elle fuit tout ce qui peut ressembler à une responsabilité, elle se laisse dériver entre cuites, sexe sans joie, errances sans but et défonces jusqu’au coma.

On suit les jumelles avec une sorte de fascination. La peur de Lucie nous gagne, parviendra-t-elle à sauver sa sœur de ses insatiables démons, surtout une fois leur père mort et leur mère atteinte de sénilité ? C’est l’un des enjeux dramatiques et bouleversants du livre.

Mais cette histoire familiale agitée se double d’un autre récit. Le roman est en effet une dystopie. Les premières pages se situent en 2056. Emmanuelle Salasc nous immerge dans un monde qui ressemble furieusement au nôtre, avant et après la pandémie, mais en pire.

Elle nous plonge dans une société où les écologistes sont au pouvoir, pas seulement de quelques grandes villes. Ils ont installé une manière de dictature écologique et sanitaire, où tout est contrôlé, géo-localisé, réglementé, filmé. Même en haute montagne (où se déroule la majeure partie du roman), il est pratiquement impossible d’échapper à la surveillance d’un pouvoir à la fois démocratique et totalitaire.

À cet égard, le livre, commencé des années avant la pandémie, a des aspects prémonitoires et inquiétants. Le climat est détraqué, les périodes de sécheresse alternent avec des périodes d’inondations, de pluies de mousson. Impossible de lâcher ce gros roman (plus de 400 pages) tant il nous saisit par le col.

L’émotion suscitée par l’histoire familiale jointe à la réflexion sur les orientations possibles d’un monde où triomphe une écologie punitive en font une œuvre qui marque durablement le lecteur. Et le bouleverse.


Hors gel – Emmanuelle Salasc, éditions P.O.L, 414 p., 21 €.

 

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