D-facto au CSA© tim douet_017
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CSA/TNT HD : Mensonges officieux, mensonges officiels, mensonges d’État

13e épisode de nos aventures, dans les coulisses du pouvoir et de la télé. Le 2 avril 2012, Michel Boyon nous communique, par le biais d’une connaissance commune –en l’occurrence un ministre du gouvernement Fillon- les "trois vraies raisons strictement confidentielles" pour lesquelles nous n’avons pas eu de chaîne sur la nouvelle TNT. Raisons pour le moins inattendues… Le 1er avril 2012 tombant un dimanche, j’ai d’abord cru à un gag un peu lourdingue. Mais non… Retour sur l’histoire de ces politiques qui ne doutent de rien. Et qui, tout gonflés de leur fatuité, n’imaginent même pas que la loi puisse également s’appliquer à leur auguste personne.

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Quand, ce lundi 2 avril, le missi dominici, qui venait de ripailler avec le sieur Boyon, me téléphone pour me faire part des raisons invoquées pour notre non-sélection finale, je reste interloqué, me bornant à prendre acte d’un discours totalement ubuesque. J’écris dans la foulée un projet de lettre –fictive- au président du CSA, envoyé par courriel à toute mon équipe. Je me relis et j’ai du mal à me croire. Evidemment, je n’enverrai jamais cette lettre à l’intéressé, car elle était destinée à une information interne, sur un ton badin et amusé. Aujourd’hui, je ne peux vraiment pas résister au plaisir de la publier dans son intégralité, tant l’humour va au cœur des choses et les révèle de façon non agressive.

De : Didier Maïsto

Objet : Rions un peu

Date : 6 avril 2012 17:17:25 HAEC

À :

Bonjour à tous,

Suite à mon échange téléphonique avec ………….., il m'a semblé utile d'écrire une courte lettre (ci-dessous) au Président du CSA, afin de le remercier pour sa franchise et son professionnalisme. Interdit de rire, la télé c’est sérieux… Et vous n’êtes pas professionnels ;-)

Je vous communiquerai demain la date de notre prochaine réunion.

En attendant, bonne lecture !

DM

Monsieur le Président,

Je suis heureux d’apprendre par notre connaissance commune les trois raisons profondes et cruciales pour lesquelles D-Facto n’a in fine pas été retenue par votre Conseil. Cela fera taire les mauvaises langues, qui affirmaient que BFM avait été élue pour faire la campagne du président-candidat en délicatesse avec les Français… et que TVous la télédiversité l’avait été pour faire rosir de plaisir vos amis, qui sont d’ailleurs les mêmes que ceux de Nicolas Sarkozy. N’est-ce pas une honte que de propager de telles rumeurs sans aucun fondement ? Nous n’avons, pour ce qui nous concerne, jamais douté de l’indépendance du Conseil supérieur de l’audiovisuel, comme de la probité et de l’honnêteté de ses membres actifs et de son président.

Première raison que vous invoquez : "Trop de comptables étaient dans la salle", et vous l’avez mal vécu.

Oui, je le concède, c’était une lourde erreur. Elle nous fut fatale. Ces types sont décidément trop sérieux avec leurs costumes gris et leurs lunettes en écaille, et pas du tout représentatifs de la diversité de notre pays. A notre décharge, nous avons été pris par le temps et avons versé, si j’ose dire, dans la facilité. Nous avions bien trouvé un nain népalais, un kanak unijambiste, deux lesbiennes noires albinos et un hermaphrodite tri-sexuel nord-coréen pour défendre notre dossier devant votre Conseil, mais les allers-retours en avion coûtaient trop cher. Economies de bout de chandelle… Cela nous servira de leçon à l’avenir.

Seconde raison : "Il n’y avait aucun professionnel dans notre équipe", et vous l’avez mal vécu.

Oui, je le concède. Nous sommes moins professionnels que votre ami Grand Reporter Otage au Liban (lire ici) que vous nous aviez gentiment loué pour l’occasion. Nous étions sur le point de trouver un accord, pourtant. En effet, nous avions accepté de lui verser quelques millions d’euros par an pour acheter des documentaires à sa société de production, nous l’avions nommé directeur général à vie de la chaîne, pour un salaire de quelques millions d’euros, nous avions aussi accepté de participer au financement de sa chaîne en PACA, pour un montant annuel de plusieurs millions d’euros et puis patatras, tout s’est écroulé car nous nous sommes bêtement braqués sur un point : il souhaitait une Aston Martin Vanquish comme véhicule de fonction -avec un pin-pon bleu sur le toit comme sur votre voiture- et nous n’avions qu’une vulgaire Mercedes Classe S à lui proposer. Economies de bout de chandelle… Cela nous servira de leçon à l’avenir.

Troisième raison : Nous serions "passés de la chaîne des métiers à la chaîne des documentaires et des débats, créneau déjà promis à BFM", et vous l’avez mal vécu.

Oui, je le concède. Nous étions sur le point de proposer à votre Conseil une chaîne muti-thématique, celle des stylistes-visagistes-capilliculteurs, des enfoirés mondains et des bouilleurs de cru. Mais au dernier moment, nous avons fait notre budget et, diantre, c’était cher pour notre petite multinationale. Economies de bout de chandelle… Cela nous servira de leçon à l’avenir. Néanmoins, qu’il me soit permis, au nom de D-Facto, de vous remercier pour votre franchise et votre professionalisme. D’autant que ces trois raisons, même en y réfléchissant beaucoup, nous ne les aurions jamais trouvées tout seuls. En conséquence, comme la loi vous y oblige désormais, je vous serais extrêmement reconnaissant de motiver par courrier officiel ce que vous avez exposé oralement à notre connaissance commune.

Dans cette attente, je vous prie de croire, Monsieur le Président, à l’assurance de ma haute considération.

Cette fameuse lettre officielle finira par arriver le 19 juillet 2012. Moins fantaisiste dans la forme, elle l’est tout autant sur le fond. Comme le disent les juristes, il y a le droit… et le tordu. Et cette lettre fait clairement partie de la seconde catégorie. À télécharger ici :

Et voici le courriel envoyé à mon équipe le 19 juillet 2012.

De : Didier Maïsto

Objet : Courrier RAR CSA. Concerne : Fiducial TV. Objet : Rejet candidature.

Date : 19 juillet 2012 15:44:04 HAEC

À :

Bonjour à tous,

Vous avez participé, aux premières loges, à notre beau projet D-Facto et je vous en remercie une nouvelle fois vivement.

Comme vous le savez, le législateur oblige désormais le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel, autorité administrative indépendante, à motiver juridiquement son refus par lettre recommandée.

Il s'agit principalement, pour le CSA, d'éviter des recours devant le Conseil d'Etat (lire ici).

Si je m'interdis tout jugement de valeur et tout commentaire, il est évident que les plus juristes d'entre vous remarqueront le non-sens absolu de cette missive, qu'aurait pu écrire Pierre Dac.

Il convient de noter, en droit, l'imprudence inouïe de la démonstration.

Pour résumer : compte tenu de la rareté de la ressource, le CSA a choisi des chaînes susceptibles d'intéresser un large public. Il a donc opté pour des chaînes thématiques, intéressant un public très restreint et a rejeté notre candidature, au motif qu'elle intéresserait les publics réunis de France 5, d'Arte… et de La Chaîne Parlementaire.

Il est bon de rappeler qu'un groupe concurrent, qui présentait 3 projets, s'est vu attribuer une chaîne sur le même créneau, stricto sensu, que nous.

Il est bon de rappeler au surplus que notre dossier était le mieux noté par les services du CSA, relativement aux 6 critères objectifs définis par la loi.

Bien cordialement,

DM

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