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Printemps arabe : “Je n’ai pas vu arriver la révolution”

À l’occasion du colloque international sur “L’inattendu dans la création littéraire et artistique à la lumière du Printemps arabe” (du 23 au 25 octobre, à l’université Lumière-Lyon 2), Rabâa Ben Achour-Abdelkéfi* et Kmar Bendana, deux des intervenants au colloque, livrent à Lyon Capitale leur vision du Printemps tunisien et de ses suites.

Que de fois pourtant j’avais traversé les villes et les villages du Nord, de l’Ouest et du Sud. La misère y sévissait et la révolte y couvait ; cela, je le savais. Mais je ne soupçonnais ni l’imminence ni l’ampleur des émeutes qui allaient éclater à la fin de l’année 2010. Il faut dire qu’on s’appliquait chez nous à cacher la misère…

Routes, ponts, avenues, lampadaires, parterres de fleurs, lauriers et palmiers. La Tunisie se voulait moderne et verte, comme la Suisse ou la Hollande. L’arbre y est même solennellement fêté. Une fois par an, accompagné de ses ministres, gouverneurs, délégués, le président Ben Ali plante un olivier, un palmier, un oranger, bref, un arbre bien de chez nous, et l’arrose. On applaudit, il dresse le buste et salue sa suite, la main sur la poitrine. Il s’en va ; sa cour le suit. On a déjà oublié l’arbre. Il mourra le surlendemain.

L’œuvre pie

Le président aime aussi les routes bien tracées, l’ordre et l’assiduité. Il veille à l’embellissement des zones urbaines, tout au moins de leurs entrées. On lui montre un plan, un seul suffit. La Tunisie n’a qu’une face, après tout ! L’exécution du projet est rapide : la rue principale est goudronnée, les géraniums et les lampadaires plantés. La télévision, la radio et les journaux louent le président.

Mais le président ne peut quand même pas être au four et au moulin, il ne peut pas tout voir et tout surveiller. Et puis les ministres, les conseillers, les gouverneurs, les délégués, toute l’Administration, même le moindre sous-fifre, lui mentent et s’acharnent à détruire son œuvre pie. Alors, voilà, les chaussées se crevassent, les lampadaires penchent sur le côté, tout se délabre et tout pourrit.

Un panneau mal fixé, parfois mal orienté, survit toutefois. Il signale les noms des villes et des villages, indication précieuse sans laquelle le visiteur le mieux averti aurait du mal à identifier ces agglomérations où se côtoient dans le désordre des constructions inachevées. Le pays entier semble en chantier. Des gravats recouvrent les trottoirs et parfois la chaussée ; le gris du béton et la poussière ont même terni la lumière du ciel. Là où des maisonnettes blanchies à la chaux et des mosquées sans prétention s’ordonnaient, se dressent aujourd’hui des minarets, des villas et des immeubles à l’architecture pour le moins fantasque. On peut voir des mosquées qui ressemblent à des fusées ou à de gigantesques toupies ; les villas à des pagodes, à des châteaux forts ou à des palais orientaux. Le béton libère tous les fantasmes. Dans l’attente d’élever un deuxième, puis un troisième et peut-être même un quatrième et un cinquième étages, on laisse apparaître les armatures métalliques. On les appelle ici les “poteaux de l’espoir”.

Boulevard de l’Environnement

Vous pénétrez dans un village, le boulevard de l’Environnement vous accueille. Une horloge dont les aiguilles pendouillent – il est toujours 6h30, en Tunisie –, une rangée de géraniums desséchés, quelques lampadaires soumis aux mauvais traitements de quelques chauffards ornent uniformément cette artère que l’on a voulu moderne et accueillante. La Tunisie est un pays touristique, comme chacun sait ! Mais, pauvre et mal gouvernée, elle est mal entretenue et décrépite.

Dans ces villes et ces villages, j’ai vu des groupes de jeunes désœuvrés, ne rêvant que de partir au loin, là-bas, en Italie, en France, en Belgique, dans ces pays prospères dont ils convoitent la richesse, la liberté, le civisme même, mais qu’ils haïssent pourtant. Plus que l’attrait de l’autre, c’est le rejet d’eux-mêmes qui les pousse vers le départ, vers un ailleurs ou vers la mort.

Je ne soupçonnais pas alors la profondeur de leur désarroi et l’intensité de leur révolte, jusqu’à ce jour du 17 décembre 2010 où le désespoir d’un homme, un petit marchand ambulant, embrase le pays. Un agent municipal, une femme de surcroît, fonctionnaire rigoureuse et sans histoire, lui aurait confisqué son gagne-pain, l’aurait bousculé, peut-être même giflé. Acte de révolte ou de désespoir ? Le marchand s’immole. Beaucoup de jeunes chômeurs, comme lui et avant lui, se sont aspergés d’essence, ont activé leur briquet, se sont consumés. Le suicide est devenu banal. Mais Mohamed Bouazizi – c’est le nom du jeune homme –, lui, a désigné les coupables de son mal-être. Il est mort devant la mairie. Il a dévoilé l’envers d’un décor de pacotille.

Ce qu’on ne devait pas voir

La pauvreté et le chômage frappent en pleine figure. Il n’est plus possible d’être aveugle et, pour y voir clair, il suffit d’aller devant soi, par-delà les boulevards de l’Environnement, de l’Excellence ou de la Qualité de la vie (ce n’est pas une blague, ce sont de vrais noms de rue). Le pays a pourtant eu de grandes cités, des écrivains, des artistes, des hommes d’État, des militants et des princes. Mais on n’aime que ce qu’on n’a pas : la démocratie, l’excellence, la qualité de la vie… Où que vous soyez, sur la côte ou à l’intérieur des terres, faites cinq cents mètres, un kilomètre, tout au plus, et vous vous retrouverez dans un de ces quartiers où une jeunesse désabusée boit, se drogue, se prostitue, vole, agresse les femmes et les passants.

En décembre 2010, les Tunisiens voient ce qu’ils ne devaient pas voir : la misère. La police frappe fort. Les blessés et les morts se comptent par centaines. La révolte s’intensifie, la grève est générale, le couvre-feu est décrété. Le pouvoir vacille. Bientôt, il tombera. Il aura fallu moins d’un mois.

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* Rabaâ Abdelkefi-Ben Achour est écrivaine et chercheuse en lettres et civilisation françaises, à l’université de Carthage. Elle a publié :

Appropriation culturelle et création littéraire, Sud-Édition/ Maisonneuve et Larose, 2004
Borj Louzir – Récit à deux voix, Sud Éditions, 2010.

Ouvrages collectifs :

Les Écritures du moi, université de Montpellier III, 2002
Usages et représentations des cultures pendant la période coloniale, Tunis, Ceres, 2009
La Mémoire des lieux dans l'œuvre de Georges Perec, éd. Sahar, 2009
Dialogue et intertextualité dans l’œuvre de Kateb Yacine, éd. Sahar, 2009.

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“L’inattendu dans la création littéraire et artistique à la lumière du Printemps arabe”, colloque international du 23 au 25 octobre, à l’université Lumière-Lyon 2. Programme détaillé en ligne ici.

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