Musée des Tissus
©Tim Douet

Musée des Tissus : le grand écart

Tribune libre de l’ancien adjoint à la culture Denis Trouxe sur la situation du musée des Tissus, et la relation de la ville de Lyon avec son patrimoine en général.

Faire venir des touristes chinois à Lyon après les menaces qui pèsent sur le futur du musée des Tissus et cela malgré les aides exceptionnelles des collectivités et de l’État en 2016, telle est la situation que devra assumer le maire de Lyon lors de son prochain voyage en Chine.

Vous avez dit crowdfunding ?

Cet abandon annoncé par la chambre de commerce dans un premier temps, accompagné de rumeurs de fermeture et de graves incertitudes sur le futur malgré les aides temporaires apportées par les collectivités, met une fois de plus en évidence qu’il nous faut plus d’un siècle pour prendre conscience des valeurs de la ville. Ce constat mérite que l’on aille faire un petit tour dans l’histoire de la vente du savoir-faire lyonnais pour revenir ensuite au sujet qui nous préoccupe et envisager d’éventuelles solutions pour permettre l’existence future de ce musée. Car ce n’est pas avec l’ésotérique et imbitable crowdfunding que l’on va construire un budget. En traduction littérale, le crowdfunding est un “financement par la foule” ; en langage marketing, c’est un financement “participatif”. On connaît les limites d’efficacité de ses ancêtres en culture, le sponsoring et le mécénat. C’est-à-dire la même chose puisque le mécène veut apparaître lui aussi. À moins, comme le dit Gérard Collomb avec humour, que tous les clics de soutien se transforment en euros !

Un siècle

Dans notre ville, on met un siècle en général pour valoriser ce que l’on a bien su faire ou que l’on continue à bien faire. D’un seul coup, après des lustres de bonne chère reconnue, on découvre que l’on a une réputation hors frontière en matière de cuisine. Alors on décide de créer la Cité de la gastronomie, à la place du musée de la médecine sur l’ex-hôpital de l’Hôtel-Dieu. Ce que l’on regrettera un beau jour, lorsque l’on prendra conscience que la médecine lyonnaise bénéficie elle aussi d’une histoire exceptionnelle et qu’à ce titre un musée lui conviendrait bien. On va même jusqu’à créer une statue pour le dieu Paul Bocuse, de son vivant, lequel n’a guère été porté aux nues, pendant une bonne partie de sa vie exportatrice à l’international de la cuisine lyonnaise, par les critiques et les experts gourmets de notre ville.

Faire rêver le monde

On a mis également un siècle avant de célébrer en 1992 la naissance du cinématographe des frères Lumière et quinze de plus avant de créer un festival digne de la dimension de cette invention. Grâce à elle, Lyon a fait rêver le monde.

Xi Jinping

On a mis également plus d’un siècle pour découvrir que nous pourrions avoir une relation très particulière avec les Chinois grâce aux efforts de prospection de la chambre de commerce en Chine au XIXe qui ont conduit, à l’aide de conséquences et rebonds divers, à créer l’Institut franco-chinois en 1921 au fort Saint-Irénée. Lequel forma une majorité de cadres de la nouvelle république chinoise jusqu’en 1949. Cette partie de l’histoire tombée dans l’oubli, Je ne vous raconterais pas aujourd’hui les difficultés que j’ai rencontrées pour concrétiser en 2007 cet événement historique sous la forme d’un mini-musée, et cela en tant qu’adjoint à la culture d’abord, c’était en 1997, ensuite en tant que président de l’office du tourisme dix ans plus tard. Celui-ci ne fut jamais inauguré par la mairie. Aujourd’hui, cette réalisation constitue l’un des plus gros arguments de la vente de Lyon aux Chinois. Paradoxalement c’est le président Chinois Xi Jinping qui l’inaugura en mars 2014 avec grand tralala et les édiles qui n’y avaient jamais mis les pieds. Et, ce que l’on ne sait pas, c’est qu’il était venu à Lyon pour visiter spécialement ce mini-musée déplacé et amélioré à la hâte par deux mois de travaux intensifs précédant son arrivée.

Lyon-Turin

Aujourd’hui, le comble est atteint. Notre maire, accompagné par une délégation de personnalités lyonnaises, va partir en Chine pour “faire du commerce” bien sûr, chercher des touristes et des investisseurs mais en s’appuyant, entre autres, sur la “route de la Soie” et “l’Institut franco-chinois”. Le comble, car ce voyage coïncide avec les graves difficultés et l’avenir très incertain du musée des Tissus, âme visible de cette histoire de la soie entre nos deux pays, présentant des collections appréciées et cataloguées comme les plus belles du monde.

Quant à l’argument “route de la Soie”, cette expression me fait toujours rire. À l’entendre dire et écrire à tout bout de champ on s’imagine que des chameaux surchargés de ballots arrivaient à Lyon en provenance directe de Pékin. En fait, il y a des centaines de routes de la soie de par le monde, revendiquées comme telles par ceux qui y trouvent un intérêt, créées en des milliers d’années sur des milliers de kilomètres. Pour les soyeux régionaux, cette route était surtout représentée par le parcours moins poétique Lyon-Turin.

Notre musée des Tissus présente la particularité non seulement de n’avoir été que timidement utilisé comme institution pour promouvoir la ville mais, à l’instant où l’on veut exploiter ce ferment de l’union avec la Chine… de disparaître ? Tout ça parce qu’il n’y aura plus d’argent à la CCI et ailleurs ? Voilà, c’est dit. Plus de fric, on fermera. Passez, les touristes chinois, il n’y a plus rien à voir. Ce ne sont pas les aides exceptionnelles des collectivités pour survivre en 2016 qui vont résoudre le futur prochain du musée.

Le regard extérieur

Ce musée est le problème type qui devrait être analysé rapidement par un regard extérieur. Celui-ci pourrait se concrétiser par exemple, par le lancement européen d’un appel d’offres à projets auprès de spécialistes de marketing événementiel. Il y a d’une part le lieu ancien, l’hôtel particulier créé en 1735 par Soufflot et aménagé en musée au XXe grâce à la générosité de grandes familles lyonnaises. Et d’autre part les collections. Une première idée pourrait consister à séparer les deux. Le bâtiment coûte non seulement trop cher en fonctionnement mais il est resté dans le registre ancien de la muséographie, complètement dépassée par les techniques actuelles de présentation. L’investissement pour le mettre à niveau n’est pas compté aujourd’hui ! Vertige. Trouvons à ce bâtiment une autre destination. La collection est le bijou à préserver. Le meilleur moyen d’y arriver est de la rentabiliser. Sous forme d’expositions itinérantes ? Isolées ou en complément d’autres expositions ?

Conservation et privatisation ?

On pourrait envisager de former une équipe chargée de prospecter des “marchés” en quelque sorte, pour exploiter la collection. La louer pour une exposition thématique précise, pour en compléter une autre, pour enrichir un thème se situant dans une esthétique différente… Bref, la faire voyager dans le monde au grand profit de l’image de notre ville et des revenus qui nous permettraient de créer ou d’améliorer un lieu de conservation, lequel pourrait devenir au fil du temps un musée nouvelle formule revu et corrigé. Faire voyager la collection également dans les autres institutions culturelles de la ville pourrait constituer une solution provisoire intéressante.

Il faut bouger nécessairement et ne pas rester sur des freins ou des fonctionnements administratifs ou tout attendre d’une soudaine générosité. Privatiser le fonctionnement mais garder la propriété de la collection pourrait résumer ce qui n’est qu’une suggestion parmi d’autres à faire jaillir et à développer par un appel à projets dont je parlais plus haut.

Si l’on veut sauver ce qui représente en grande partie l’âme de Lyon, il nous faudra du temps et du travail, surtout si l’argent fait défaut. Se créer des ressources propres par une activité entrepreneuriale dynamique devient indispensable. Même s’il s’agit d’un autre sujet, on ne va quand même pas copier l’exemple de Paris avec le PSG vendu entièrement au Qatar.

Denis Trouxe

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