Fukushima © DR

Nucléaire : un Fukushima français changerait-il la donne ?

On le savait, sortir du nucléaire en jouant la contrainte écologique au maximum coûterait beaucoup plus cher que le maintien du système actuel. Mais si l’on ajoute la facture d’un accident du type Fukushima ? Calcul et avis d’experts.

L’Autorité de sûreté nucléaire n’accorde qu’un satisfecit relatif à la France dans son rapport annuel 2012, présenté le 16 avril dernier. L’ASN souligne ainsi le “nombre trop important d’anomalies” dans le parc nucléaire d’EDF, à qui elle recommande une “vigilance particulière” dans la rigueur de ses opérations de maintenance et d’exploitation. Notamment en matière de protection de l’environnement.

Ce rapport relance l’éternel débat du maintien ou de la sortie du nucléaire. Au fait, quelle solution coûterait le moins cher à la France ? Au-delà des aspects sociaux, environnementaux ou même moraux, on peut approcher l’épineux dossier du nucléaire sous l’angle purement financier, et tenter de répondre à cette question par une simple comparaison.

Maintien vs sortie, un calcul en deux temps

Janvier 2012. L’I-Tésé (Institut de technicoéconomie des systèmes énergétiques), relevant du Commissariat à l’énergie atomique, publie un rapport sur le coût d’une sortie du nucléaire en France. Il envisage d’abord un scénario de référence, à savoir le maintien de la politique actuelle en matière de nucléaire et de développement des énergies renouvelables (ENR). Avec, à la clé, l’“arrêt de deux ou trois tranches nucléaires actuelles et la construction de deux EPR”.
Coût : entre 178 et 212 milliards d’euros d’ici à 2025.

Les autres scénarios étudient une sortie du nucléaire selon deux options. La première : une sortie totale “par un arrêt progressif des centrales jusqu’à la fermeture en 2025 et la mise en place d’ENR”, correspondant à un scénario sous contrainte carbone (soit un niveau d’émission de CO2 “au plus égal à celui de 2010”). Autrement dit, les centrales nucléaires sont remplacées par de l’éolien, des panneaux solaires, des centrales à gaz.
Coût : entre 530 et 772 milliards d’euros.

La seconde : le remplacement du parc nucléaire “essentiellement à moindre coût par un parc gaz”, correspondant à un scénario sans contrainte carbone. Bref, on recourt ici au gaz en tant qu’énergie “économiquement la plus rentable” mais au détriment, bien sûr, des émissions de CO2.
Coût : 173 à 181 milliards d’euros.

À ce stade, la comparaison est assez simple. Maintenir le nucléaire coûterait à peine plus cher qu’en sortir en misant tout sur le gaz, mais permettrait de conserver un coût de production de l’électricité moindre. En revanche, une sortie totale “écologiquement correcte” du nucléaire coûterait trois à quatre fois plus cher que le maintien de cette énergie au niveau actuel, avec, en outre, un coût de production doublé.

Fukushima en France : le coût qui change tout ?

La messe semblait dite... jusqu’à la publication, en novembre dernier, d’un rapport de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). Nouveau coup de tonnerre. L’IRSN y chiffre en effet la facture d’un “Fukushima à la française”, soit un accident nucléaire de niveau 7 chez nous : 430 milliards d’euros. Un accident moins massif – “grave” mais pas “majeur”, avec “fusion du cœur suivie de rejets radioactifs plus ou moins contrôlés et donc non massifs” – coûterait plutôt 120 milliards d’euros. On le voit, le maintien du nucléaire en France, même avec un accident du niveau de la catastrophe de Fukushima (entre 608 et 642 milliards d’euros au total), pourrait bien coûter moins cher qu’une sortie radicale du nucléaire...

Ce calcul tient-il vraiment la route ? Bruno Comby, président de l’Association des écologistes pour le nucléaire (AEPN), conteste les chiffres obtenus par l’IRSN quant à un éventuel accident nucléaire en France : “Il faut regarder les trois accidents nucléaires les plus marquants de ces trente-cinq dernières années. Un scénario du pire, en France, correspondrait davantage non à ce qui s’est passé à Tchernobyl en 1986 ou à Fukushima en 2011, mais à Three Mile Island en 1979.” Soit, selon l’écologiste pronucléaire, une catastrophe qui n’a eu de conséquences que sur le bâtiment du réacteur lui-même, avec “une absence totale de morts et de blessés à l’extérieur”.

De l’autre côté du miroir, Stéphen Kerckhove, délégué général de l’association Agir pour l’environnement, estime qu’une telle comparaison intégrant le prix d’un accident est “intéressante, même si les incertitudes dans les calculs de l’IRSN limitent la portée de cet exercice”. Le militant pro-sortie insiste notamment sur le fait qu’EDF n’est assuré qu’à hauteur de 90 millions d’euros pour ses installations nucléaires : face à un Fukushima français de 430 milliards, cela semble quelque peu insuffisant... “à moins de considérer officiellement que c’est à l’État de payer son choix du nucléaire”.

Un avis partagé par Mycle Schneider, expert indépendant de la politique nucléaire : “Tous les risques industriels impliquent des assurances à la hauteur des enjeux, sauf le nucléaire où la responsabilité civile est ridicule. La France est le pays où elle est la moins élevée au monde, alors que, dans d’autres pays, elle atteint 1,5 milliard d’euros.” Intégrer la facture d’un accident dans la réflexion sur le nucléaire ? Une évidence, pour Mycle Schneider, qui y voit des “coûts externes” inhérents au secteur. D’autant que la question n’est même plus, selon lui, celle de la probabilité d’un accident nucléaire en France, mais bien celle du danger potentiel recelé par nos installations : “La notion de probabilité a volé en éclats suite aux attentats du 11 septembre 2001. Quid du dommage que 20 personnes prêtes à mourir peuvent infliger à une centrale nucléaire ? Voilà ce qui aurait dû constituer le nouveau paradigme. La catastrophe de Fukushima aurait dû finir de nous convaincre de revoir nos calculs. Si les experts japonais des tremblements de terre ont dramatiquement sous-estimé la probabilité d’un séisme de grande amplitude, comment pourrait-on baser la sécurité des gens sur des données aussi vagues qu’une simple “probabilité” ? On se fout de la probabilité : il faut réduire le potentiel de danger des installations nucléaires, et d’urgence !”

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À lire dans Lyon Capitale-le mensuel de mai :

Les faiblesses des centrales autour de Lyon
L’état de la sûreté nucléaire et de la radioprotection sur les sites de Saint-Alban, Cruas-Meysse, du Tricastin et du Bugey, d’après le rapport 2012 de l’ASN.

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Lyon Capitale n°722 est en vente en kiosques jusqu’au 30 mai, et dans notre boutique en ligne.

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