Arménie

L’inéluctable assimilation des Arméniens

À l’aube de la quatrième génération post-génocide, la communauté arménienne de Lyon, à la fois discrète et ouverte, est à la croisée des chemins. Entre intégration et francisation.

Il ne faut pas se raconter des histoires, la troisième génération née ici est quasiment assimilée”, assène comme une évidence Michaël Cazarian, président pour la région Centre du Conseil de coordination des organisations arméniennes de France (CCAF). Pour les 135 000 Arméniens de Rhône-Alpes, la question de l’intégration semble définitivement reléguée au rang des contes et histoires pour enfants. Le vrai sujet teinté de crainte qui est sur toutes les lèvres, c’est la disparition de la culture arménienne de la diaspora.

Mariages mixtes ?

En 1978, la géographe lyonnaise Aïda Boudjikanian-Keuroghlian écrivait déjà que "la majorité des Arméniens rhônalpins [assumaient] sans trop s’y attacher leurs origines particulières” et qu’“au bout de deux générations, il [était] extrêmement difficile d’être arménien". Elle concluait son étude sur les Arméniens en Rhône-Alpes par une alternative : "Quel sera le sort de la minorité arménienne ? Les uns prédisent sa disparition au bout de deux ou trois générations. Les autres, plus optimistes, croient que si l’ethnie a survécu tant de siècles sans organisation étatique sur ses terres mêmes elle saura bien se préserver dans les conditions sécurisantes de la diaspora*."

Plusieurs indices peuvent expliquer cette assimilation naturelle, notamment celui des mariages mixtes franco-arméniens. Selon les dernières statistiques de l’Église apostolique arménienne de France, plus de six mariages sur dix sont des mariages mixtes. Marie-Sophie Kirassian, la présidente du Cercle lyonnais des femmes arméniennes, nous explique que son mari souhaiterait que leur fille aînée épouse un garçon de la communauté, "mais ce n’est pas une priorité".

Pour Souren Panossian, chroniqueur occasionnel à Radio Arménie (basée à Décines), on ne peut plus véritablement considérerle mariage mixte comme un facteur significatif d’assimilation. "Car c’est ailleurs que se cache plus sournoisement le danger. C’est la dégradation des modes de transmission de nos valeurs d’une génération à l’autre qui fait l’assimilation, avance-t-il. Il n’est nul besoin pour un père, une mère, un grand-père ou une grand-mère d’avoir un conjoint arménien ou pas, pour apprendre à ses descendants à aimer et pratiquer notre langue, à insuffler à ses enfants ou petits-enfants la conscience et l’âme arméniennes."

Militantisme, job à plein temps

Ce souffle arménien, aujourd’hui, un noyau dur d’une dizaine de trentenaires se décarcasse pour le stimuler. "On a repris l’Association culturelle arménienne de Lyon il y a environ six ans. Elle était plus ou moins en sommeil", explique Vahé. Changement de discours radical. "On en a marre d’être réduits au génocide, lâche Harout. À trop vouloir se justifier du génocide, on en oublie notre culture. On a une culture arménienne, une richesse, un patrimoine, pourquoi ne les mélangerait-on pas aux années 2000 ? C’est System of a Down [célèbre groupe de heavy metal, NdlR], c’est Tigran [pianiste de jazz très en vogue]..." Et de poursuivre : "Pour moi, c’est du boulot d’être arménien, de garder les traditions. Ça m’a coûté tous mes samedis matin à apprendre la langue." "Le fait d’être intégré mais pas assimilé demande des efforts et du temps", insiste Vahé.

Si la mayonnaise de cette intégration, à la limite de l’assimilation, a aussi bien pris, c’est que la communauté arménienne s’est structurée autour d’un tissu associatif très dense. Selon le consulat d’Arménie de Lyon, la ville compterait une quarantaine d’associations. Culturelles, sportives, éducatives... "Le tissu social arménien est très très fort, explique Michaël Cazarian, du CCAF. Dès l’arrivée des premiers rescapés, dans les années 1920, les Arméniens apatrides ont cherché à se rassembler et recréer du lien. Ils ont créé des associations compatriotiques en se regroupant par région et ville d’origine."

Les liens étroits entre le Dachnak
et le PS local

Ce sont les partis politiques arméniens qui ont pris en main l’organisation de la communauté. Il y avait les "rouges", l’ADL Ramgavar, et les "bleus", le Dachnak, Fédération révolutionnaire arménienne. Si le premier a disparu du paysage lyonnais, le second en revanche est encore très actif. Proche du PS local, le Dachnak compterait encore une poignée de militants également encartés chez les socialistes du Rhône. "Il y a des accords électoraux entre les deux formations politiques, assure une figure de la diaspora arménienne régionale. Le Dachnak a toujours appelé la communauté arménienne à voter Sturla à Décines, Bret à Villeurbanne, Geoffroy à Vaulx-en-Velin et Collomb à Lyon."

Fin septembre 2011, en pleine campagne présidentielle, François Hollande s’était d’ailleurs rendu à Alfortville (Val-de-Marne), l’une des grosses communautés arméniennes françaises, où le Dachnak tenait un meeting de soutien. "S’il n’y avait pas 600 000 Arméniens en France, 40 000 à Lyon et 135 000 en Rhône-Alpes aussi bien intégrés, je ne suis pas sûr qu’il y ait une telle attention des élus sur ce petit pays", estime la même source. C’est d’ailleurs à Jean-Paul Bret, député PS du Rhône et président du groupe France-Arménie à l’Assemblée nationale, qu’on doit la loi sur la reconnaissance du génocide arménien.

À cet historique lobby arménien s’oppose aujourd’hui un lobby turc "assez actif", assure-t-on dans la mouvance politique arménienne. "Un lobby d’État... Les Turcs s’implantent dans les fiefs arméniens. On sait par l’ambassade que des associations se montent pour influer au niveau des politiques." Avec, en éternelle toile de fond, la négation du génocide – dont la commémoration du centenaire se tiendra le 24 avril prochain place Bellecour. Et Michaël Cazarian d’avoir le mot de la fin ( ?) : "Nous, les Arméniens, à la différence des Turcs, on est au-delà de l’intégration : on est assimilés."

* Les Arméniens dans la région Rhône-Alpes – Essai géographique sur les rapports d’une minorité ethnique avec son milieu d’accueil, Association des amis de la Revue de géographie de Lyon, 1978.

> Pour continuer sur le sujet : Ces Arméniens de Lyon. Portraits + "L'identité arménienne est devenue plurielle"

d'heure en heure
d'heure en heure

derniers commentaires

réseaux sociaux

Nos BD
Faire défiler vers le haut