Biennale de la danse : théâtre en états de corps

Jeune metteur en scène d’un théâtre qui revendique une écriture ouverte à la danse, au cirque, à la vidéo et aux nouvelles technologies, David Bobee propose un Roméo et Juliette où les corps se meuvent et se brûlent… Un travail inédit dans une biennale de la danse. Rencontre.

“Un danseur vivant sur un plateau restera toujours plus important qu’un texte sur un papier”

David Bobee : “Il y a deux ans, j’ai créé Hamlet aux Subsistances. Cela se situait dans une grande morgue, avec du carrelage noir, pourrissant, et j’ai eu envie, comme en écho, de travailler sur un espace inverse, fait de lumière et de chaleur, avec des couleurs cuivrées, métalliques, des références orientales. C’est après avoir lu beaucoup de textes que Roméo et Juliette a trouvé sa cohérence dans cet espace.

“On est à Vérone, dans le sud de l’Italie, en juillet et en pleine canicule. Les combats de rue, les moments tragiques arrivent toujours en plein soleil. Dans cette pièce, il fait chaud, le sang bouillonne, donne des ardeurs aux amants, aux violents. Il y a un état de corps qui est lié à cette chaleur et à cette lumière.”

Lyon Capitale : Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce texte ?

“Beaucoup de choses, car il est d’une grande modernité à plein d’endroits. Cette histoire d’amour vient s’insérer dans des interrogations d’aujourd’hui, comme l’identité de l’individu, le regard que l’on porte sur le monde dans lequel on vit. Tout n’est que jeu entre la manière dont on s’inscrit dans la tradition, comment on s’en sépare, comment on est l’héritier de son père, comment on est au contraire dans une rupture. C’est Hamlet : mon père est roi, mon père meurt et je ne deviens pas roi ; du coup, je crée la conscience et je crée ma propre décision du monde.

“C’est l’époque chez Shakespeare où l’on se détache de Dieu, des maîtres, des pères et où l’individu peut dire : “Je peux être qui je veux, je peux décider de ce que je veux !” Roméo est complètement là-dedans. Il n’est pas du tout dans la reproduction du modèle paternel ou de la haine, au contraire, il aspire à quelque chose d’autre, de plus épanouissant, de plus grand, et il va rejoindre Juliette. Elle, cherche en permanence à sortir du rôle de femme dans lequel on essaye de la mettre, de future épouse que l’on va écraser par l’époque, par l’histoire de la famille.”

Vous revendiquez une écriture au plateau, qui met le texte au même niveau que les autres disciplines utilisées sur scène.

“Une écriture au plateau, c’est une démarche qui se fait avec différents éléments et acteurs. Je suis metteur en scène, mais mon travail est d’écouter et d’observer les artistes que j’ai en face de moi et qui sont à l’endroit du jeu, de la danse, du mouvement, de l’acrobatie. Sans oublier l’équipe technique, qui est aussi créative. À moi de relier ces différentes créativités les unes avec les autres.

“Je ne suis pas dans un modèle européen, où le texte est central et viendrait irriguer des interprètes au service du metteur en scène, le tout porté par des techniciens ouvriers du spectacle. On essaie d’être dans un renversement de l’organisation d’un spectacle à l’œuvre et où le texte devient un des éléments qui fait le spectacle, mais en interaction avec d’autres. C’est aussi une façon de ne pas se faire écraser par le poids des siècles ou par le texte, ici celui de Shakespeare. Je demeure convaincu qu’un danseur vivant, sur un plateau, restera toujours plus important qu’un texte sur un papier. Ce qui m’intéresse, c’est comment se crée le dialogue entre l’interprète et le spectateur.”

Dans votre travail, le corps est important. Pour quelle raison ?

“Je ne viens pas du conservatoire, je ne suis pas comédien, je viens du cinéma donc de l’image. Et pour moi, le cadre, les mouvements, le montage, c’est très fort. Pour découvrir ce que pouvait être le théâtre et apprendre mon métier, j’ai travaillé avec des comédiens qui savaient plus que moi ce que c’était. Je me suis mis dans la position de les observer, et leurs corps m’intéressaient : la façon dont ils étaient dans le cadre que j’avais conçu pour eux créait du sens. Je ne suis pas allé vers le théâtre par le texte ou la dramaturgie, mais par mon regard sur des individus.

“Les corps racontent beaucoup de choses, ils ont leur propre dramaturgie : le dévoilement, la pudeur, la percée… Mais les corps et les mouvements sont aussi de beaux relais à la dramaturgie du texte. Pour le combat de rue, par exemple, je me suis demandé ce qu’il signifiait à notre époque et comment le traduire de manière chorégraphique.”

Quel sens donnez-vous au fait d’être programmé dans une biennale de la danse ?

“Pouvoir être reconnu à cet endroit-là, même si je fais du théâtre et que je suis metteur en scène. Savoir que le métier que je cherche à faire est ouvert sur le monde, sur les disciplines voisines, et ne reste pas dans le figé. Que l’on peut repenser le plateau de théâtre comme un espace de la fluidité, de la mobilité, du sens qui circule et non pas du texte qui se donne dans une transmission des connaissances qui serait verticale.”

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Roméo et Juliette, de David Bobee. A découvrir en vidéo ici et à voir du 13 au 22 septembre, aux Subsistances (Lyon 1er). Dans le cadre de la Biennale de la danse.

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