Une Nuit arabe : l’abîme du temps et des fantasmes

La metteur en scène et directrice du théâtre des Célestins, Claudia Stavisky, poursuit son immersion dans l’œuvre de Roland Schimmelpfennig avec Une nuit arabe. Une pièce qu’elle envisage en diptyque avec Le Dragon d’or (lire la critique sur lyoncapitale.fr), qu’elle avait magnifiquement mis en scène la saison dernière, et qui sera repris cette année.

"J’ai toujours vu ces deux pièces comme un diptyque… Une Nuit arabe, il l’a écrite il y a une dizaine d’années, et le Dragon d’or est sa dernière pièce connue. Mais ce sont des thèmes extrêmement proches. Il y a dans les deux œuvres cinq acteurs et il y a surtout un regard porté sur l’étranger", analyse Claudia Stavisky. Ce pari audacieux de la metteur en scène met ainsi à l’honneur, en ce début de saison, Roland Schimmelpfennig -dramaturge allemand contemporain des plus fascinants-, avec deux créations, à voir en intégrale ou seules. Une Nuit arabe plonge le spectateur dans un immeuble où l’eau ne parvient plus dans les appartements, alors se croisent, se rencontrent, s’aiment, se disputent, s’entraident, cinq personnages. Tout commence presque comme dans un théâtre de boulevard. Mais Schimmelpfennig, maestro de l’illusion, fait basculer la pièce qui pénètre soudainement dans le monde du rêve, de l’irréel, de l’impossible et se métamorphose en un surprenant objet théâtral mettant à mal les codes traditionnels de la représentation et flirtant ainsi avec ceux du cinéma.

Les nouvelles problématiques de Babel

Par ses deux mises en scène, Claudia Stavisky rend visibles les liens entre les deux œuvres. En effet elle réutilise une immense structure métallique en étages pour mettre en lumière les différentes couches du récit. Les personnages évoluent ainsi sur trois étages, qui sont autant de possibles pour l’œuvre, des espaces de liberté qui deviennent tour à tour appartement, ascenseur, bouteille, balcon… Ce décor ouvert, aux sens variés, séduit car il convoque l’imaginaire du spectateur, dans un univers à l’esthétique froide et métallique, et contribue à démontrer ce que chaque œuvre de Schimmelpfennig cherche à prouver, le théâtre supporte le montage, les lieux multiples, les couches abstraites, le récit éclaté, à l’image du cinéma et ses possibilités sont infinies.

Grâce à sa scénographie, la metteur en scène offre une lecture à la verticale de l’œuvre, ainsi Schimmelfennig réinvente la théâtralité à laquelle Stavisky trouve une voie. Elle fait le choix de faire émerger le temps disloqué qui mêle présent, passé et futur, et rend visible l’action qui entrelace rêve et réalité. D’apparence plus légère que le Dragon d’or, qui évoque l’immigration clandestine, Une Nuit arabe soulève aussi des interrogations passionnantes et tend un miroir de la société où dans cet immeuble, symbole de nos villes, vivent des êtres qui s’ignorent, des hommes et des femmes en proie à la solitude et dont l’échappatoire demeure le rêve et les fantasmes. Un monde sensuel et humain, décroché du réel, se révèle le temps d’une nuit et résonnent alors les mots de Claudia Stavisky, "la liberté d’invention de Schimmelpfennig est aussi déroutante que passionnante à expérimenter… Pour moi, il y a un avant et un après le Dragon d’or et Une Nuit arabe. Nous n’en sortons pas indemnes. Schimmelpfennig balaye tout sur son passage. Et je suis convaincue qu’en ouvrant cette porte au public, cela fera des petits."

Une Nuit arabe, jusqu’au 13 octobre. Le Dragon d’or, les 8 et 14 octobre. Intégrale, les 9, 15 et 16 octobre. Au théâtre Les Célestins.

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