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© Lisa Mandel

La BD à l’assaut du réel

Reportage, enquête, vulgarisation scientifique… La BD explore sans cesse de nouveaux terrains de jeu. Si le phénomène n’est pas nouveau, il rencontre un nouveau public. Et les initiatives se multiplient. Tour d’horizon avec des auteurs et des éditeurs à l’occasion de Lyon BD.

Détail d’une planche des “Nouvelles de la Jungle”, de Lisa Mandel et Yasmine Bouagga.

© Lisa Mandel
Détail d’une planche des “Nouvelles de la Jungle”.

“Je ne crois pas que ça va passer, maintenant il y a des lecteurs” (Guy Delisle)

“J’avais arrêté de lire de la BD. C’est quand j’ai vu L’Association* que j’ai recommencé : des gens de mon âge, qui faisaient de la BD pour des gens de mon âge… J’ai eu envie d’en faire avec eux.” Guy Delisle fait partie des auteurs qui ont ouvert les horizons de la BD, pour la confronter au monde réel. Et il est convaincu qu’il n’y aura pas de retour en arrière : “Ces quinze-vingt dernières années, la BD est allée explorer des endroits de narration qu’elle ne fréquentait pas auparavant. Le reportage, la vulgarisation… Je ne crois pas que ça va passer, maintenant il y a des lecteurs.” Ils étaient 2 000 pour la sortie de Pyongyang en 2003, se souvient-il. Ses Chroniques de Jérusalem (2011-2012) ont dépassé les 240 000.

Couverture de “S’enfuir – Récit d’un otage”, de Guy Delisle, d’après l’histoire de Christophe André.

Avec S’enfuir – Récit d’un otage, Guy Delisle a quitté le témoignage pour raconter l’histoire d’un autre, Christophe André, mais on reste dans la BD du réel  : “Au départ, ça m’a paru bizarre de mettre des mots dans la bouche de quelqu’un d’autre. Je lui envoyais les pages au fur et à mesure pour m’assurer que ce soit juste.” S’il n’a pas encore de chiffres, les lecteurs sont bien là. “Ils ont l’air contents chez Dargaud”, rigole-t-il. Comme Lisa Mandel, il est convaincu que la BD est un excellent medium pour transcrire le réel : “Quand je raconte la Birmanie, ou Jérusalem, je prends tous les outils que m’offre la BD. Parfois, c’est juste le dessin. J’aime bien faire des passages silencieux, c’est presque du dessin animé. On ne peut pas le faire en littérature, c’est une force particulière à la BD.”

* Maison d’édition fondée en 1990 par des auteurs (JC Menu, Stanislas, Mattt Konture, Killoffer, Lewis Trondheim, David B. et Mokeït).

Ce n’est pas l’éditrice Pauline Mermet qui contredira Guy Delisle. Lancé il y a deux mois, Gérard – Cinq années dans les pattes de Depardieu, de Mathieu Sapin, est le phénomène du printemps : avec 60 000 exemplaires à ce jour, c’est simplement la meilleure vente de Dargaud, après avoir été plusieurs semaines la meilleure vente BD en France tout court. “On sort des librairies spécialisées BD, ce sont des livres qui se vendent très bien en librairie généraliste.” Dans un secteur qui a besoin de grossir pour faire vivre un nombre d’auteurs croissant (en vingt ans, l’offre de BD a été multipliée par cinq mais les ventes “seulement” par deux), la BD du réel est perçue comme celle qui pourra élargir le public et conquérir ceux qui ne lisent encore jamais de BD. Mais ce serait réducteur de ne retenir qu’une démarche commerciale.

Détail d’une planche de “Gérard – Cinq années dans les pattes de Depardieu” de Mathieu Sapin

© Mathieu Sapin
Détail d’une planche de “Gérard – Cinq années dans les pattes de Depardieu”.

“C’est plus qu’une mode” (David Vandermeulen)

Couverture du n°5 de la revue Topo

“Ça existe depuis les années 1950. Il y a eu un engouement amorcé avec la revue XXI, puis par La Revue dessinée, mais ça s’est cristallisé en 2016 avec des initiatives éditoriales à quelques mois d’intervalle comme Groom [magazine d’actu lancé par l’équipe de Spirou, NdlR], Sociorama [collection codirigée par une dessinatrice et une sociologue], la série dirigée par Luc Ferry [La Sagesse des mythes, chez Glénat], [la revue] Topo, la Petite Bédéthèque des Savoirs” relève David Vandermeulen, directeur éditorial de cette dernière. Plusieurs de ces initiatives ont d’ailleurs été nominées pour le prix Lyon BD 2017, qui célèbre le “décloisonnement”, prix remporté par Topo, la version ado de La Revue dessinée.

Il y a, c’est vrai, un véritable phénomène de mode, comme il y en a toujours eu dans la BD. Dans les années 1990, tous les éditeurs se sont mis à l’heroic fantasy. Ensuite, on a eu la mode du “moi”, des BD égocentriques et littéraires. Il y a eu une mode de la biographie. Et là, la BD du réel. Ce qui est étonnant, c’est l’intérêt médiatique… Tout le monde en parle et tout le monde en fait, reconnaît David Vandermeulen. Mais c’est plus qu’une mode. Je pense qu’il y a un vrai enjeu à aller capter un nouveau lectorat, qui n’est pas forcément conscient qu’il pourrait être consommateur de BD, que c’est un média par lequel on peut apprendre le monde.” Cela semble bien parti, puisqu’en un an la collection a trouvé son équilibre et réussi à toucher des réseaux très différents : “Notre meilleure vente, c’est le féminisme, qui en est déjà à son 3e tirage, à 30 000 exemplaires. Je pense que l’engouement qu’il a connu s’est fait exclusivement sur Twitter. Pour notre album sur le heavy metal, ça se passe ailleurs, il y a des sites, des blogs spécialisés qui l’ont beaucoup relayé.”

Le “médium idéal”, selon Pauline Mermet

On reste cependant loin des blockbusters de la BD, et l’ambition est éditoriale avant d’être économique : “Je pense qu’il y a de la place pour tout le monde. Je me réjouis de chaque nouvelle initiative prise par un éditeur. Et quand bien même on arriverait à saturation du marché, je ne vois pas ça comme un bien grand mal… une saturation de connaissance et de savoirs !” David Vandermeulen relève surtout que, “derrière toutes ces initiatives qui se sont imposées et ont réussi à trouver leur public en quelques mois, il y a un point commun : ce sont des initiatives d’auteurs, comme moi”. Des auteurs qu’il faut traiter correctement : “Je suis très attentif à ce que les avances que l’on propose soient de qualité, que nos auteurs soient au minimum à l’aise pour travailler. Ça fait partie des conditions que j’ai posées pour accepter le poste.” Et le vivier va s’étendre selon lui : “Dans les dix ans, je pense qu’on aura des chercheurs qui viendront directement présenter leurs essais sous forme de BD. C’est déjà un peu le cas : sur le minimalisme, la BD de Christian Rosset et Jochen Gerner est un essai sur la notion de minimalisme dans les arts, de l’architecture à la musique, en passant par la peinture, la BD… Elle prouve qu’il y avait des ponts entre Matisse et Hergé, par exemple. On n’a pas trouvé de livre équivalent, même dans le monde anglo-saxon.”

Pauline Mermet, chez Dargaud, abonde : “On est une maison d’auteurs, on n’a pas de collections à remplir, donc on suit nos auteurs dans ce qu’ils savent faire de mieux. On ne se donne aucun objectif dans tel ou tel “genre”. La BD est un médium idéal pour raconter le réel, mais ça reste avant tout la vision d’un auteur qui transcende le propos, par son savoir-faire, son humour…” Dans un secteur où les succès ne sont pas faciles à anticiper, “ce qui fait la différence, selon elle, c’est l’auteur, plus que le sujet. Pour Depardieu, combien de fois on m’a dit : ça ne va pas intéresser. Il a pu rebuter avec son exil fiscal, ses propos sur la Russie… Mais Mathieu Sapin en dresse un portrait qui le réhabilite. C’est avant tout un très bon bouquin, d’un auteur qui a une vision et qui maîtrise son langage”. Analyse de l’éditrice : “Souvent, derrière un gros succès, on a affaire à un auteur complet, qui coordonne le texte, maîtrise son story-board, sait utiliser son dessin… Et les œuvres de qualité, les lecteurs les perçoivent.” Elle croit beaucoup au prochain album de Marion Montaigne : un portrait de Thomas Pesquet, que la dessinatrice a pu suivre plus d’un an, avant son départ pour la station spatiale internationale.

La tradition, miroir incontournable ?

Autre collection rapidement incontournable dans la BD du réel : Sociorama, chez Casterman, imaginée par Lisa Mandel et Yasmine Bouagga, qui présente des thèses en BD. Le paradoxe, c’est qu’elle a été lancée par un éditeur qui cherche au contraire à se recentrer sur la fiction et le romanesque. Vincent Petit assume : “On triche évidemment avec notre ligne éditoriale. Mais on a quand même pris un angle fictionnel. Pour restituer des travaux de recherche, l’auteur va créer un personnage, utiliser la fiction.” Le démarrage est moins rapide qu’espéré. Pas facile de passer de Tintin à La Fabrique pornographique  : “Sociorama, parfois c’est trop indé pour notre public. Avec ce style lâché, indispensable avec des albums si longs, on ne séduit pas assez le lecteur attaché à l’album cartonné. La conclusion qu’on en tire, c’est qu’il faut qu’on travaille plus les librairies généralistes, que l’on sorte de notre réseau BD traditionnel.” Pour toucher un nouveau public. Avec néanmoins la conviction que “le cœur du lectorat BD, ce sont toujours les vrais fans, qui ont été ados dans les années 1970, à une époque où il n’y avait pas tant de divertissements populaires, et qui ont pris l’habitude d’y consacrer une grande partie de leur budget. Les plus jeunes ont moins de pouvoir d’achat et doivent choisir entre les jeux vidéo, le cinéma, les réseaux sociaux…” Même si ce public “traditionnel” vieillit, il suit fidèlement ses séries, surtout si elles restent “vivantes”. La récente relance de Corto Maltese a ainsi permis de tripler les ventes annuelles des anciens albums…

“C’est pas ça qui fait bouillir la marmite” (Frédéric Bosser)

Couverture de la BD “Cher pays de notre enfance – Enquête sur les années de plomb de la Ve République” d’Etienne Davodeau et Benoît Collombat

Rédacteur en chef de la revue de référence dBD, Frédéric Bosser est convaincu que l’avenir de la BD passe toujours par les grandes séries : “La BD s’est diversifiée, elle intéresse un public moins masculin et moins fan de séries. Après, est-ce que cela peut faire les ventes d’un XIII, d’un Thorgal ou d’un Largo Winch ? Je ne suis pas convaincu qu’à part quelques exceptions il y ait un vrai lectorat. Les médias ont tendance à dire qu’il se passe plein de choses. Et c’est vrai, il y a un vrai intérêt par exemple pour les chroniques de guerre de Joe Sacco, le travail de Guy Delisle, les reportages de Davodeau ou encore Guillaume Long, mais, sur la globalité du marché, c’est pas ça qui fait bouillir la marmite des éditeurs.” Il n’est d’ailleurs pas convaincu que “la BD soit spécialement faite pour se confronter directement au réel. Suivre un personnage qui enquête en BD, ça oblige à multiplier les plongées et contre-plongées sur un homme qui parle, ça peut devenir assez chiant. Dieu sait que j’aime la BD, mais parfois je préfère lire un livre, ou même un bon article, qui en dira autant qu’en 160 pages… On le voit avec Mathieu Sapin : ça marche très bien avec Depardieu, qui est un vrai personnage de BD, moins quand il passe cinq ans avec Hollande, dont on se fout un peu. Je trouve que la BD est plus intéressante quand elle utilise des personnages de fiction pour décrire la réalité de manière subtile et détournée. Valérian, de Christin et Mézières, va raconter beaucoup de choses de notre monde. Partie de chasse, d’Enki Bilal, il n’y a pas mieux pour expliquer le bloc de l’Est… Et, dans des genres très différents, La nuit mange le jour, d’Hubert et Burckel, m’a appris beaucoup sur l’homosexualité ; la série Le Royaume, de Feroumont, je la trouve brillantissime, avec beaucoup d’idées sous-jacentes ; Faits Divers d’Anouk Ricard parle de notre monde quotidien de manière génialissime… À chaque fois, le rapport texte/images apporte un plus.”

Au-delà du réel

Couverture de “Face au mur” de Laurent Astier et Jean-Claude Pautot

Malgré son étiquette “BD du réel”, Laurent Astier ne lui donne pas totalement tort. Après quatre ans et demi passés à se plonger dans l’affaire Clearstream pour rendre les 700 pages de L’Affaire des affaires, devenu un classique de la BD-enquête, son éditeur aurait bien aimé qu’il “creuse le sillon”. “J’ai dit que je voulais souffler un peu, ce qui m’a valu une petite traversée du désert… Moi j’aime la fiction. XXI m’a proposé de faire du reportage, je n’y suis jamais allé. Dans l’affaire Clearstream, il n’y a pas que l’enquête, il y a toute la partie intime révélatrice du parcours de Denis Robert. C’est ça qui m’intéressait. Le BD-reportage, je trouve parfois que ça manque de recul. C’est parfois un peu Okapi : je te prends par la main et je vais tout t’expliquer. Ça manque un peu de force. Pour ça, il faut que ça passe sur la fiction.”

S’il travaille déjà à un western, dans lequel il intègre des personnages réels, Laurent Astier vient à Lyon BD avec Face au mur, le portrait de l’ancien braqueur Jean-Claude Pautot. Bien que cosigné avec ce dernier, et basé largement sur des faits réels, c’est une fiction. “Je savais qu’il ne pourrait pas tout me raconter, il fallait donc que je triche. Et moi, ce qui m’intéressait, c’était de raconter le grand-banditisme, surtout pas de faire un biopic. J’ai donc modifié la chronologie, puis ajouté des faits réels auxquels il n’avait pas forcément participé.” De l’art de faire de la fiction à partir de la réalité. La BD offre décidément bien des possibilités.

Les auteurs du réel à Lyon BD ce week-end

• Laurent Astier (avec Jean-Claude Pautot) – samedi à 15h30 à l’hôtel de ville
• Guy Delisle (avec Christophe André) – samedi à 16h30 au musée des Beaux-Arts [inscription obligatoire]
• Mathieu Sapin dimanche à 14h au cinéma Lumière (CNP) Terreaux
• Lisa Mandel – dimanche à 14h30 à l’hôtel de ville
Michel Rabagliati – dimanche à 16h30 au musée des Beaux-Arts [inscription obligatoire]
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