Quai d'Orsay 1

Quai d’Orsay : chronique d’une adaptation ratée

Aïe, ouch, snif… Ce n’est pas la première et ce ne sera pas la dernière bande dessinée à succès à donner une mauvaise adaptation ciné.

Niels Arestrup dans Quai d'Orsay © Étienne George

Malgré leurs traits communs ancestraux (découpage, cadrage, narration), la bande dessinée et le cinéma ont, hors quelques rares exceptions (certains Batman, Sin City ou Persepolis), rarement connu de mariages heureux… Certains sont même des ratages totaux (récemment Boule et Bill), des blockbusters mielleux (Les Schtroumpfs) ou, comme Quai d’Orsay, des humouricides.

Responsabilité, unité, efficacité ?

Des trois propositions d’adaptation qui lui sont parvenues, Antonin Baudry aka Abel Lanzac, auteur des “chroniques diplomatiques” (dont sont issus les deux tomes dessinés par le génial Christophe Blain*) et ancien conseiller de Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères sous Chirac, s’est finalement laissé convaincre par un Bertrand Tavernier tombé raide dingue de la BD.

Le choix ne paraissait pourtant pas couler de source, Tavernier n’étant pas franchement connu pour ses comédies mais célébré à juste titre pour le réalisme avec lequel il dépeint les univers professionnels dans lesquels il s’immerge (une brigade antidrogue dans L627 ou une école maternelle dans Ça commence aujourd’hui, pour ne citer qu’eux).

Avec Quai d’Orsay, il faut lui reconnaître le même talent à filmer les lieux et les actions d’une diplomatie française contemporaine décrite par Baudry : les arcanes du pouvoir, les enjeux des discours officiels, ses crises, son qui-vive, mais aussi ses couloirs en “demi-pente”, ses bureaux exigus, le ballet des membres du cabinet ministériel, ses circonvolutions langagières, ses échanges de paperasse, ses aberrations techniques et son ministre mémorablement coup-de-venteux. Malheureusement, pour cette incursion dans la comédie, Tavernier passe complètement à côté de ce qui, dans la bande dessinée, faisait la petite folie comique.

Effet Power Point

Thierry Lhermitte dans Quai d'Orsay © Étienne George

Inspiré de Dominique de Villepin donc, le personnage d’Alexandre Taillard de Worms est ici campé par un Thierry Lhermitte au physique de vieux beau dynamique, cohérent par rapport au modèle mais dont le jeu comique trouve ses limites très rapidement. Si le grand Niels Arestrup incarne à la perfection le directeur de cabinet à la mine de chien battu, inébranlable même dans la tempête, malin et à moitié narcoleptique, Thierry Lhermitte livre quant à lui une interprétation aussi passionnante qu’un Power Point, nivelant tous les effets comiques (le running gag du Stabilo, celui des portes qui claquent et des papiers qui volent de manière grotesque) et surtout les effets de manches de son personnage. Jeu de mains, jeu de Villepin, c’était pourtant là une force du personnage tel que l’avait croqué Blain, un véritable adjuvant comique dans la BD qui devient, une fois passé par le corps de Lhermitte, un inventaire plat des positions de mains possibles pour un acteur.

Le film oscille entre trop et pas assez : trop appuyé, pas assez critique (même si sont lâchées quelques petites informations pas glorieuses sur la face cachée du ministère et de l’Assemblée), pas assez développé dans ses rôles secondaires (le personnage de Cahut a droit à quelques minutes, dommage), trop léger (dans son évocation des sans-papiers par exemple)… Bref, le film peine à trouver un équilibre, quand la bande dessinée se montrait subtile, intelligente et extrêmement drôle.

“Tavernier m’a tuer”

Dark Vador

C’est sans doute ce que diront Dark Vador et James Hetfield, qui verront leur récurrence comique dans la BD réduite à peau de chagrin dans le film. Le chanteur emblématique de Metallica se voit guimauver la guitare et les riffs incisifs (la sonnerie de téléphone de Vlaminck n’était autre que le cultissime Seek and Destroy)au profit d’une chanson rock-folk molle, et le méchant personnage asthmatique de Star Wars, qui ponctuait la BD d’apparitions tout aussi décalées pour exprimer la relation filiale que Vlaminck imaginait entre Taillard de Worms et lui n’existe plus. Deux symboles qui ne pouvaient mieux exprimer l’ambivalence d’un conseiller au service d’un ministre, entre attraction et répulsion, et qui, au même titre que les nombreuses fulgurances dessinées par Blain, ne pouvaient trouver avec un Tavernier aux commandes (un profil comme celui de Chabat aurait sans doute mieux convenu) d’équivalents ciné…

* Chroniques diplomatiques (2 tomes), éd. Dargaud, 2010 et 2011.

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Quai d’Orsay, de Bertrand Tavernier, 2013, 1h53, couleur. Avec Thierry Lhermitte, Raphaël Personnaz, Niels Arestrup et Anaïs Demoustier. Sortie en salles ce mercredi 6 novembre.

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Sur Lyoncapitale.fr : entretien avec le réalisateur, Bertrand Tavernier

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