@Antoine Merlet

Christophe Delbecq, médecin généraliste à Lyon : un soldat sans armure

Sacré baptême du feu pour ce jeune médecin lyonnais de 31 ans, qui exerce depuis seulement quatre ans. Sur le front, comme ses 35 000 collègues d’Auvergne-Rhône-Alpes, Christophe Delbecq raconte son quotidien contre un ennemi masqué, la pénurie de munitions – les indispensables masques filtrants FFP2. Malgré ses coups de gueule contre "l'amateurisme" du gouvernement et "les failles du système médical français" mises en lumière par ce coronavirus, Christophe Delbecq lutte chaque jour contre cette épidémie inédite qui confine la moitié de l’Humanité. Une drôle de guerre contre un ennemi invisible et terrifiant. Entretien.

Lyon Capitale : Êtes-vous une grande gueule ?

Christophe Delbecq : Je ne pense pas être une grande gueule au sens où on l’entend de manière générale. Cela dit, je peux réussir à ne pas mâcher mes mots et être plus vindicatif quand un sujet me tient à cœur ou si une situation me déplaît.

Qu’est-ce qui, justement, vous déplaît en cette période inédite de crise sanitaire ?

Il y a, bien entendu, la gestion sanitaire globale qui, au-delà d’être pénible à vivre, est tout simplement affligeante. Je n’ai pas forcément le temps d’évoquer les problèmes car il faut agir et se concentrer sur les soins apportés aux patients. Mais je suis très frustré, comme nombre de mes collègues, car je n’aurais pas forcément envisagé et souhaité que ça se passe ainsi. Mes idées sont bien différentes de celles du gouvernement et des autorités sanitaires. Ce coronavirus met en lumière les failles du système médical français.

Quand vous parlez de failles, à quoi faites-vous allusion ?

La façon de gérer les stocks de masques et de matériels médicaux, pour nous protéger des patients infectés, est désastreuse. On a totalement été délaissés. On nous a dit : "On n’a plus rien en réserve, débrouillez-vous !" On nous parle de crise du coronavirus ou de “grippette” ? Il y a quelques jours, j’ai obtenu des masques FFP2 – les seuls qui protègent vraiment quand on est sain et qu’on ne veut pas être contaminé – d’une amie, qui ne travaille pas dans le domaine médical, mais qui en avait quelques-uns. Je me débrouille avec. Sinon, j’utilise des masques chirurgicaux, comme tous mes collègues. Mais ils n’ont pas une protection optimale : ils permettent seulement d’éviter que les personnes malades contaminent les autres. On a que ça de toute façon. On a récupéré la semaine dernière une boîte au conseil de l’ordre. Mais on a beaucoup de collègues qui ont été contaminés avec ces mêmes masques. Il faut le dire : les médecins de ville ont été oubliés, malgré ce qu’a dit le ministre de la Santé évoquant le fait que le médecin de ville est le "premier rideau", et qu’il lui faut des "armes" dans cette bataille contre le virus.

Dit autrement, c’est le système D ?

C’est de la débrouille, absolument. On a l’impression qu’on ne nous prend pas au sérieux. On nous met sur le devant de la scène, on est très exposé évidemment, mais c’est normal, on le sait, nous avons choisi ce métier. Sauf qu’en cette période de crise sanitaire aiguë, les autorités ne nous donnent pas les moyens d’exercer notre métier correctement. Il y a déjà pas mal de médecins en arrêt maladie après avoir été contaminés et diagnostiqués positifs au Covid-19, pour la plupart, heureusement, des formes pas graves. Tous ceux-là sont arrêtés pendant quatorze jours, autant de temps pendant lequel ils ne peuvent pas voir leurs malades ni leur apporter des soins. La débrouille, ce n’est pas viable sur le long terme. Et c’est d’autant plus surprenant, et indécent, qu’en France le système de santé est considéré comme l’un des meilleurs au monde.

Les médecins de ville tombent comme des mouches. Les patients sont donc amenés à se déplacer vers d’autres cabinets. Ne risque-t-on pas leur saturation ?

Complètement. On risque très fortement d’y arriver si on continue dans cette voie-là. Si on avait été protégé correctement, le risque de contamination aurait été très faible. Là, les patients de médecins malades vont basculer sur d’autres cabinets, vont les surcharger ou pire, se présenter aux urgences, tout ce qu’il ne faut pas faire ou encombrer le centre d’appels du 15.

La stratégie du gouvernement est de dire "vous appelez le Samu si vous avez des difficultés respiratoires ou que votre état s’aggrave". Le système fonctionne si les patients ne sont pas très nombreux. Face à un afflux massif de malades, cette stratégie ne touche-t-elle pas ses limites ?

La aussi, ça a créé une sorte de confusion. Au tout début de l’épidémie, quand les premiers cas sont survenus en France, il y avait alors déjà des morts en masse en Italie, on nous a dit “le 15 va faire le tri” via des interrogatoires très ciblés pour savoir si la personne qui téléphone présente des risques d’être porteuse ou non du Covid-19. Maintenant, c’est impossible. Les autorités en appellent même au civisme pour ne pas surcharger le centre d’appels qui, soit dit en passant, l’est déjà. Sauf que les gens ont pris l’habitude. En appeler au “civisme”, c’est un peu pointer du doigt les gens qui deviennent responsables. Non, la communication des autorités a été maladroite. Il faut en premier lieu appeler son médecin généraliste.

Comment vous organisez-vous au quotidien dans votre cabinet ?

J’ai l’avantage d’exercer dans un cabinet de groupe avec deux autres médecins généralistes. On s’arrange pour voir nos patients sur des plages dédiées qui permettent à ceux qui sont potentiellement contaminés de ne pas croiser les patients “lambda”. On voit un maximum de patients en téléconsultation le matin, éventuellement quelques personnes en consultation présentielle, tous viennent pour d’autres problèmes que le Covid. L’après-midi est dédié aux patients potentiellement porteurs, qui ont les symptômes évocateurs du Covid, et que l’on reçoit. Cela nous permet de désinfecter le cabinet dans son intégralité le soir, pour le lendemain.

Comment réagissent vos patients à cette épidémie ?

On perçoit une forte angoisse. On a beaucoup de demandes de conseils téléphoniques. Pour la majorité de nos téléconsultations, il s’agit de personnes qui présentent des symptômes mineurs mais qui peuvent faire penser au Covid. Et là précisément, elles ne savent pas toujours comment réagir. Ce qu’elles entendent sur les hospitalisations, les chiffres des décès leur fait extrêmement peur. Mais surtout, elles sont très frustrées, pour ne pas dire en colère, comme nous médecins, qu’on ne leur propose pas de test de dépistage. Ces derniers, d’après ce que disent les plus hautes autorités sanitaires, ne peuvent être faits que sur des personnes qui rentrent dans des cases et répondent à certains critères : être âgé de plus de 70 ans ou être fragile, avec des maladies chroniques. Le reste de la population ne peut pas être dépisté. C’est vraiment regrettable. On est un peu dans l’amateurisme.

"On est en guerre, mais on n'a pas les moyens de se défendre"

Estimez-vous que les autorités sanitaires ont été négligentes à certains égards ?

Oui, très clairement. On a assisté à des ratés de la stratégie sanitaire du gouvernement. On est en guerre, comme l’a dit le président de la République, mais on n’a pas les moyens de se défendre. En Allemagne, ils font 500 000 tests par semaine quand on en fait 7 000. La Corée a été l’un des premiers pays touchés dès le 20 janvier. Pourtant, ils ont moins de 200 morts car ils ont pratiqué le dépistage systématique. D’après ce qu’on peut lire, ils sont en voie de juguler l’épidémie. Il y a un sacré contraste avec la France. Au début de l’épidémie, on n’avait aucune information sur le dépistage en ville. On ne nous l’a pas dit clairement mais par le bouche à oreille on a su que certains laboratoires proposaient le dépistage sur des critères très précis qui, en réalité, ne prenaient en compte qu’une petite partie de la population. Donc en fait, on se retrouve face à des gens très inquiets avec des symptômes qui font penser à ceux du Covid. On n’a pas d’autre choix que de leur dire : “Vous n’êtes pas dans les critères, on ne peut pas vous dépister, rentrez chez vous, on ne sait pas si vous l’avez, surveillez et rappelez-nous s’il y a un problème.” Vous imaginez l’angoisse que cela peut susciter. C’est à la fois très stressant et perturbant pour eux et pour nous. Comme point positif, je voudrais ajouter qu’on sent que le gouvernement communique de plus en plus sur le sujet, afin il me semble d’être plus transparent et de rattraper le retard pris sur le début de l’épidémie.

Les médecins de ville ne sont-ils pas les derniers remparts contre la panique collective ?

Oui, bien sûr. Les gens nous font confiance. On les rassure comme on peut. On reçoit des personnes paniquées. Mais notre métier, c’est de faire du diagnostic. On aimerait bien leur dire : “Vos symptômes ressemblent à ceux du Covid, je vous fais le test, on confirme.” On mettrait alors un nom précis sur leurs symptômes. On saurait qu’ils sont en quarantaine car ils sont positifs. Ça leur permettrait aussi d’être plus prudents avec leur entourage. Mais la stratégie actuelle est différente et on est bien obligé de s’y plier, on ne nous a pas demandé notre avis.

@Antoine Merlet

Vous sentez-vous oublié ?

Je ne veux pas me comparer aux personnels hospitaliers qui sont plus à risques car vraiment au contact des malades. Mais on ne parle que très peu de notre vision, de nos problèmes. On ne nous a pas demandé grand-chose. Nous formons, avec les personnels hospitaliers, deux lignes de défense : celle des médecins à l’hôpital qui sauvent des vies et celle des médecins de ville qui s’organisent pour assurer la continuité des soins et le suivi des patients. C’est laborieux. On est face à une incompréhension, politique, médicale et citoyenne, face un dispositif épidémiologique. Je pense qu’il y a beaucoup de non-dits, on doit nous cacher des choses. Il y a très certainement des intérêts cachés, qu’on nous dévoilera ou qu’on comprendra peut-être plus tard, une fois que tout ça sera passé. Je ne conçois  pas qu’il n’y ait pas plus de transparence... Ce n’est pas possible... On ne peut pas gérer une crise de cette manière. On a tous les moyens à notre disposition normalement, un système de santé organisé, on peut faire beaucoup mieux. Je suis déçu, un peu dégoûté.

Quand vous parlez de non-dits, pouvez-vous être plus précis ?

On le ressent parce qu’il y a des avis assez contradictoires, des recommandations qui changent parfois un peu du jour au lendemain. Le confinement est annoncé mais les élections municipales sont maintenues. Franchement, il n’y a rien de très cohérent. En tout cas, ça ne va pas dans le sens d’enrayer efficacement une épidémie comme celle que nous vivons. Regardez les masques, les solutions hydroalcooliques, ce n’est pas possible qu’on ne puisse pas fournir le minimum pour les personnes chargées de soigner les malades ! Pour en arriver là, il y a eu des failles, des erreurs commises. Le ministre de la Santé, Olivier Véran, explique que les gouvernements précédents n’ont pas décidé de renouveler les stocks. C’est quand même incroyable et insensé. On savait que ce genre d’épidémie reviendrait. Depuis la première pandémie moderne avec le SRAS, on a mobilisé des moyens européens pour s’adapter. On doit donc avoir ces stocks en permanence.

Êtes-vous formé pendant vos études de médecine pour faire face à ce genre de situation ?

Non, on ne peut pas dire ça. Pourtant, j’ai fait mes études juste après l’épidémie de SRAS. En fait, la gestion des crises se fait plus haut, au niveau des ARS [agences régionales de santé, NdlR], du ministère de la Santé et de l’OMS. Nous, notre rôle au quotidien en tant que médecin, c’est de suivre les dernières recommandations. On doit se tenir au courant des protocoles. Mais on ne nous a pas appris comment faire face.

Vous êtes les derniers maillons de la chaîne et, en même temps, en première ligne...

C’est un peu paradoxal, oui. Après, vous savez, historiquement en France, on a beaucoup privilégié l’hospitalier ces dernières années. La médecine générale est un peu oubliée. On est frustré. Certaines autorités ne se rendent pas toujours compte de ce qu’on fait.

Quand vous vous levez le matin, avez-vous la boule au ventre ?

Non... Je fais mon métier. Évidemment, je n’ai jamais eu l’habitude de travailler dans ces conditions. Je n’appréhende pas tant pour moi que pour ma famille, mon entourage proche et mes patients bien sûr. Cette crise sanitaire est très difficile à vivre au quotidien pour eux aussi. J’essaye de ne pas penser sans cesse au risque d’être contaminé afin de travailler sereinement.

Plusieurs médecins sont morts après avoir été infectés par le coronavirus. Avez-vous peur ?

C’est quand même très grave. Ça fait peur oui. On savait que ça risquait d’arriver mais là, quand on y est confronté, ça fait froid dans le dos, car on se dit qu’ils ont probablement géré leur quotidien comme nous. On n’y pense pas. Sinon on arrête. On ne sait pas si ce sont les premiers d’une longue série.

Êtes-vous plus déterminé dans cette période d’épidémie ?

Je pense, inconsciemment, oui. Il y a aussi un élan collectif. On sent qu’on est soutenu par la population qui nous fait confiance. Être déterminé, c’est ce qu’on nous inculque durant nos études. Être toujours à 100 % pour les autres. C’est notre mission. Des cabinets de podologues, d’ophtalmologues qui ont fermé dans notre quartier nous ont donné leurs masques, car ils savent qu’on en a fatalement besoin, ce sont nos munitions.

Vous sentez-vous insuffisamment armé ?

Oui. On a utilisé cette expression depuis que le président de la République a parlé de guerre. On est des soldats mais effectivement on n’est pas très bien armé dans ce conflit.

Un médecin de l’Hérault a fait parler de lui sur les réseaux sociaux en posant nu, un bandeau sur le front marqué “chair à canon”...

Oui, j’ai vu. Je le comprends. L’expression est très forte mais il a raison, il faut marquer les esprits. De la “chair à canon” ? Quelque part, oui. Je pense à tous mes confrères en fin de carrière ou jeunes retraités qui ont dû revenir travailler pour donner un coup de main et peut-être sauver des vies. C’est remarquable. Eux ont beaucoup de courage car ils sont encore plus exposés aux risques de formes plus graves de cette maladie.

Qu’avez-vous pensé du départ d’Agnès Buzyn du ministère de la Santé ?

Ça aussi c’est troublant. Quand on ira creuser derrière ce départ, on trouvera des choses. J’ai vu les histoires autour de son mari, les soupçons de conflits d’intérêts, le refus de la stratégie à la chloroquine du professeur Raoult, apparemment ils étaient en désaccord depuis longtemps. Entre les informations vraies et les faits détournés, on ne sait plus trop dans quelles eaux on nage. En tout cas, elles sont troubles. Des infos, plus tard, sortiront. Ce serait difficile d’accepter que ces rumeurs soient avérées, étant donné l’évolution dramatique de l’épidémie. C’est là qu’on se dit que personne ne contrôle rien. On est un peu dans la médiocrité, pour faire court.

"On a suivi de trop loin ce qui se passait en Chine"

Que faut-il changer ?

J’espère qu’on tirera des leçons pour qu’au prochain épisode on soit capable de ne pas reproduire les mêmes erreurs, de prendre des décisions plus rapidement, d’être plus attentif. On s’est inquiété sérieusement une fois que l’Italie a été touchée. On a suivi de trop loin ce qui se passait en Chine. C’était déjà trop tard. On a trop banalisé cette infection. On parlait de “grippette”. Le gouvernement aurait du être plus direct. Interdire les rassemblements… cela aurait dû être fait bien avant. On n’a même pas contrôlé les personnes qui passaient de l’Italie à la France. Si ça ce n’est pas une énorme faille !

Vous pensez au match OL-Juventus du 26 février dernier ?

Oui ! Là aussi, je pense qu’il y a eu trop d’intérêts financiers. Ce match n’aurait jamais dû avoir lieu. J’ai su, ensuite, par des collègues médecins que des supporteurs italiens avaient contaminé une restauratrice lyonnaise, laquelle a contaminé son mari médecin qui l’a ensuite probablement transmis à des patients et ainsi de suite... C’est une catastrophe. Pourquoi ont-ils maintenu ce match ? C’est du non-sens quasi coupable.

Vous avez évoqué le professeur marseillais Didier Raoult. Il considère que le confinement est une pratique moyenâgeuse. Partagez-vous son avis ?

Le confinement c’est la mesure la plus “simple”. Ça limite certes les contacts mais ça génère beaucoup de stress, de décompensations pour les personnes fragiles, de la violence, du vandalisme, des incivilités car les gens sont sous tension. Plutôt que de confiner, on aurait dû dépister et isoler les gens malades. D’autant que le confinement coûte bien plus cher que le dépistage, c’est sans commune mesure. Le dépistage, ce n’est pas une question de matériel. C’est un choix, une stratégie. Le dépistage de masse n’est pas très compliqué à organiser, c’est un écouvillon, une amorce pour faire une PCR. Dans les laboratoires, c’est ce qu’ils font tous les jours pour d’autres maladies infectieuses.

Que vous apprend cette crise en tant que médecin ?

On doit rester humble et on doit être beaucoup plus vigilant face à ces virus émergents. On doit anticiper tout ça car, là, franchement ça a été insuffisant.

Vous considérez-vous comme un héros du quotidien ?

Personnellement, non. Mais je suis fier de faire partie des soignants qui luttent chaque jour contre cette épidémie. Il y a cet élan de reconnaissance. Prendre soin des autres, c’est notre métier. Notre quotidien, c’est de soigner les gens, crise sanitaire ou pas. Néanmoins, cette épidémie est un sacré baptême du feu.

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