Derrière la succession de Guy Darmet, une Maison de la danse "3e génération"

A la veille de la conférence de presse qui présentera la prochaine Biennale de la danse (qui aura lieu en septembre 2010), retour sur la polémique concernant la succession de Guy Darmet à la tête de l’événement et de la Maison de la danse, à la fin de l'année 2011. Avec, pour toile de fond et gros enjeu pour la Ville, un projet urbain dans les tuyaux : une “Maison de la danse 3ème génération”, imaginée au Confluent.

Le feuilleton à suspense de la succession de Guy Darmet a pris fin en mars dernier avec un vrai coup d’éclat. Le directeur de Maison de la danse et de la Biennale de la danse a trouvé son successeur en la personne de Dominique Hervieu, chorégraphe et actuelle directrice du théâtre national de Chaillot. Et si son professionnalisme fait l’unanimité, la désignation de Dominique Hervieu, à la dernière minute, faisant valser la procédure officielle, en a fait tiquer plus d’un. Mais ce choix était en fait d’autant plus délicat et politique que la future directrice devra porter et incarner un grand projet urbain : l’éventuelle création du premier théâtre de la Danse en France, au Confluent. En attendant, on ne peut pas le dire autrement, cette histoire embarrasse les équipes des institutions culturelles concernées, qui ont cherché, en vain, à monter une conférence de presse spécifiquement dédiée à cette succession, avant celle de la présentation de la Biennale, qui se tiendra demain à Lyon.

Une bourrée mal chorégraphiée

Après un appel à candidature européen qui aura abouti à la sélection sur le volet de cinq candidats ; après une procédure longue de huit mois avec élaboration d’un projet pour chacun d’entre eux et des auditions officielles, c’est donc Dominique Hervieu qui a finalement été désignée, appelée à la dernière minute par Guy Darmet et Gérard Collomb, le maire de Lyon. La méthode, si elle ne pose pas de problème légal puisque les statuts de la Biennale et de la Maison de la danse n’imposent pas d’appel d’offres, est un peu rude, notamment pour les cinq candidats entendus longuement et finalement remerciés sans plus de manières. C’est d’ailleurs ce que confie l’un d’entre eux, Didier Deschamps, directeur du Ballet de Lorraine au centre chorégraphique national de Nancy, qui avait pourtant présenté un projet “très apprécié”. “Une nomination directe, pourquoi pas ? déclare-t-il. Ce qui est contestable, c’est qu’il y a eu huit mois de travail, et quand on est à la tête d’une autre institution, ce n’est pas sans incidence. Il eût été possible de procéder directement à une nomination sans s’embarquer dans une procédure dont on ne tient pas compte au final.” Pour lui, Dominique Hervieu n’est pas en cause. C’est “une grande professionnelle, poursuit-il. J’ai beaucoup d’estime pour elle et ce n’est pas ça qui est en question. Mais toute cette affaire a été très mal instruite, notamment par les services municipaux de Lyon”.

Pas chassés et cabrioles pour faire avaler la pilule

Sans être effondré, Didier Deschamps semble naturellement un peu amer, d’autant qu’il faisait figure de favori, en tant qu’ancien responsable de la danse au ministère de la Culture, et ancien directeur des études au CNSMD (centre nationale supérieur de la musique et de la danse) de Lyon, ville dont il est d’ailleurs originaire. “Quand on se rend compte dans une procédure qu’on se plante, il est toujours temps d’interrompre les choses et de trouver le moyen de respecter les gens qui ont été engagés dedans, estime-t-il. À mon sens ça n’a pas été le cas, pour personne”. Et pas plus, donc, pour une autre candidate bien positionnée, Cornelia Albrecht, administratrice générale d’une des formations de danse les plus importantes au monde, le théâtre Wuppertal, créé par la chorégraphe allemande décédée l’an dernier, Pina Bausch. Le casting était donc loin d’être minable. Pourtant, le jury composé surtout de personnalités représentant différents partenaires publics (la Ville, le Grand Lyon, la Région et l’État…), réuni pour donner un avis consultatif sur les cinq candidatures, n’a pas su ou n’a pas voulu trancher entre ces deux favoris. Attribuant même des “félicitations” au jeune Benjamin Perchet, troisième candidat, adjoint à la programmation et donc collaborateur proche de Guy Darmet, comme s’il s’agissait d’un palmarès de festival. Selon Didier Deschamps, “le maire de Lyon n’était pas satisfait, pour reprendre le terme qu’on a entendu, du niveau des candidats.” Avant d’ajouter : “Je ne sais pas dans quel fantasme ce monsieur réfléchit”. En tout cas, Guy Darmet, qui ne faisait pas partie du jury, a donc soufflé les noms de trois nouveaux candidats à auditionner. Deux d’entre eux n’étaient pas disponibles. Seule Dominique Hervieu a, “après mûre réflexion”, accepté.

Une succession annoncée dès 2007…

Quand Guy Darmet commence à envisager sérieusement sa succession, à la suite d’un incident cardiovasculaire survenu en août 2006, il pense immédiatement au tandem artistique formé par Dominique Hervieu et José Montalvo. “Il y a une véritable filiation entre eux et moi, explique l’actuel directeur de la Biennale et de la Maison de la danse. J’étais là il y a vingt ans quand ils passaient leur premier concours à Nyon en Suisse. Et leur première grande pièce, Paradis, a été coproduite par la Maison de la Danse. Ensuite, on y a présenté toutes leurs autres pièces.” Guy Darmet ne cache pas son souhait et le fait même savoir publiquement dès le printemps 2007. Mais entre-temps, le ministère de la Culture prend une décision forte qui créera d’ailleurs la polémique, en soustrayant la discipline théâtre à Chaillot, et en dédiant alors l’institution à la danse. Montalvo et Hervieu en prennent donc la direction, pour un contrat qui devait courir jusqu’en 2013. “Il est très rare que des personnes en poste, à des fonctions aussi importantes, répondent à d’autres candidatures”, explique Guy Darmet. Qui annonce donc les choses clairement : “C’est pourquoi tout s’est passé en coulisses. On ne pensait pas que le ministre de la Culture laisserait partir Dominique Hervieu”. Tout simplement. Pourtant, tout se fait très vite et sans grande difficulté. Dominique Hervieu rencontre d’abord Gérard Collomb, puis Frédéric Mitterrand, le 1er mars, et il est décidé dès le lendemain que son contrat à Chaillot sera rompu plus tôt, afin qu’elle puisse venir à Lyon dès le début de l’année 2012.

Le challenge d’une “Maison de la danse 3ème génération

Quels sont donc les atouts de Dominique Hervieu qui lui permettent d’avoir été ainsi nommée sans avoir écrit de projet, aux dépends de cinq autres candidats qui, selon Guy Darmet lui-même, présentaient pourtant “de grandes qualités” ? Tout d’abord, la dimension internationale de la chorégraphe a sans doute séduit le maire de Lyon, pour qui le “rayonnement” de la ville est une priorité. “Et puis d’habitude ce sont les Lyonnais qui vont à Paris, remarque Guy Darmet, et là, pour une fois, c’est l’inverse. C’est une vraie reconnaissance, de la part du ministère de la Culture, de ce que sont la Maison de la Danse et la Biennale.” Selon lui, le fait qu’elle dirige une institution, tandis que Didier Deschamps et Cornelia Albrecht sont à la tête, eux, de compagnies, était un vrai plus. “En quasi deux ans, elle a augmenté la fréquentation de Chaillot de 20 %, et c’est évidemment des arguments qui comptent pour des élus”. Ses qualités de leader et de gestionnaire ont donc fortement pesé dans la balance, d’autant que Dominique Hervieu, en arrivant à Lyon, ne devrait pas avoir pour seule et déjà difficile mission de diriger la Maison et la biennale de la Danse. En effet, Gérard Collomb avait annoncé l’an dernier qu’un terrain serait réservé au Confluent pour un établissement culturel d’envergure international, qui pourrait être érigé dans le courant du prochain mandat. Il s’agirait donc d’une “Maison de la danse 3ème génération”, un grand théâtre de la danse unique en France sur le papier et, pour le moment, un projet à porter et à défendre auprès des financeurs publics. Un challenge qui ne pouvait être confié à tout le monde, mais qui ne figurait pas non plus dans l’appel à candidatures.

Article réactualisé, paru dans le mensuel d'avril.

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