Black Swan : Aronofsky persiste et cygne

Avec Black Swan, Darren Aronofsky livre un sombre ballet faustien aux portes de la folie. Manière de continuer à hanter ses propres obsessions à travers le corps de ses acteurs.

Nina est une danseuse virtuose, surdouée, pétrie de technique et d'académisme. Elle est l'incarnation de ces danseuses de porcelaine qui ornent les boîte à musique. Mais pour cela aussi, c'est une danseuse dénuée de sensualité, sans vie. Un reproche, et c'est là l'une des sublimes mises en abîme du film, que l'on pourrait faire à celle qui l'incarne, Natalie Portman, diplômée de Harvard qui ne fait que très peu de vagues, y compris à l'écran, en dépit d'une justesse absolue et d'un minois d'éternelle adolescente. Lorsque lui est offert par le chorégraphe du New York City Ballet (Vincent Cassel, visqueux à souhait) d'incarner la Reine du Lac des Cygnes, la chance de sa vie, elle se trouve confronté à un problème : si elle est parfaite pour incarner le cygne blanc, elle se révèle bien trop lisse pour incarner son double maléfique, le cygne noir. Celui-là même qui précipite la chute du cygne blanc dans le ballet de Tchaïkovsky.

Cette quête du côté obscur plonge alors la danseuse dans un abîme de dédoublement et de paranoïa aux portes de la schizophrénie, alors que s'opère en elle une métamorphose physique et que tous ceux qui l'entourent semble vouloir sa perte : le chorégraphe, bien entreprenant, une mère frustrée et castratrice qui l'a empêchée de grandir, une étoile déchue (Winona Ryder, spectrale) et surtout une rivale, Lily, parfaite Némésis de Nina : libre dans son corps et explosant de sensualité. C'est là, dans la folie obsessionnelle de Nina que le film, pétri de la dimension symbolique propre aux contes, se teinte petit à petit, et de plus en plus, de fantastique. Le cygne noir est-il en train de prendre possession de Nina ? Est-elle simplement en train de devenir folle ? Où la petite danseuse surprotégée est-elle en train de devenir une femme, de s'ouvrir à la sexualité et, comme on dit vulgairement, de prendre son envol ?

Pacte faustien

L'art, la quête de la perfection, de la performance jusqu'à la folie, au sacrifice, jusqu'au martyr même, c'est le thème qu'avait déjà abordé Darren Aronofsky avec The Wrestler. Ce dernier film constitue d'ailleurs sans doute le miroir de Black Swan. Le catcheur joué par Mickey Rourke, lui aussi parfait décalque de son personnage, y payait le prix d'une vie et d'un corps sacrifiés à une gloire bien éphémère (comme la danseuse étoile déchue, incarnée par Winona Ryder, au corps et à l'âme littéralement démolis). Comme Rourke, Natalie Portman est filmée au plus près, jusque dans sa chair déchirée, comme s'il fallait tenter de documenter la souffrance, jusqu'à l'obscénité, jusqu'à l'insoutenable (une outrance que le réalisateur assumait déjà dans l'exalté Requiem for a Dream).

Comme dans le Lac des Cygnes, Nina doit vendre son âme, sa pureté virginale pour réussir sa quête d'un corps jouisseur et viveur. Fût-ce pour n'accéder que fugacement à ce frisson de perfection qu'Aronofsky matérialise en vague de chair de poule, parcourant le corps orgasmique de la danseuse pendant la plus belle scène du film, où elle devient, littéralement le cygne noir, touchant à une forme de perfection qu'elle n'imaginait pas : la jouissance du Mal. « Vis un peu » lui répète-t-on dans la quête de son côté obscur. Sous entendu, vis un peu mais dépêche-toi de vivre, car tu ne le pourras pas longtemps. Face au pacte faustien que constitue la vie pour Darren Aronofsky, cinéaste too much, le réalisateur de Black Swan continue de prôner l'abandon du corps et de l'âme. Et, dans ce film comme dans le précédent, la pratique de l'art comme un saut de la foi.

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