L’Amis formidable des Assises du roman


Par Caïn Marchenoir
Publié le 31/05/2013  à 07:51
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Martin Amis est sans conteste l’un des invités les plus passionnants de cette 7e édition des Assises. Il vient de sortir Lionel Asbo, l’état de l’Angleterre, roman sur lequel flotte déjà un parfum de scandale. Mais c’est toute son œuvre qui mérite d’être découverte.

Publié en France en 1998, La Flèche du temps* a cette incroyable singularité de commencer par la fin. Véritable exploit littéraire, le roman nous fait revivre la vie d’un médecin nazi à reculons. Ainsi émerge-t-il au début d’une pénible agonie pour recouvrer petit à petit l’usage de ses capacités. Plus le récit progresse, plus le personnage rajeunit… Toutefois, tout en étant une réussite incontestable, ce livre n’est pas le plus captivant de Martin Amis. Il témoigne de la maîtrise dont l’écrivain jouit dans l’art de construire un livre aussi bien que dans l’intelligence, la force de l’écriture. Il faut dire que Martin Amis a été à bonne école puisque son père n’est autre que Kingsley Amis, écrivain prolixe et reconnu, commandeur de l’ordre de l’Empire britannique. Mais on peut d’ores et déjà affirmer que la trace que laissera le fils dans les lettres britanniques a dépassé celle du père et, surtout, qu’elle sera moins conventionnelle.

Son entrée en littérature fut d’ailleurs fracassante. Avec Le Dossier Rachel, son premier roman, paru en 1973, il renouvelle le genre de l’éducation sentimentale. Il nous immerge dans la vie d’un jeune homme de bonne famille qui collectionne les succès amoureux. Et il décrit avec une précision peu fréquente dans l’Angleterre de l’époque les frasques sexuelles de son héros : “Le con de Rachel était un des plus plaisants qu’il m’ait été donné de découvrir : ni du genre paille de fer au bain-marie, ni déchets de poisson en sachet ni poche de gilet imprégné de graisse…”

Une écriture caustique comme la soude

La sexualité occupe d’ailleurs une place importante dans son œuvre, puisqu’il met en scène dans Money, money un réalisateur de films publicitaires alcoolique, obsédé aussi bien par l’argent que par le sexe. Manière de frère anglais aux héros de Michel Houellebecq, qui devrait aussi beaucoup à Bukowski. Mais le thème de la misère sexuelle, s’il est récurrent chez lui, n’est pas tout le temps central. Dans La Maison des rencontres, il explore d’une façon aussi inattendue que documentée la Russie de Staline et son univers concentrationnaire à travers l’histoire bouleversante de deux frères amoureux d’une même femme. Encore un récit virtuose à l’humour implacable. L’écriture caustique comme la soude d’Amis pouvant se couler avec bonheur dans tous les moules qu’il a envie de façonner.

Il a ainsi écrit ses mémoires, Expérience, à moins de 50 ans, où il règle son compte à la figure paternelle. Et des recueils de critiques, de reportages ou de portraits admirablement croqués. Autant d’ouvrages qui, après avoir fait d’Amis l’enfant terrible des lettres anglaises, ouvrant la voie à Jonathan Coe et Will Self, l’ont transformé en un écrivain incontestablement reconnu. Même si son regard acide continue de déranger. La polémique est en effet encore au rendez-vous avec son dernier ouvrage, Lionel Asbo, l’état de l’Angleterre, qui renoue avec sa volonté de porter sur son pays un regard sans concession. C’est le portrait implacable d’une banlieue anglaise d’aujourd’hui, peuplée de filles-mères de 17 ans, d’enfants déjà familiers de la prison du quartier et de jeunes dealers qui n’aiment que leurs pitt-bulls.

* Les livres de Martin Amis que nous citons sont tous publiés aux éditions Gallimard et pour la plupart en Folio, sauf Le Dossier Rachel (éd. Le Serpent à plumes).

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Parcours d’une œuvre : Martin Amis. Samedi 1er juin à 20h30, aux Subsistances, 8 bis quai Saint-Vincent, Lyon 1er.

L’Angleterre de Martin Amis, le documentaire réalisé par Mark Kidel, sera projeté en avant-première à l'issue de la rencontre.

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A lire aussi : nos précédents chapitres dans cette série d'Assises – le pouvoir de (Richard) Powers, le temps de Tristan Garcia, Doubrovsky-Angot/Autof(r)ictions et la mortelle trouvaille des Assises (Bergounioux)

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