Éducation : comment naissent les complexes

Votre enfant se plaint d’être trop gros (ou trop petit), d’avoir les oreilles décollées, se trouve nul, dit qu’il n’y arrivera jamais… ? Il souffre probablement d’un complexe. Comment en est-il arrivé là, et surtout que faire pour l’aider. Explications d’une psychologue et témoignages.

“On peut dire qu’un enfant est complexé lorsqu’il fait une obsession d’une de ses particularités physiques ou intellectuelles…, explique la psychologue lyonnaise Claire La Selva. C’est plutôt à partir de 7 ou 8 ans que l’enfant peut souffrir d’un complexe, car c’est à cet âge qu’il accède à une conscience de son corps, et qu’il peut alors porter sur lui un regard critique. C’est généralement à l’adolescence que ce phénomène atteint son paroxysme, du fait des changements pubertaires.”

Un complexe naît en général de la différence. Il peut s’agir d’une vraie petite particularité physique de l’enfant : il est plus grand ou plus petit que les autres, il est trop gros, il a une pilosité excessive, les oreilles décollées, un grain de beauté proéminent… La moindre singularité, aussi minime soit-elle, peut le faire souffrir : par exemple, des cheveux roux ou trop frisés, ou un prénom original.

“Je ne suis pas comme eux”

Dans une société qui prône l’uniformité et soumet les jeunes aux diktats de la mode, l’enfant peut très vite se sentir hors norme… “J’ai un petit complexe, avoue Salomé, 14 ans. Je n’ai pas beaucoup de poitrine. Avant, je m’en fichais, mais maintenant ça m’énerve. C’est surtout que certains habits ne me vont pas, ça fait des plis et du coup je ne peux pas mettre tout ce que je voudrais. Mais bon, ça ne m’empêche pas de vivre !” À cet âge-là, un enfant aspire à se fondre dans la masse. “Ce qui m’embête, c’est de voir les gens de ma classe qui sont grands et moi je suis une des plus petites, déplore Anaïs, 8 ans. Ça me gêne parce que je ne suis pas comme eux. Normalement, je devrais avoir la taille d’un CE2, et j’ai la taille d’un CP.”

Les réflexions désobligeantes de la cour d’école n’arrangent pas les choses, exacerbant le sentiment de différence. C’est bien connu, les enfants ne sont pas tendres entre eux et, dès qu’ils en voient un plus vulnérable, les moqueries pleuvent. “Quand j’étais au collège, je rougissais dès que je prenais la parole, témoigne Sybille, 42 ans. Les autres élèves ont commencé à se moquer de moi à chaque fois que ça m’arrivait. Du coup, ça n’a fait qu’amplifier le phénomène ! Je me sentais vulnérable, et je rougissais de plus en plus souvent. Ce n’est qu’au lycée, quand j’ai enfin décidé d’être moins sensible au regard des autres, que ça a fini par passer. Mais pas complètement. J’aurais aimé que quelqu’un m’en parle à froid, et me donne des conseils.”

Attention à la pression familiale

L’environnement familial peut aussi être à l’origine de complexes chez l’enfant. “Dans certaines familles, on valorise la performance physique ou intellectuelle, du fait d’une culture familiale où l’on a érigé un modèle pouvant mettre la pression à un enfant, souligne Claire La Selva. De manière inconsciente, on peut créer un complexe chez son enfant lorsque celui-ci ne rentre pas dans le schéma de l’histoire familiale.” Dans une famille de musiciens, un enfant qui n’a aucune prédisposition, ou aucune attirance, pour la musique peut développer un complexe car il ne correspond pas au modèle familial. Idem pour un enfant plutôt attiré par les activités intellectuelles dans une famille où l’on est sportif, avec de grandes exigences physiques…

Par ailleurs, les parents, immergés dans un univers de compétition, ont parfois une fâcheuse tendance à prendre les qualités de leur enfant comme des acquis. Pensant bien faire en se disant que leur enfant doit avoir tous les atouts en main pour réussir dans la vie, ils soulignent uniquement ce qui ne va pas et devrait être amélioré, quand il faudrait avant tout lui signifier ce qu’il a fait de bien. Le risque est alors de voir un complexe se développer autour des difficultés d’apprentissage.

Autre cas de figure : sous prétexte de faire de l’humour, les parents lancent des petites remarques qui se veulent anodines sur un détail physique de l’enfant. Le risque est alors de faire naître chez lui un doute. “D’autant plus lorsque l’enfant est susceptible, qu’il se vexe facilement, mieux vaut éviter ce genre de réflexions, car il risque de faire une fixation sur son apparence et de développer un complexe”, prévient la psychologue.

Les complexes infondés, des symptômes

Parfois, le complexe est “dans la tête” de l’enfant. Il se trouve trop grand ou trop maigre alors qu’il n’en est rien. “Dans ce cas, le complexe est le symptôme d’une souffrance plus profonde, explique Claire La Selva. Ces enfants ont généralement un faible degré d’estime d’eux-mêmes, ils pensent qu’ils ne sont pas “aimables” aux yeux des autres. Cette vulnérabilité peut prendre la forme d’un complexe.”

L’enfant qui souffre d’un complexe en parle-t-il spontanément à ses parents ? “C’est possible, certains ont des facilités à parler de leur vécu, et savent que leurs parents sont à l’écoute”, répond Claire La Selva. En revanche, pour d’autres, il faudra lire entre les lignes et être attentif à certains signaux. Certains peuvent mettre en place des stratégies d’évitement, par exemple réclamer de plus en plus souvent des mots de dispense pour le sport ou la piscine. D’autres ne voudront carrément plus aller à l’école, s’isoleront de plus en plus et s’excluront de leur groupe de copains. Celui qui se trouve trop gros voudra moins manger. Attention aussi à l’enfant qui lâche des petites phrases négatives du style “Je suis nul” ou “Je n’y arriverai jamais”, ou qui réagit de manière excessive à une réprimande. Autant de signes qui démontrent un malaise.

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Les attitudes à adopter pour aider son enfant

Adopter la politique de l’autruche est la pire des choses à faire. “Ne pas en parler peut sous-entendre que c’est grave. Cela risque de prendre de l’importance”, prévient la psychologue. Il ne s’agit pas non plus, ajoute-t-elle, de minimiser, ou pis de banaliser la chose : “Dire à un enfant “ce n’est pas grave” alors qu’il souffre, c’est ne pas reconnaître ce qu’il vit, et l’enfant peut vite se sentir seul avec son complexe.” Il faut le laisser s’exprimer sur ce qu’il ressent, être disponible pour l’écouter.

Si les parents ont vécu la même chose, ils ne se priveront pas d’en parler à l’enfant. Cela le rassurera et l’aidera à dépasser ce complexe. “Mes parents m’ont dit que c’était pareil pour eux quand ils étaient jeunes : ils étaient les plus petits de leur classe, explique Anaïs. Ils m’ont dit que, quand les autres s’arrêteraient de grandir, moi je continuerais. Ça m’a rassurée car au moins je sais que je ne suis pas petite pour rien. Je serai contente d’être aussi grande que les autres.”

Lorsque le complexe est justifié, il ne faut pas hésiter à agir, voire à apporter une réponse médicale. Il a de l’acné ? On va chez le dermatologue. L’enfant est en surpoids ? On l’aide à avoir un meilleur équilibre alimentaire (c’est d’ailleurs encore mieux quand toute la famille s’y met, l’enfant se sent moins seul) et on l’oriente vers une activité physique. Une moustache naissante complexe votre fils ? Il peut très bien commencer à se raser une fois par semaine. Il bafouille et rougit dès qu’il prend la parole ? On peut l’inscrire à des cours de théâtre, qui seront “l’occasion aussi de rencontrer d’autres enfants qui vivent la même chose que lui, cela le rassurera”, souligne Claire La Selva.

Concernant les petits complexes contre lesquels on ne peut pas grand-chose – trop petit, trop grand, cheveux roux, myopie, etc. –, il vaut mieux aider l’enfant à tirer parti de sa particularité, en l’éloignant de ses (ou de nos) désirs de conformité absolue. “L’idée, c’est d’en faire quelque chose, recommande la psychologue. Il faut expliquer à l’enfant que dans sa différence se construit sa personnalité. Et que, si tout le monde était pareil, on s’ennuierait. Il faut prendre le complexe à bras le corps pour en faire une vraie différence qui sera un plus et le rendra unique. On peut aussi trouver des modèles dans la société auxquels il pourra s’identifier.” Il se trouve trop grand ? S’il fait du basket, ce sera un véritable atout. Il doit porter des lunettes et en est mortifié ? Aidez-le à choisir une monture sympa, qu’il sera content de porter. “J’ai trouvé un avantage à mon complexe ! explique Salomé. Mes amies qui ont beaucoup de poitrine ne peuvent pas faire certains sports. Moi, je me sens plus libre. Je suis d’ailleurs la seule fille de ma classe à pouvoir jouer au foot !”

“Lorsque les complexes sont non justifiés et qu’ils deviennent obsessionnels, que l’enfant se sent nul, qu’on voit qu’il n’y a pas de réalité objective, cela veut dire autre chose. Il ne faut pas hésiter alors à consulter”, conseille Claire La Selva.

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