A Cannes, si t’as pas des talons de 12, t’as raté ta vie

Depardieu a raison, le Festival a changé mais en incluant Frémaux dans la critique, il se trompe de cible. Découvrir en 2016, le rôle primordial de la télévision dans le process du cinéma, c’est enfoncer une porte ouverte mais déjà fermée… Sacrée Gérard, il a bon fond mais question stratégie, il n’en touche pas une ! Depardiou n’a pas noté que la télé était exsangue et que la génération TNT - 8/18 ans - n’en a plus rien à cirer de l’écran de papa qui trône au milieu du salon. Elle regarde les images dans le creux de sa main - l’onanisme du troisième millénaire -.

18h30, rue du Canada, celle qui longe le Carlton avant de s’exploser sur la croisette et j’en fais de même avec un vieux bandit, responsable de l’approvisionnement des « after » du festival….On se congratule, c’est fou ce que l’on se congratule à partir de 60 ans ; des mort-vivants encore vivants. Comme j’ai toute la vie devant moi et lui une heure avant sa tournée « tupperware » qui va le conduire successivement du Majestic au Grand Hotel puis du Carlton au Martinez, nous nous décidons pour L’Amiral ou le barman Michel est le roi du Dry…du Vermouth blanc sec et du Gin bien entendu mais avant de shaker, Michel introduit des slices de concombre…et le résultat est formidable de fraîcheur.

Cannes est au cinéma ce que le dry martini est au film américain ; incontournable.

A peine appuyé d’un bout de fesse sur le tabouret du bar et j’embraye sur l’absence de Canal +, ce pigeon merveilleux qui fit la fortune of de l’endroit pendant 20 ans ? et le Sergio d’exploser de rire - zut j’ai donné son nom -. "Ma… Canal Plous, tout le monde s’en fout"  ; c’est une période morte, de celles avec qui on fabrique l’histoire. Bon, ça c’est pas lui qui l’a dit c’est Jean-Paul Sartre ; mais Sergio n’est pas intéressé par le passé, c’est un vrai libéral ; l’important c’est pas la rose c’est la fête prochaine ! et d’après lui les narines d’aujourd’hui valent largement celles d’hier. "D’autant plous que c’est le retour des américains et des anglais mais j’ai un truc qui va répondre à ta question…" avant de sortir une petite enveloppe plastique contenant quelques grammes de ganja fraîche et de pointer, écrit à l’encre indélébile sur le revers plastifié : Channel +. A Cannes en 2016 c’est la seule trace qui subsiste de l’esprit Canal !

Cela dit, la crise est là ; comme à l’habitude, l’industrie du luxe ne souffre pas mais il n’en ait pas de même pour l’arrière-ban ; dit arrière-plan au cinéma.

Ici les voitures officielles, berline ou fourgonnette sont noires avec des vitres teintées plus noir que noir ; comme si les stars tenaient absolument à préserver leur intimité entre Eden Roc et le Palais.

Ridicule, on s’imagine à la réunion secrète d’une bande de mafiosi.

Valéria Bruni-Tedeschi, Sean Penn et Albert Agostino

Vu Valéria Bruni-Tedeschi traverser le bar, gauchement mais gracieusement et regarder d’un air amusé l’épisode de télé-réalité qui se déroule ici chaque soir. Cette fille est tellement attachante qu’on rêve de la voir importunée par un vieillard, cul de jatte, manchot et borgne pour mieux voler à son secours !

Croisé Sean Penn, l’idole d’Albert Agostino, au pied d’un ascenseur, flanqué d’un mastoc ; oeil triste et mâchoire bloquée ; puis Pierre Lescure dans le hall, solitaire et désabusé. S’il s’ennuie tellement, qu’il en tire les conséquences et qu’on en finisse !

Effectivement Gérard, Cannes a changé ; adolescent j’ai le souvenir sur les plages de starlettes en bikini, étouffées par un nuage de photographes, l’époque des Roleiflex ou l’on surplombait le viseur.

Les paparazzi se bousculaient pour alimenter les unes de Paris Soir ou Paris-Hollywood avec la photo d’une gamine potelée, blanche comme un poulet de batterie, lui vendant l’apparition d’un téton contre la promesse d’un avenir radieux. Au même moment sur la Croisette à la hauteur de l’ancien Palais et du Blue-Bar, Sophia Loren promenait son sourire plein de dents, juchée sur le siège arrière d’une décapotable.

Un bon point cette année, les boudeuses sont absentes

Aujourd’hui les jeunes femmes sont des bombes, comme éjectées d’une série trash américaine ; des robes longues, moulantes, transparentes et décolletées partout comme pour économiser l’étoffe- et c’est un geste écologique qu’il faut apprécier - Un mix de mannequins, d’héritières et d’aventurières qui accompagnent des messieurs ou sont accompagnées par des messieurs, perchés sur des stilletos en provenance des sculpteurs d’aujourd’hui Jimmy Choo ou Lauboutin.

A Cannes si t’as pas des talons de 12, t’as raté ta vie.

Un bon point cette année, les boudeuses sont absentes ; les créatures sont ravies d’être parmi nous et c’est une rassurante élégance comportementale. Profitons des bonnes choses, il n’est pas prévu qu'elles puissent durer.

A Cannes, deux genres de personnes ; ceux qui font la fête et qui ont bonne mine ; ceux-là ne vont pas voir de film…juste une ou deux montées à la prolo du soir mais c’est tout ; eux ce sont les before et les after qui les font vibrer et on les retrouve dans les bars des quatre palaces, point de départ pour les fêtes privées dans les suites ou les villas de la Californie.

Et puis il y a ceux qui ont mauvaise mine, ceux qui ne manquent aucune projection, même pas les nanars ; parce que tu comprends bien que c’est dans le nanar qu’on va trouver la perle de demain.

Les « sans-bronzage » je les adore ; ils nous aident à dénicher l’essence du moment, le parfum du jour, un sujet de diner. Les fêtes, ils disent qu’ils s’en fichent ; ils sont en mission avec un budget modeste, se restaurent dans les bouis-bouis de la rue d’Entube - pardon, d’Antibes - et dorment encore plus loin.

Bon, il existe bien une troisième catégorie, celles des fantômes, les financiers de l’usine à rêves, ceux qui signent les contrats. Ils se terrent à l’Hotel du Cap ou dans les villas de Castellaras ; loin des yeux. Mais ils ne manquent à personne car ils sont en général, so boring !

Sur la croisette, on croise ; de jour comme de nuit, des originaux semi-professionnels qui arrivent à tenir plusieurs saisons comme les femmes-panthères, le Chaplin qui bouge et qui bouge pas, le sculpteur de sable ; because plan vigipirate, les cracheurs de feu ont disparu ; malencontreusement remplacés par des vrais.

Je m’assois sur l’une des chaises destinées aux vieux - une étude de marché en ce qui me concerne - et je travelling sur les passants ; les femmes au visage refait-défiguré comme dix ans en arrière ne font plus partie du paysage ; moins de Russes ou d’Ukrainiennes, beaucoup plus d’Américains et d’Anglais.

Finalement Gérard, la seule constante, ce sont les cagoles ; comme toi je les adore, avec leur joie de vivre, leurs chaussures à bascule, le string apparent, la couleur approximative de leurs cheveux et leur absence d’angoisse métaphysique… Les mêmes depuis le premier de nos 69 festivals.

Aujourd’hui la Croisette est devenue dangereuse pour les mémés qui promènent leurs huahua qui chient… faute à tous ces branchouilles qui pianotent ; des nuées d’abrutis qui ne regardent rien d’autre que leurs écrans ; merveille de l’évolution, ils arrivent à marcher et vite, en se tripotant l’appendice ; à table, au bar, dans les ascenseurs, plus personne ne regarde la vraie vie et ceux qui résistent ont le champ libre ; vous jetez un oeil et hop la personne regardée réagit… comme si l’espace débarrassé de la concurrence, affinait la réception ; le gout du réel va reprendre le dessus.

Serveuses sont sur-poumonnées et stagiaires errantes

Comment oublier les professionnels de la profession, reconnaissables à leur pass qui pendouille au bout d’une lanière plastifiée et ridicule ; ils se pressent vers d’essentiels rendez-vous comme le boeuf de Kobé sur le chemin du frigo. Beaucoup, énormément de body-guards, originaires des pays de l’Est, là ou la vraie guerre existe ; ils filtrent l’accès des lieux de prestige ; du Vigipirate privé et taillé dans les montagnes de l’Oural. Cela dit,une fois qu’ils vous ont scannés,ils se montrent d’une chaleur surprenante. On peut imaginer que cette armée invisible en profite pour surveiller les réseaux de prostitution.

Sur les plages les serveuses sont sur-poumonnées - un rêve de pneumologue - comme un calque des Valley-girls débarquant à Hollywood ; elles ne se prétendent pas encore comédiennes mais c’est la prochaine étape.

Les plagistes font de la musc et ça se voit entre les brides de leur « Marcel » ; mais que ce soit sur les plages ou dans les fêtes, la bande-son est médiocre ; aucun concert, aucun DJ’s… Les gens de cinéma n’en touche pas une en musique et ils vont avoir des ennuis avec la génération TNT pour qui image et musique sont indissociables. Exemple, Snoop Dog vient tous les ans à Cannes mais en été quand les oreilles sont averties.

Et puis toutes ces stagiaires, sans chambre avec vue qui trainent constamment leurs valise à roulettes en prévision de leur nuit prochaine ; "tu comprends cocotte, les deux premières nuits, tu les passes à la villa et à l’arrivée de l’équipe anglaise, on improvisera".

Et oui Gérard le Festival a changé ; l’agit-prop a disparu ; plus de Jean-Pierre Rassam pour le faire trembler avec son "Pas de palme, pas de Secam".

Manquera toujours l’humour de Chalais, les coups de patte de Bory, le cinéma italien qui n’est plus, le pire qui puisse arriver au cinéma européen….mais cela n’est la faute ni de Thierry Frémaux ni de Voltaire, juste celle du temps qui passe.

Bonne chance.

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1 commentaire
  1. Saint-Clair - 24 mai 2016

    Belle prose!

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