Le pendant de Ben Laden en Asie

A Lyon, les personnes interpelées sont d'origine turque et semblent appartenir au mouvement islamiste turc de Cemalettin Kaplan dont les autorités religieuses et judiciaires disent qu'il est marginal à Lyon. Le mouvement Kaplan, comme le M.I.O, lutte pour l'instauration d'un califat, c'est-à-dire d'une autorité islamique supranationale, s'étendant de l'Europe à l'Asie. Professeur associé à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, Jean-Pierre Filiu a, dès 2006, porté l'attention sur l'importance de l'Ouzbékistan dans le jihad mondial. Il revient pour Lyon Capitale sur ce qui inquiète les enquêteurs : les liens entre des extrémistes d'origine turque, le M.I.O et la lutte pour le califat. Il a publié chez Fayard Les frontières du jihad en 2006 et L'apocalypse dans l'islam en 2008.

Lyon Capitale : Un réseau de financement du Mouvement Islamique d'Ouzbékistan (M.I.O) a été démantelé en Europe (Lyon, Mulhouse, Pays-Bas et Allemagne) le vendredi 16 mai. Les personnes interpellées étaient toutes d'origine turque. Quelles peuvent être les ramifications entre la Turquie et le M.I.O ?
Jean-Pierre Filiu : Le Mouvement Islamique d'Ouzbékistan est un allié historique d'Al-Qaida, aux côtés de qui il a combattu dans l'Afghanistan des Talibans. Le fondateur de ce mouvement a d'ailleurs péri dans les bombardements américains sur l'Afghanistan en novembre 2001. Le chef actuel du MIO, après un séjour au Tadjikistan, s'est installé depuis 2006 dans les zones tribales, à la frontière de l'Afghanistan et du Pakistan, donc dans l'environnement proche de la direction d'Al-Qaida. Le MIO peut aligner plusieurs milliers de combattants dans les provinces de la Kunar (Afghanistan) et du Waziristan (Pakistan). Il se distingue par ses méthodes de lutte particulièrement violentes et son recours fréquent aux attentats-suicides. Son objectif prioritaire est le renversement du régime en Ouzbékistan, prélude à une prise de contrôle de l'ensemble de l'Asie centrale. Alors que la priorité de Ben Laden reste arabe, le MIO est avant tout centre-asiatique. Il pourfend tous les pouvoirs "impies", notamment à Ankara, et il prône leur renversement. Une cellule de l'Union jihadiste, une dissidence encore plus radicale du MIO, a été démantelée en septembre 2007 en Allemagne. Composée de deux jeunes convertis et d'un Allemand d'origine turque, elle préparait apparemment des attentats contre l'aéroport de Francfort et contre des cibles américaines.

Le mouvement Kaplan, comme le M.I.O, combat pour l'instauration d'un califat en Europe et en Asie centrale. Quelle est aujourd'hui la réalité de cette lutte pour le califat ? Est-ce une forme nouvelle dans la lutte pour le jihad et, si tel est le cas, comment cette lutte pour le califat se démarque-t-elle de celle d'Al-Qaida ?
La mobilisation sous la bannière du califat permet à des groupuscules extrémistes de compenser leur caractère ultra-minoritaire en se projetant dans un horizon global et abstrait. Le califat a été aboli en 1924 par Atatürk, le fondateur de la Turquie moderne, et l'appel à son rétablissement permet à ces groupuscules d'instruire le procès des régimes en place et des Etats-nations dans tout le monde musulman. Ces mouvements pro-califat sont tous hostiles aux institutions démocratiques et condamnent le principe même des élections. Mais certains, comme le Parti de la Libération Islamique (PLI), rejettent publiquement la violence, tandis qu'Al-Qaida justifie le terrorisme le plus aveugle. L'objectif stratégique d'Al-Qaida est l'implantation d'un califat à La Mecque et à Médine, à vocation expansionniste. Mais le califat d'ores et déjà proclamé par Al-Qaida en Irak, et via Internet, n'a attiré personne en dehors de l'organisation. De manière générale, le thème du califat n'a qu'un écho très faible en dehors de cercles extrémistes, eux-mêmes divisés pour savoir si ce califat virtuel doit revenir à un Arabe ou à un non-Arabe.

Propos recueillis par Slim Mazni

Repères
Le califat
Le calife est le successeur et l'héritier du prophète Mahomet. Le dernier califat est ottoman et a été aboli par Mustapha Kemal Atatürk, fondateur de la Turquie moderne, le 3 mars 1924. Aujourd'hui, ce sont de petits groupes islamistes qui combattent pour la restauration du califat.

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