Nombre de manifestants : qui a raison ?

Une mesure objective est-elle vraiment impossible ? Pour le gouvernement et les syndicats, peu importe en fait : l'enjeu n'est pas mathématique, mais symbolique.

Les écarts ont pourtant de quoi surprendre. Au total, le ministère de l'Intérieur annonce donc 2,5 fois moins de manifestants que les syndicats. A Paris, la préfecture de police a estimé le cortège à 65 000 personnes, contre 300 000 pour les organisateurs. Le record est atteint à Marseille, avec 20 000 manifestants d'un côté et 300 000 de l'autre.

La barre symbolique du million

Le calcul ne semble pourtant pas si compliqué. Police et syndicats prennent en compte les mêmes éléments : le nombre de personnes au premier rang de la manifestation, la longueur du défilé, sa rapidité ou encore le nombre de personnes au mètre carré. Mais leurs méthodes de calculs varient. Et des choix arbitraires doivent être faits : en cas de grosse manifestation, faut-il inclure dans le calcul les personnes marchant en avant du carré de tête, sur les trottoirs ou dans les rues adjacentes ?

Les syndicats n'ont en tout cas pas attendu pour crier victoire. Jeudi soir, alors qu'elle annonçait un total de 2,5 millions de manifestants, Force ouvrière attendait encore les chiffres des départements de l'Est : son total ne s'élevait alors qu'à 2,2 millions. Ce n'est que vendredi en fin de journée que l'organisation est arrivée à son chiffre définitif : 2 425 300 manifestants.

Quelques centaines de milliers en plus ou en moins ne changent pas grand-chose : l'essentiel, c'est de dépasser le million. Une barre symbolique fixée par les grandes manifestations de mai 1968, celle du 13, en faveur des étudiants et des ouvriers, et sa réplique du 30, en soutien à de Gaulle. C'est aussi la limite que se fixait Alain Juppé, en 1995, pour résister aux syndicats. Après un 'Juppéthon' qui avait vu le nombre de manifestants augmenter à chaque défilé, la réforme des retraites avait été abandonnée.

Les écarts entre les estimations ont donc peu d'importance, assure un syndicaliste spécialiste de la question. Il s'étonne pourtant de la situation marseillaise :

'Les chiffres sont tout aussi excessifs d'un côté que de l'autre. Et il ne peut pas y avoir un tel écart entre les ratios de Marseille et de Paris.'

Estimations indépendantes : difficiles mais possibles

Certains journalistes se sont lassés de fournir côte à côte les chiffres policiers et syndicaux, sans pouvoir trancher. Jeudi, Ouest France a réalisé son propre décompte à Brest. Posté à l'angle de deux rues, son journaliste a dénombré 11 000 manifestants. Pas loin de l'estimation du sous-préfet ('entre 10 000 et 11 000'), mais en-dessous de celle des syndicats (16 000 à 17 000).

Hervé Nathan, aujourd'hui journaliste à Marianne, s'est lui aussi essayé à l'exercice lorsqu'il travaillait à Libération :

'Jusqu'à 30 000 ou 40 000 personnes, il est tout à fait possible de compter, mais ça demande une à deux heures de travail. Au-delà, c'est un peu plus compliqué.'

Pour Libération hier comme pour Ouest France aujourd'hui, même constat : ces évaluations faites maison ne contredisaient pas forcément celles de la police. Mais tout dépend du contexte politique, explique Hervé Nathan :

'A Paris, les chiffres de la police sont souvent à peu près exacts, sauf lorsqu'il y a un enjeu politique fort. En 2003, lors des manifestations sur les retraites, les chiffres des syndicats, les miens et ceux de la police ne variaient que de 10 % à 30 %. Mais lorsque la CFDT a signé l'accord, selon moi, les chiffres officiels ont été minorés. Il fallait montrer que le mouvement était descendant.'

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