Judith Bernard : "Je suis partie de Lyon écorchée vive"

Lyon Capitale : Pourquoi qualifiez-vous votre texte de "roman" alors qu'il est rigoureusement autobiographique ?
Judith Bernard : Le matériau de travail c'est du vécu ; je ne travaille qu'avec du vrai. Je crois que l'imagination n'est pas si inventive que ça. Au fond, le vécu est ce qu'il y a de plus original, de plus inédit. Qualifier ce texte de "fiction", c'est simplement une manière pour moi de reconnaître que cette histoire-là est réinventée par le travail de l'écriture.

Ce roman raconte le "drame personnel" d'une jeune normalienne qui n'obtient pas les félicitations du jury à sa thèse préparée à Lyon. Comprenez-vous que cela puisse paraître... dérisoire ?
C'est sur ce mode-là que Chronic'art m'a complètement démolie ! Ils flinguent le texte en disant que le seul suspense c'est de savoir si cette pauvre petite universitaire va avoir les félicitations du jury à sa thèse... Ce dont tout le monde se fout, et je suis bien d'accord avec ça : c'est dérisoire. En même temps, ça a des conséquences concrètes sur des vies toutes entières. Moi je paie année après année ce qui m'est arrivé en étant prof dans le 9-3 (Seine Saint-Denis, ndlr), ce que je n'ai pas choisi, ce pour quoi je ne suis pas formée. Et vraiment j'en bave un maximum !

Hamster, Koala, Hibou... Pourquoi avez-vous donné aux universitaires des noms d'animaux ?
Ça me permettait d'en faire des petites créatures beaucoup plus faciles à mettre à distance et à manipuler. Et puis ça donne au récit une dimension de fable, façon La Fontaine. Enfin, ces noms d'animaux permettent d'insister sur la dimension corporelle des personnages et de déjouer un peu la prétention des universitaires à être de purs esprits. Je voulais absolument mettre beaucoup de viande et de dents dans mon récit car la question du corps et des pulsions corporelles est importante. C'est une manière de dire que l'espace universitaire n'est absolument pas épargné par le règne d'une forme d'animalité.

L'université, c'est la loi de la jungle ?
Oui, toutes les violences de la loi de la jungle sont transposées en violences symboliques : on ne s'entredévore pas pour de vrai mais sur le plan symbolique, on se détruit, on se désire, on s'écrase les uns les autres. Ça vaut le coup de le dire de ce monde-là car c'est un milieu assez fascinant, auréolé d'un certain prestige qui peut laisser penser qu'on est dans le règne de l'honnête homme, des purs esprits qui ne sont habités que par le souci de faire avancer la connaissance.

Vous êtes assez féroce avec les personnes, dont Christine Hamon alias madame Hamster, que vous avez cotoyées à l'université Lyon 2, qui paraissent médiocres, un peu pathétiques, toutes manipulées ou manipulatrices...
J'ai conscience d'être assez mal tombée, dans un espace où des personnalités pas très stimulantes et pas très stimulées étaient très nombreuses. Le milieu universitaire, avec son autonomie totale de fonctionnement, permet à des gens sans grande valeur d'avoir énormément de pouvoir et d'influence sur la vie des autres. L'espace universitaire laisse libre cours à toutes les pulsions y compris les plus destructrices, sans possibilité d'arbitrage ou de recours. Mais je ne suis pas la première à dire qu'il y a de la médiocrité chez les universitaires : tous les romans de David Lodge ne parlent que de ça...
Juliette a collectionné un nombre impressionnant d'amants pendant ses années lyonnaises, dont certains sont assez facilement identifiables...
C'est vrai ? C'est embêtant ça ! (rires) Le fait que Juliette soit une grande gonzesse débordée par sa propre sensualité et toujours pleine d'appétits fait complètement partie du personnage. Et cela se met en scène en la mettant en relation avec des amants. Impossible de faire l'impasse sur la question du désir et de la dispersion charnelle de Juliette. Parce que c'est possible que ce soit cela qui la rende inadéquate pour intégrer le monastère des purs esprits.

Qu'est-ce qui peut donner à ce petit drame personnel une visée plus universelle ?
J'ai l'impression de parler plus généralement de la question de l'individu par rapport au groupe, de l'inadaptation fondamentale du sujet. Et aussi de la thématique de l'invasion du corps dans les rapports sociaux qui sont sans qu'on se l'avoue, complètement parasités ou nourris des pulsions corporelles, d'humeurs, d'odeurs, de désirs... La relation à l'autre, c'est d'abord une relation corporelle et je trouve que la société fait un peu l'impasse dessus.

Lyon, c'était l'enfer ?
Maintenant j'ai remis des couches par dessus, je suis retournée à Lyon avec beaucoup de plaisir. J'ai de la famille là-bas et on descend souvent la voir et profiter des vélo'v... Mais au moment du départ, j'avais le sentiment de quitter les enfers et de revenir à la vie. La ville était totalement associée à cette expérience désastreuse d'échec universitaire et d'égarement profond par rapport à ce que j'étais et voulais devenir. Je suis sortie de Lyon écorchée vive en ayant le sentiment que c'était la ville qui m'avait presque retourné la peau.

Peut-on "revenir à la vie" dans le 93, département souvent épinglé pour sa violence, notamment en milieu scolaire  ?
L'hostilité est réelle mais elle est directe, frontale : tu peux donc y faire face parce qu'elle t'est adressée ouvertement. Dans le 9-3, le fait d'avoir un corps et de savoir s'en servir n'est pas un handicap ! Le fait d'avoir un certain charisme, des qualités de comédienne, d'être capable de tenir debout sur un plateau et de projeter sa voix et d'habiter son propos, ça te sert, ça te permet de tenir une classe. Alors que j'ai parfois eu l'impression que dans le monde universitaire cela me disqualifiait. Le problème de l'université c'est que les violences symboliques sont détournées, tu ne peux pas y répondre. Jamais personne ne te fait offense frontalement, donc tu ne peux jamais te défendre. Je préfère les combats de boxe plus ouverts.

Judith Bernard, Qui trop embrasse, éditions Stock.

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