Alcool : les pièges à éviter

Quelques verres entre amis à l’apéro, un repas arrosé, les soirées qui font tutoyer l’aube… Où chacun en est-il par rapport à sa consommation d’alcool ? Où sont les limites ? Quelles questions se poser ? À l’heure où le gouvernement songe à interdire la vente d’alcool aux mineurs et les open-bars, Lyon Capitale a interrogé des spécialistes.

“Je me rends compte que je bois presque tous les jours, ça m’inquiète même si ça ne me manque pas les soirs où je n’en ai pas l’occasion”, raconte Anna. “J’ai l’impression de toujours avoir un verre à la main, confie Eric, professionnel de la communication, je devrais peut-être faire attention…”. Entre réalité et fantasme, diabolisation de l’alcool ou sacralisation du bon vin, il est parfois difficile de savoir où l’on en est.

D’autant que si l’époque multiplie les recommandations (pour votre santé, ne pas grignoter entre les repas, ne pas manger trop gras, trop sucré, trop salé, à consommer avec modération…), le fait de “se lâcher” est érigé en nouvelle religion. À quel saint se vouer ?

Ce que l’OMS recommande

En matière de consommation d’alcool, l’Organisation mondiale de la Santé a défini des normes d’usage : 2 verres par jour pour une femme, 3 pour un homme, un verre équivalent à 10g d’alcool pur. Pour le Dr. Augustin Normand, praticien hospitalier et addictologue aux Hospices Civils de Lyon depuis 2003, “ces normes ont l’avantage de donner un repère ; chacun pense de lui-même qu’il ne boit pas beaucoup, en toute bonne foi. En restant à l’intérieur de ces frontières globalement, on ne risque pas grand-chose”. Au-delà de ces quantités, il existerait des risques.

Pas tous égaux devant l’alcool

“Il n’y a pas de règle ; personne n’a la même relation psychologique avec l’alcool, le même capital santé, la même vulnérabilité”, insiste Jean-François Vallette, le bouillonnant directeur de l’association Aides Alcool. Selon le Dr. Daniel Settelen, psychiatre et spécialiste des addictions : “nous avons tous une capacité à la naissance à devenir addict en fonction des aléas de la vie, de traumatismes secondaires qui ne créent pas mais qui peuvent révéler la capacité addictive. Souvent, le sujet qui présente une addiction ne peut pas dire pourquoi il boit. Personne ne sait. En revanche, on sait que les traumatismes accélèrent le processus”.

Il a été établi qu’”entre l’usage, le mésusage et la dépendance, il existait un continuum”, informe le Dr. Augustin Normand. C’est cette notion qui fait redouter qu’un individu consommant, par exemple, deux verres par jour ne soit tenté d’en consommer un troisième, puis un quatrième. “Mais ce ne sera pas le cas pour tous et il est impossible de prédire chez qui l’engrenage se déclenchera ou non”, prévient-elle. “Ce qui est particulièrement dangereux avec l’alcool, observe pour sa part le Dr. Radisson, médecin généraliste puis alcoologue à la Clinique de la Roseraie, à Vénissieux, c’est que tout est extrêmement progressif ; on n’y prête pas attention et on ne voit pas la dépendance s’installer”. S’interroger régulièrement s’avère utile : suis-je pris par des habitudes ?

Alcool et souffrance : un pansement sur une jambe de bois

Les spécialistes recommandent notamment de se méfier de l’alcool-médicament ou auto-thérapeutique utilisé pour aller mieux. À la fois anxiolytique, antalgique, euphorisant ou même hypnotique, agissant vite et d’accès facile, l’alcool peut donner l’impression à son consommateur d’être moins anxieux, moins déprimé, moins timide ou insomniaque. Mais le corps s’accoutume peu à peu à ces effets “bénéfiques” en apparence et il faut alors augmenter les quantités.

À terme, les effets finissent par s’inverser. “L’anxieux redouble d’anxiété, le déprimé s’enfonce dans sa déprime et ainsi de suite”, explique le Dr. Radisson, qui reçoit des patients pris dans cette spirale.

Que recherche-t-on dans l’alcool ?

Le mécanisme de la tolérance est inéluctable. “C’est une loi biologique”, résume J-F. Vallette. Les problèmes réglés un verre à la main finiront par réapparaître avec plus de force. Il est donc important de savoir ce que l’on recherche dans l’alcool : la détente, être plus à l’aise, mieux s’accepter tel qu’on est, s’anesthésier pour oublier les soucis ? Si la picole sert uniquement à cela, prudence. Le Dr. Radisson en a fait son cheval de bataille : “ne pas oublier que d’autres moyens existent”, plaide-t-il. Sport, grand air, consultation... Il s’agit de sortir de la facilité, d’aller chercher son plaisir sans passer systématiquement par la case “petit canon”.

Savoir déguster

Pour sortir des automatismes, le Dr. Radisson recommande de “boire un ou deux verres, en prenant le temps de les déguster, en étant centré sur ce que l’on fait, présent à soi-même et aux gens qui nous entourent ; c’est une bonne manière d’apprendre à boire autrement”.

Le Dr. Settelen confirme l’importance de distinguer dans le produit le goût de l’effet recherché : “Ceux qui recherchent un soulagement à une douleur ne recherchent pas le plaisir de boire ni le goût mais un effet alcoolique”. Se faire plaisir en ouvrant une bonne bouteille avec des amis participe d’une démarche différente.

Savoir faire un break

“Régulièrement, je m’impose des périodes sans aucun alcool, quelles que soient les circonstances. C’est une manière de me montrer que c’est moi qui décide”, raconte Stéphane, trentenaire bon-vivant. “Sain réflexe”, répondent en chœur les thérapeutes consultés, ce test d’abstinence permet en effet de vérifier si l’on est encore maître de sa consommation. « Quand il y a dépendance, les premiers jours, des sueurs, tremblements et angoisses peuvent apparaître. Les moins dépendants ne ressentent pas de manque physique, mais peuvent être confrontés au sentiment de manque lié à l’habitude”, expose le Dr. Radisson.

Son conseil quand on a décidé de faire une pause : choisir une politique pour la soirée et prévoir les choses à l’avance. Pour le Dr. Ausgustin Normand, quand on essaie de limiter sa consommation sans y parvenir, il y a danger, que cette consommation soit régulière ou épisodique. Même discours chez le Dr. Settelen : “l’alcoolique est celui qui a perdu la liberté de s’abstenir de boire ; si vous ne tenez pas dix jours sans boire une goutte, c’est que vous êtes dépendant.”

Mais si j’aime faire la fête ?

“Tout excès n’est pas forcément pathologique”, nuance J-F Vallette. “La nature humaine a aussi besoin d’excès”, analyse le Dr. Radisson. “Le problème n’est pas de normaliser tout le monde autour de la même consommation. On a droit de temps en temps à une consommation non raisonnable, mais il faut savoir varier les intensités”, préconise ce dernier.

“Ce qui est en jeu, conclut J-F Vallette, c’est d’être conscient du potentiel positif et négatif de l’alcool sans verser dans le moralisme et le psychodrame, et pas seulement quand on aborde les thèmes de l’alcool au volant ou durant la grossesse ». Pour lui, cela passe par l’éducation car “culturellement on est plongé très tôt dans l’alcool sans que l’on ne nous ait fourni le mode d’emploi pour gérer ce produit” et la prévention “afin que chacun dispose d’éléments suffisamment clairs pour repérer le risque pour soi ».

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