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Katibin (au 11/01/15)

“Les musulmans sont pris entre deux feux” pour Al-Kanz

Fondateur du site Al-Kanz.org, Fateh Kimouche est aujourd’hui l’une des personnes les plus influentes de la “muslimsphère française (ensemble des sites dédiés à la communauté musulmane). Dans l’interview ci-dessous, il revient sur l’attentat qui a touché Charlie Hebdo, mais aussi sur les représailles lancées contre la communauté musulmane.

Lyon Capitale : Comment vivez-vous l’attentat contre Charlie Hebdo ?

Fateh Kimouche  : Très mal, parce que les musulmans sont entre deux feux, sans mauvais jeu de mots. D’un côté, on est choqué par ce qu’il est arrivé à Charlie Hebdo, de l’autre on est pointé du doigt à cause de notre religion. Après la cinquantaine d’attaques de mosquées et de commerces tenus par des musulmans, un peu partout en France, j’ai presque envie d’ironiser en parlant d’un début de remake de ce qui se passe en Centrafrique avec la Seleka et les anti-Balakas.

Les situations vous paraissent-elles proches ?

Toutes proportions gardées, en Centrafrique, la Seleka, composée essentiellement de musulmans, a massacré des gens et les anti-Balakas ont lancé des représailles sur l’ensemble de la communauté musulmane, innocente. En France, à cause des amalgames, les musulmans sont en train de payer ce qu’ils n’ont pas fait. Outre le fait d’avoir la douleur de ce qui s’est passé, on a maintenant peur. J’ai ma nièce de 15 ans qui m’envoie des messages pour me dire qu’elle craint de sortir, tout comme ma mère qui me dit avoir peur pour moi. Je suis obligé de la rassurer. C’est une double peine pour les musulmans, mais ils ne sont pas responsables des méfaits d’autrui.

Les personnes qui appellent les musulmans à aller manifester ont-elles tort ?

On nous dit “Parlez ! parlez !”, mais on ne fait que ça, parler ! même avant ce qu’il s’est passé à Charlie Hebdo. Par exemple, le mois dernier, j’ai tweeté plusieurs fois un tract des salafistes qui condamnait le terrorisme : bilan, zéro journaliste l’a repris. Je veux bien qu’on parle, mais il faut nous écouter un peu… En général, on ne nous donne la parole que quand ça ne va pas.

Pourquoi cette situation, selon vous ?

Il y a un souci de représentation des musulmans dans les médias. Pas tous, je le précise, mais les médias préfèrent dramatiser quand il y a des faits divers impliquant un musulman, plutôt que de donner une parole équitable. Couvrons toutes les actions faites par les musulmans et pas quand cela est seulement négatif. Je pense par exemple à “Au cœur de la précarité”, une association qui donne des repas à des SDF tous les jours sans se soucier de leur religion ou origine. Le 21 décembre, l’imam de Brest, Rachid Abou Houdeyfa, publiait de nouveau sur Twitter une de ses conférences datant de novembre 2011 dans laquelle il explique que les attentats terroristes sont une abomination. Il n’y a pas eu de retweet, pas de couverture médiatique. Toutes ces actions, on n’en parle pas. Par contre, quand une crapule vole un sac, on va dramatiser, parfois même expliquer que c’est une forme de djihad. Attention, il ne faut pas tomber dans l’angélisme et l’excès inverse et ne pas dire “il ne faut pas parler de quelque chose de négatif car il y a un musulman derrière”. Non : il faut être juste.

Les médias sont-ils responsables de l’islamophobie, selon vous ?

Je répondrais : pourquoi mettre des photos de femmes voilées sur des articles sur la fraude à la CAF ? Si c’est un réseau de femmes musulmanes, je peux comprendre, mais ce n’est jamais le cas. Lorsqu’il y a une votation en Suisse, sur l’emploi et le chômage, pourquoi mettre des femmes voilées pour illustrer l’article ? La réponse est simple : depuis une dizaine d’années, la fachosphère colonise les commentaires des sites et ramène des clics. Ces appâts à fachos font dix fois plus de pages vues qu’un simple article, c’est évident. Ça permet de faire plus de pages vues, de ramener des annonceurs avec des titres et photos faciles. Que se passe-t-il après ? Quelqu’un qui n’est pas musulman, vit à la campagne, ne croise pas de musulmans et voit ça, évidemment qu’il veut bouter les musulmans de France. Pour moi, la clé pour lutter contre l’islamophobie est dans la responsabilisation des politiques et des médias, qui doivent penser aux conséquences de leurs actes.

Les musulmans doivent-ils aller manifester ces prochains jours ?

Il y a un paradoxe. On nous explique en permanence que l’on ne doit pas réagir en tant que communauté et que la République ne reconnaît qu’une seule communauté : la nation. Là, on nous dit maintenant que les musulmans doivent réagir ensemble. Il va falloir nous expliquer les règles car, soit on nous dit qu’il faut être communautariste toute l’année, soit on nous dit qu’il ne faut pas l’être. On nous pousse à être schizo ! Quand d’autres situations proches arrivent, dit-on aux non-musulmans d’aller manifester ? Lors du massacre de Rohingyas, personne n’a dit aux bouddhistes de France de montrer leur désaccord par la manifestation. Quand il y a un massacre en Israël, on ne dit pas aux juifs d’aller manifester. Au final, quand on dit aux musulmans qu’ils doivent aller manifester, c’est montrer qu’on ne les écoute pas toute l’année, ne pas voir qu’ils le feront. Dans tous les cas, on va être là, comme on a été là lors des rassemblements le 7 janvier. J’ai pu lire que certaines personnes à cette occasion avaient demandé où étaient les “femmes voilées” ou “les barbus” lors des recueillements. Les musulmans étaient bien présents, mais ils n’ont pas forcément une barbe ou le voile.

La condamnation de l’attentat contre Charlie Hebdo est donc une chose logique pour les musulmans ?

Il y a une règle en islam, de conduite morale, qui est d’ordonner le bien et de condamner le mal. Je traduis une formule idiomatique : “ordonner le bien”, c’est aider les pauvres, ramasser les papiers par terre dans la rue. Condamner le mal se fait “par la main”, c’est-à-dire agir concrètement (une personne se fait agresser, je dois pousser le voleur), “par la bouche” (crier pour prévenir) et, si on ne peut pas le faire, alors condamner le mal “par le cœur” et c’est là “le plus bas niveau de la foi”. Oui, les musulmans doivent donc rejeter le mal. Le problème est sur la formulation impérative lancée par certains après l’attentat, qui disent : “Il faut que les musulmans condamnent, sinon ils sont d’accord avec ce qu’il s’est passé.” Ça, ce n’est pas possible, ce n’est pas acceptable, ce sont des assignations à comparaître.

Ceux qui ont attaqué Charlie Hebdo peuvent-ils être considérés comme musulmans ?

Quand on agit comme ça, on adhère à une idéologie mortifère, comme ce fut le cas des membres d’Action Directe ou des Farc, ce n’est pas lié à une désespérance. Beaucoup de gens qui ont agi de la sorte n’ont pas appris les règles de l’islam. Dans sa conférence, l’imam de Brest montre que toute personne est liée par un contrat et une obligation de respect mutuel. Si elle ne les respecte pas, il y a trahison. Ce contrat, ça peut être un visa pour un pays, la nationalité française, une carte d’identité. Par exemple, en acceptant la nationalité française, l’individu doit respecter les clauses que cela sous-entend. De même, ceux qui prétendraient réagir à une situation ainsi, il faut savoir qu’il est interdit dans l’islam de répondre à un mal par un mal.

Les attentats peuvent-ils être condamnés par des fatwas ?

Des tracts salafistes circulent sur Internet avec une fatwa sur les attentats. Je précise, car il y a parfois confusion : une fatwa est un avis juridique, pas une condamnation à mort. Dans ces tracts, le grand moufti d’Arabie saoudite, qui est la plus haute autorité religieuse du Royaume, rejette les attentats. C’est exceptionnel que les salafistes se mobilisent comme cela, car ils refusent de rentrer dans la politique. Le fait de faire ça, qu’ils communiquent beaucoup, est un symbole fort.

Comment voyez-vous la suite ?

“Wait and see”, comme on dit en anglais. J’ai vu les évolutions après le 11 septembre, les attentats de Madrid ou Londres. Aujourd’hui, c’est la première fois qu’il y a autant de solidarité avec le monde musulman. Les gens demandent de ne pas faire d’amalgame. Le souci reste le même, on a les agitateurs, issus de la fachosphère, qui attisent la haine, tentent de jouer sur les peurs. Malgré leur pression, il y a quand même un vrai tournant. Quantitativement, je n’ai jamais lu autant de marques de sympathie à l’égard des musulmans, au sens grec du terme, c’est-à-dire “souffrir avec”. Il y a donc une lueur d’espoir. Mais je pense à toutes les mosquées qui se font tirer dessus, les gens qui vont subir des représailles, ceux qui vont se faire cracher dessus. J’ai la chance de travailler pour moi-même, je n’aurai pas à supporter les collègues de travail qui peuvent faire des commentaires malgré eux parfois sans se rendre compte du mal qu’ils font involontairement avec des petites remarques.

Les amalgames ne seront-ils pas quand même faits ?

Je déteste quand on m’assimile à ces voyous. Ce n’est pas moi qui ai fait cette attaque. Avant de faire des amalgames, dites-vous que c’est comme si votre petit frère faisait une bêtise et que votre père vous mettait une baffe alors que vous n’avez rien fait de mal. Vous ressentez une terrible injustice quand enfant vous vous faites gronder pour rien. La solution qui rééquilibrera les choses et empêchera les amalgames reste le traitement médiatique. Internet permet d’entendre quelques voix, mais les grands médias doivent suivre. Je garde aussi l’espoir, car il y a une grande différence entre les générations. Les plus jeunes vont ou sont allés à l’école avec des Africains, des Arabes, des Juifs, et c’est normal pour eux de vivre ensemble. Les plus âgés ont parfois une image de l’autre uniquement à travers des faits divers. Avec le temps, les regards vont changer.

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