Manifestation d’extrême-droite à Lyon
Article payant

“La société n’a plus de repères politiques clairs”, pour Philippe Corcuff, sociologue (Sciences-Po Lyon)

Sociologue et militant (il a écumé presque tous les partis de gauche avant de se fixer à la Ligue anarchiste), Philippe Corcuff s’intéresse aux thèmes qui structurent le débat public. En analysant les propos de 110 intellectuels ou politiques, le professeur de sociologie à Sciences Po Lyon note une progression des thèses de l’extrême droite qui s’opère sur fond de délitement du clivage gauche-droite.

Lyon Capitale : Vous développez dans votre dernier livre le concept d’une grande confusion des idées politiques qui profiterait à l’extrême droite. Comment définiriez-vous ce brouillage ?

Le sociologue Philippe Corcuff © AFP

Philippe Corcuff : Des postures et des thèmes circulent entre l’extrême droite, la droite, la gauche modérée et la gauche radicale. Les postures, ce sont le complotisme ou la dénonciation du “politiquement correct”. Dans les thèmes, il y a la survalorisation de la nation ou la fixation négative ou positive sur des identités collectives comme l’identité musulmane ou une vue homogène du peuple. Et nous assistons à un affaiblissement symbolique de la frontière entre l’extrême droite et le reste de la politique. Cet espace confusionniste s’est créé avec le fort recul du clivage gauche-droite. Des bricolages tentent de le remplacer.

Si la page de l’Ancien Monde commence à se tourner, le Nouveau Monde n’est pas encore advenu…

Il est peut-être en train de se constituer autour de ce confusionnisme. Dans mon livre, je consacre un chapitre au mouvement des Gilets jaunes. Il annonce le début d’une ère où l’on va devoir s’habituer à voir dans un même mouvement social des gens qui auraient hier manifesté avec le Front populaire et d’autres qui auraient défilé le 6 février 1934 avec les ligues d’extrême droite. Nous assistons à un phénomène similaire dans le mouvement anti-passe sanitaire. Ce sont des mouvements composites avec des contradictions, des oppositions, les discours confusionnistes ne créant que des cohérences partielles.

Quel est le socle politique de ce confusionnisme ?

C’est surtout le remplacement du clivage gauche-droite. Ensuite, on mélange des bouts de différents côtés. Cet espace n’a pas été pensé à l’avance. Il s’est constitué petit à petit en connectant des choses qui n’avaient rien à voir. Dans mon ouvrage, je pointe des laboratoires qui ont participé à le créer : les penchants complotistes des Guignols de l’info, le côté anti-politiquement correct des émissions de Thierry Ardisson à partir de 1998 ou le souverainisme de Jean-Pierre Chevènement. Nicolas Sarkozy a aussi joué un rôle en déréglant l’espace politique. Il a travaillé la droite dans un sens nationaliste et sécuritaire. Il a aussi brouillé les cartes en nommant des ministres de gauche ou en citant Jean Jaurès et Guy Môquet. Tous ces mouvements n’ont rien à voir les uns avec les autres, mais ont tissé une trame idéologique de plus en plus prégnante dans le discours politique et public. Les politiciens sont dans le court terme et réagissent par à-coups. Le 10 décembre 2018, Emmanuel Macron prend un tournant identitaire en liant “laïcité”, “identité nationale” et “immigration” lors du lancement du grand débat national. À ce moment-là, il n’a pas idée qu’il participe au confusionnisme, il cherche juste à sortir de la crise des Gilets jaunes. Jean-Luc Mélenchon n’est pas complotiste, mais quand il doit se sortir de l’histoire des perquisitions d’octobre 2018, il y recourt.

Pourquoi estimez-vous que l’extrême droite est en train de gagner la bataille des idées en France ?

Aujourd’hui, l’extrême droitisation du discours se fait surtout dans les médias et sur les réseaux sociaux. La société est, elle, plus composite, hésitante et contradictoire. Sur les questions de mœurs, différents sondages montrent, à propos du mariage homosexuel par exemple, une évolution progressiste. Sur l’immigration, les enquêtes d’opinion varient en fonction d’événements plus ou moins favorables. Quand la photo d’un enfant mort noyé sur une plage en Turquie a circulé, les chiffres n’étaient pas les mêmes qu’après un attentat. La société française est mouvante et peut donc basculer dans un sens ou dans un autre momentanément. La droitisation est une croyance qui a surtout été insufflée dans la classe politique. C’est comme une prophétie autoréalisatrice. Les politiques pensant que la société se “droitisait” sont allés de plus en plus dans ce sens en imaginant répondre à une attente de la société.

La gauche avait gagné la bataille culturelle en s’appuyant sur les mouvements nés de mai 1968. Quels sont les grands événements qui ont permis à la droite ou à l’extrême droite de reprendre pied ?

La Manif pour tous de 2012-2013 est un des laboratoires. Elle a formé une nouvelle génération de personnalités publiques qui légitimait davantage les thèmes ultraconservateurs sur le plan des mœurs qui, jusque-là, se sentaient en recul par rapport aux thématiques de gauche. Elle a donné des figures comme la journaliste Eugénie Bastié ou le philosophe et député européen LR François-Xavier Bellamy. Il a d’ailleurs signé un texte anti-passe sanitaire avec François Ruffin (LFI), nouvel exemple de confusionnisme. Des formes extrêmes sont aussi nées dans le sillage de la Manif pour tous. Le 26 janvier 2014, Jour de colère rassemblait dans les rues parisiennes plusieurs milliers de personnes dans un ramassis de revendications : la hausse des impôts, le mariage homosexuel. Dans cette manifestation, nous avons vu le retour de l’antisémitisme avec des slogans comme “Juif, Licra, on n’en veut pas” ou “Mort aux sionistes”. Dans ce cortège, il y avait des catholiques intégristes criant des slogans antimusulmans et des conservateurs islamistes qui lançaient, avec ces mêmes catholiques, des slogans antijuifs.

Il vous reste 58 % de l'article à lire.
Article réservé à nos abonnés.

Connectez vous si vous êtes abonnés
OU
Abonnez-vous

d'heure en heure
d'heure en heure
Faire défiler vers le haut