Alzheimer : Grossetête sous l’influence des laboratoires ?


Par Emmanuelle Sautot
Publié le 31/10/2012  à 09:38
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À Bruxelles, les lobbyistes essaient d’influencer les députés et les rapporteurs qui font évoluer la législation. L’eurodéputée Françoise Grossetête, via l’Alliance européenne contre la maladie d’Alzheimer, dont elle est la présidente, est cernée par les groupes de pression des lobbys pharmaceutiques, qui financent à hauteur de 30 % son association. Les conflits d’intérêts de ses anciens assistants parlementaires posent également des questions d’éthique.

Françoise Grossetête, lors du premier tour des élections régionales 2010 © Tim Douet
© Tim Douet
Françoise Grossetête, lors du premier tour des élections régionales 2010.

Elle ne s’en cache pas et en est fière. Sa lutte contre la maladie d’Alzheimer, Françoise Grossetête, eurodéputée et conseillère régionale Rhône-Alpes (UMP), la mène sur tous les fronts, à Bruxelles et à Paris, depuis bientôt cinq ans, afin de soutenir la recherche. Et force est de constater que son travail paie.

Depuis le 10 juillet 2007, date à laquelle elle a été élue présidente de l’Alliance européenne contre la maladie d’Alzheimer, différents programmes se sont succédé au plan national et européen. Elle a notamment participé à la mise en œuvre du plan Alzheimer 2008-2012 lancé par Nicolas Sarkozy : une manne de 165 millions d’euros pour sa cause. Mais son plus gros succès reste d’avoir contribué à la reconnaissance de la maladie d’Alzheimer auprès de la Commission européenne, comme une priorité de santé publique. Dès 2009, le plan français voulu par Nicolas Sarkozy a été décliné au niveau européen. Du coup, les subventions européennes pleuvent. En 2010, 100 millions avaient déjà été dépensés par les institutions afin de soutenir la recherche et les laboratoires pharmaceutiques, auxquels il faut ajouter 50 millions destinés à financer dix projets de recherche sur la maladie d’Alzheimer, dans le cadre du programme de recherche sur les maladies neurodégénératives, 17 millions pour une étude sur l’optimisation de biomarqueurs et 10 millions pour PharmaCog, un partenariat public-privé qui tente de développer de nouveaux outils pour tester des médicaments plus efficaces.

En 2009, pour la remercier, Brian Ager, ex-directeur général de l’EFPIA (European Federation of Pharmaceutical Industries & Associations, la fédération européenne de l’industrie pharmaceutique), lui décerne le prix de la meilleure parlementaire de l’année dans le domaine de la santé. 

Alzheimer Europe : un groupe de lobbys financé par les firmes pharmaceutiques

Le hic, c’est que l’association Alzheimer Europe, maison mère de l’Alliance européenne contre la maladie d’Alzheimer dont Mme Grossetête est présidente, n’est autre qu’un groupe de pression, inscrit dans le registre européen des lobbys qui ont leurs entrées à Bruxelles. Sur le site de la Commission européenne, sa fiche est en consultation libre et l’association ne cache pas ses intentions. Son activité principale ? “Notre groupe de pression travaille pour développer un programme d’action européen sur la démence et établir des stratégies nationales d’action sur la maladie d’Alzheimer”, peut-on lire sur cette fiche. Mais cette association, censée représenter les intérêts des malades, est noyautée par les laboratoires pharmaceutiques.

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Des fonds...

En 2011, plus de 30 % du financement d’Alzheimer Europe provenait des “big pharma”, soit 391 000 euros émanant de sponsors tels que Janssen (le laboratoire qui commercialise le Reminyl, un traitement pour la maladie d’Alzheimer), Lundbeck (qui a mis sur le marché l’Ebixa, un autre médicament prescrit pour cette maladie), mais aussi Pfizer, Bayer, Lilly, Sanofi et GlaxoSmithKline. Le hasard veut que l’estimation des coûts liés aux activités de lobbying déclarée par l’association atteigne 325 000 euros. Soit 83 % des sommes versées par les industries pharmaceutiques à l’association. Les firmes financeraient-elles entièrement les activités de lobbying menées par Alzheimer Europe ?

“Aujourd’hui, beaucoup d’associations européennes de patients sont de véritables chevaux de Troie des firmes. Leurs méthodes sont classiques : elles produisent des rapports alarmants et tissent un réseau parlementaire fort. D’autre part, elles ont les mêmes objectifs que les labos pharmaceutiques : la “promotion” de la maladie, l’accent mis sur un diagnostic précoce (si possible avant l’apparition de tout symptôme), l’appel au financement de la recherche et particulièrement aux partenariats public-privé, et l’appel au remboursement des médicaments et des tests “diagnostics” à venir”, explique Michèle Rivasi, députée européenne (EELV), spécialiste des questions de santé. C’est l’un des nouveaux modes d’action des lobbys des industries pharmaceutiques : se masquer derrière des associations de malades ou de consommateurs afin d’influencer les décisions politiques.

... et des hommes

Au sein d’Alzheimer Europe, les firmes ont placé leurs hommes. Annette Dumas, la responsable des affaires publiques de l’association, est en fait une consultante indépendante, ancienne lobbyiste pour Merck Sharp & Dohme (MSD). Elle est également membre du think tank de la puissante EFPIA, qui représente les intérêts des quarante leaders du marché pharmaceutique en Europe. Jean Georges, le directeur général de l’association, est également membre du comité consultatif de santé de GlaxoSmithKline. Les conflits d’intérêts et les liens avec les laboratoires sont omniprésents à l’échelon européen. Ce qui peut biaiser l’action des bénévoles qui s’engagent de bonne foi au niveau local.

De son côté, Françoise Grossetête se défend d’être instrumentalisée par les industriels ou d’être dans une situation de conflit d’intérêts : “Je suis présidente de cette association, mon rôle est de secouer les ministres de la Santé, mais je le fais bénévolement. Oui, Alzheimer Europe est un groupe de pression, mais Greenpeace aussi ! Jamais on ne pourra démontrer que j’ai le moindre conflit d’intérêts, car je suis quelqu’un d’indépendant, et j’y tiens. Quand je défends un point de vue, c’est que j’ai une réelle conviction, personne ne me l’a imposé.” Sur le financement de l’association par les laboratoires, Grossetête élude la question.

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5 millions d’euros pour la communication

Même la Commission européenne se fait berner. Dans le cadre de l’Année européenne du vieillissement actif, elle vient de verser une subvention de 5 millions d’euros aux associations de malades d’Alzheimer, dont Alzheimer Europe, au titre de la “communication”. Derrière, les industriels engrangent de l’argent public. “Ces 5 millions vont aux associations qui communiquent sur les questions de vieillissement et de lutte contre la maladie d’Alzheimer. Le tissu associatif est essentiel”, assure Françoise Grossetête. Pour Michèle Rivasi, au contraire, ces formes de financement sont à proscrire. “C’est scandaleux ! La Commission sait pertinemment que les industriels sont derrière ces associations, pourquoi continue-t-elle à financer leur communication ? On a déposé des amendements en ce sens. Mais cela continue”, s’emporte-t-elle.

40 millions d’euros de lobbying par an

Un rapport publié par Health Action International et le Corporate Europe Observatory (CEO), deux organismes indépendants qui travaillent respectivement sur les lobbys et la démocratie et sur l’accès aux soins, affirme qu’au moins 40 millions d’euros sont dépensés par les lobbys pharmaceutiques chaque année à Bruxelles. Le registre européen des lobbys, auquel l’inscription reste une démarche volontaire, donne un aperçu des sommes versées.

En 2011, Bayer a dépensé 2,5 millions d’euros au titre de ses activités de lobbying, GSK entre 800 000 et 900 000 euros, Sanofi et Lundbeck entre 500 000 et 600 000 euros. Mais tous les acteurs ne se sont pas inscrits, le registre est encore largement incomplet et aucun organe de contrôle n’a été mis en place.

© Lyon Capitale

À Bruxelles, 15 000 lobbyistes exercent des activités d’influence auprès des institutions européennes. Géographiquement, leurs bureaux sont concentrés dans un rayon de 4 kilomètres carrés autour du siège de la Commission et du Parlement. L’infiltration se fait par l’apport de notes, de rapports ou de brochures sur les sujets débattus au Parlement et à la Commission, transmis aux députés. Séminaires et colloques, organisés au cœur même des institutions européennes, marquent leur facilité d’accès aux responsables politiques.

Interrogé par le réalisateur du documentaire The Brussels Business*, Craig Holman, un lobbyiste américain, décrit les méthodes des groupes de pression : “Quand j’ai commencé ma carrière en tant que lobbyiste à Washington en 2002, les pressions s’exerçaient au moyen de cadeaux, de soutiens de campagne, de collecte de fonds ou de débauchage par des emplois lucratifs. Je me suis vite rendu compte que, si je n’avais rien à donner, je ne pouvais pas m’adresser au législateur.” Entretemps, ce lobbyiste a mis au point une loi, l’Honest Leadership and Open Government Act, pour réformer le lobbying aux États-Unis. Mais, à Bruxelles, ces pratiques, notamment le pantouflage, ne sont toujours pas sanctionnées.

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* Long-métrage documentaire sur l’influence des lobbys à Bruxelles, réalisé par Friedrich Moseret Matthieu Lietaert.

 

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Un pantouflage actif autour de l’eurodéputée

Jérémy Michel, assistant de François Grossetête de 2000 à 2006, est passé du public au privé sans être inquiété. Un mois après avoir quitté les bureaux de l’eurodéputée, il était embauché chez Sanofi, en tant que directeur des affaires européennes. “C’est un classique, le lobbyiste tente d’influencer sa cible en lui glissant que, si tout se passe bien, s’il fait passer un amendement, il pourrait lui proposer un job intéressant à la fin de son mandat. On imagine donc que la personne va tout faire pour plaire à son futur employeur”, indique Martin Pigeon, du CEO. Mais l’histoire va plus loin. Dans un rapport du CEO, il est précisé qu’à l’époque où Jérémy Michel était au Parlement il travaillait avec Géraldine Philibert, également assistante parlementaire de Mme Grossetête. Le 21 avril 2010, Jérémy Michel, alors passé chez Sanofi, envoie un mail à Philibert, devenue conseillère d’un député rapporteur sur les effets des médicaments, afin de lui donner la position de Sanofi sur un amendement proposé par le rapporteur. Dans la foulée, Philibert transmet un mail au rapporteur, identique aux modifications proposées par M. Michel, de Sanofi.

Interrogée sur cette pratique, Françoise Grossetête assure que l’industrie pharmaceutique “n’a pas besoin de ça pour avoir des informations privilégiées”. “Ils ont tous du personnel qui travaille déjà au sein de la Commission, ils n’ont pas besoin des assistants de tel ou tel député, indique-t-elle. Mais je vous avoue que j’étais furieuse. Les labos lui proposaient un salaire nettement supérieur à celui que je lui versais ! Je n’étais pas contente, car c’était un assistant très efficace.”

 

Le futur traitement : une vraie poule aux œufs d’or

Il faut dire que le lobbying en vaut la chandelle. Le marché des traitements anti-Alzheimer est lucratif. En France, il rapporte 280 millions d’euros aux quatre laboratoires qui ont commercialisé l’Aricept (laboratoires Eisai), le Reminyl (Janssen-Cilag), l’Ebixa (Lundbeck) et l’Exelon (Novartis Pharma).
Mis sur le marché depuis 2007, ils sont aujourd’hui considérés comme très peu efficaces par la communauté scientifique et ayant des effets indésirables graves sur la santé des patients (atteintes cardiovasculaires, digestives et neuropsychiatriques). Autrefois remboursés à 100 %, puis à 65 %, par la Sécurité sociale, ils ne le sont plus qu’à hauteur de 15 % depuis le 15 mars dernier et une décision de la Haute Autorité de santé, au vu de l’efficacité non démontrée de ces quatre médicaments. En 2010, le coût du remboursement des médicaments anti-Alzheimer s’est élevé à 270 millions d’euros.

Malgré les financements publics, depuis 2007, la recherche n’a pas avancé d’un iota sur les futurs traitements de la maladie d’Alzheimer. Les laboratoires Johnson & Johnson et Pfizer ont récemment annoncé l’arrêt de leurs essais cliniques de phase 3. Mais le combat est ailleurs : les laboratoires se focalisent dorénavant sur les biomarqueurs et le diagnostic précoce de la maladie. “C’est devenu LA grande bataille de l’industrie. Faute de trouver un traitement efficace, les firmes pourront vendre des diagnostics de “pré-Alzheimer” avant même que la maladie ne se déclare. Ce qui ne présente aucun intérêt pour le malade !” précise Michèle Rivasi.

“Aujourd’hui, aucun des médicaments sur le marché n’est efficace, et en plus ils peuvent être dangereux, renchérit le professeur Philippe Even, directeur de l’Institut Necker et auteur d’un Guide des 4 000 médicaments, utiles, inutiles ou dangereux. Tous les laboratoires s’accrochent, car celui qui trouvera un traitement contre la maladie d’Alzheimer aura décroché la poule aux œufs d’or.” Aujourd’hui, 35 millions de patients seraient atteints par cette maladie à travers le monde. Et ce chiffre pourrait doubler d’ici vingt ans.

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Cet article est extrait du dossier “Trop puissants lobbys ? Trois enquêtes au cœur des groupes de pression, de Bruxelles à Paris”, paru dans Lyon Capitale n° 715 (octobre 2012).

Suite à sa publication, Mme Grossetête a souhaité exercer son droit de réponse : son texte est en ligne ici.

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Sur le pouvoir des lobbys à Paris, lire : “Les lobbys très à l’aise avec la gauche”

 

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