Bouygues Immobilier construira le village des athlètes des Aravis. Mais dans cette commune de 1 500 habitants, un an de délibérations raconte une tout autre histoire que les images de synthèse dévoilées fin juillet.
Il faut imaginer la scène. Le 19 février 2026, onze conseillers municipaux se réunissent dans la petite salle du conseil de Saint-Jean-de-Sixt. Ce soir-là, dix-huit délibérations les attendent. Trois concernent les Jeux olympiques d'hiver de 2030.
Les élus commencent par fixer une limite. La commune ne mettra pas plus de 500 000 euros dans le futur village olympique. Ils mettent ensuite fin, avec deux ans d'avance, au contrat qui confie l'exploitation du camping municipal à une entreprise privée. Enfin, ils actent le principe de déplacer ce camping sur une prairie aujourd'hui cultivée. Les trois textes passent à l'unanimité.
Cinq mois plus tard, le 31 juillet, la Solideo Alpes 2030 dévoile le nom du constructeur : le groupement conduit par Bouygues Immobilier. Cet établissement public, créé par l'État, livre les équipements des Jeux. C'est lui qui achète les terrains et choisit les opérateurs.
Entre-temps, les électeurs sont passés par là. Didier Lathuille a laissé son écharpe à Yannick Defrenne. La commune, elle, n'a plus rediscuté un seul euro.
Un plafond, et tout ce qui déborde
Que dit exactement la délibération de février ? Elle chiffre l'opération à 51,84 millions d'euros. Ce montant laisse toutefois de côté deux enveloppes annexes, portées par l'État, les Régions et le Département.
Cette somme se partage en deux. Le promoteur avance près de 33 millions, qu'il récupérera en vendant les logements après les Jeux. L'argent public finance le reste, soit un peu plus de 19 millions. Il couvre ce qui ne se vend pas : le gymnase, les espaces publics, les réseaux.
Sur cette part publique, l'État et les Régions assurent plus des trois quarts. La communauté de communes des Vallées de Thônes ajoute 3,75 millions. Le Département de la Haute-Savoie et la commune complètent. Saint-Jean-de-Sixt versera donc 500 000 euros, soit moins de 1 % du coût de l'équipement qu'elle accueille.
Ce plafond protège le budget municipal. En revanche, il ne couvre que la contribution à l'ouvrage. Tout ce que le chantier déclenche autour de lui échappe au calcul.

Le camping déménage, la commune suit
L'équipement s'étend sur trois secteurs distincts. La Solideo n'en rachète qu'un seul, les deux autres restant communaux. Amputé, l'ensemble ne peut toutefois plus fonctionner.
La commune a donc missionné le cabinet AGATE pour étudier une relocalisation. Le projet retenu prend place à l'emplacement d'un ancien fil-neige : un camping-nature de 50 à 80 emplacements sur un hectare, pour 495 500 euros hors taxes.
La délibération vise « une neutralité financière pour la commune ». Il s'agit d'une intention, pas d'une garantie. Deux obstacles subsistent d'ailleurs. Un agriculteur exploite aujourd'hui la parcelle sous convention. Et le terrain n'accueillera un camping qu'après modification du plan local d'urbanisme.
L'exploitant sortant, au moins, s'en sort bien. La SAS Onlycamp fermera le 30 septembre 2026 au lieu d'avril 2027, sans indemnité. La convention prévoyait en effet une option d'ouverture hivernale que personne n'a jamais activée. La commune s'en sépare donc sans lui coûter une saison.
Un ingénieur pour le chantier des autres
Le 23 avril, le nouveau conseil municipal crée un poste. Un ingénieur territorial de catégorie A, à temps plein, en contrat de trois ans renouvelable jusqu'à six. Son intitulé : chargé de projet « impacts territoriaux et héritage du projet olympique Alpes 2030 ».
La délibération justifie ce recrutement en une formule qui résume le dossier entier. Ces missions, écrit-elle, relèvent d'un projet « externe à la maîtrise d'ouvrage communale ». Autrement dit : la commune n'est ni le donneur d'ordre, ni le payeur principal, ni le décideur. Elle embauche pourtant un cadre à plein temps pour en suivre les effets.
La fiche de poste explique pourquoi. L'agent devra dialoguer avec les opérateurs. Surtout, il pilotera ce que la délibération appelle les « opérations communales induites » : voirie, mobilités, équipements, camping. Autant de dossiers que la commune, elle, devra bel et bien mener seule.
L'engagement n'a rien de symbolique. Deux mois plus tard, en actualisant son tableau des effectifs, le même conseil supprimait deux postes créés en 2024, ceux de garde-champêtre et d'agent de police municipale. Une commune de cette taille compte ses recrutements.
Quatorze sites, mais pas un seul projet
Cette solitude n'est pas un accident administratif. Le droit l'a organisée.
Le 3 avril 2026, le Conseil d'État a tranché une question qui traînait depuis un an. Les associations Mountain Wilderness et ATTAC 05, accompagnées de neuf particuliers, réclamaient la saisine de la Commission nationale du débat public. Cette autorité indépendante organise la discussion citoyenne autour des grands projets d'aménagement. Leur raisonnement tenait en une phrase : les Jeux forment un tout, et ce tout dépasse largement les seuils déclenchant un débat.
En face, la Solideo s'était pourvue en cassation avec les Régions Auvergne-Rhône-Alpes et Provence-Alpes-Côte d'Azur. Le comité d'organisation des Jeux est venu appuyer leur démarche.
Les juges leur ont donné raison. Les ouvrages se répartissent sur quatorze sites au moins, dans quatre zones géographiques. La plupart donneront des équipements utilisables séparément. Concourir aux mêmes Jeux ne suffit donc pas à en faire un projet unique. Chaque chantier s'apprécie désormais seul. Saint-Jean-de-Sixt se juge sur ses 51,84 millions, pas sur le milliard quatre du programme olympique.
Le montage financier obéit à la même logique. La Solideo achète les terrains, puis les revend au promoteur qu'elle a choisi. L'opération sort ainsi du marché public de travaux classique. Or c'est ce cadre qui impose normalement de publier le prix du contrat. Ici, aucun document officiel ne le révélera.
Une voix contre, un permis qui avance
Tous les élus ne s'en satisfont pas. En octobre 2025, la communauté de communes devait valider le principe du gymnase intercommunal. Elle en héritera après les Jeux et devra en financer la mise aux normes.
Le vote est passé par 26 voix contre une. Rémi Fradin, conseiller de Thônes, a fait consigner son opposition au procès-verbal : il approuve l'accueil d'un grand événement, mais juge le retour sur investissement insuffisant pour le territoire.
Didier Lathuille lui opposait alors un argument que personne n'a contesté. Aucune commune des Aravis n'aurait pu financer seule un tel équipement. Sans les Jeux, ce gymnase n'existerait pas.
Depuis l'installation du nouveau conseil, le 2 avril, Saint-Jean-de-Sixt a adopté soixante-deux délibérations. Aucune ne concerne le village olympique. Celle de février annonçait pourtant une convention financière, préalable à tout engagement définitif. Elle n'est toujours pas venue. Quand les conseillers la voteront enfin, le permis de construire sera déjà déposé. Dans les Aravis, la signature arrive après le chantier.
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