Transferts : deux lyonnais s'attaquent au lobby du foot

Enquête parue dans le numéro d'octobre de Lyon Capitale.

Foot-business. Une entreprise lyonnaise part en croisade pour moraliser les transferts dans le football. Un combat d'autant plus d'actualité qu'une proposition de loi en débat à l'Assemblée pourrait ouvrir la porte à toutes les combines offshore.

Cette année encore, le mercato estival a battu des records : 98 transferts de joueurs de Ligue 1 ont été enregistrés, pour des sommes avoisinant les 215 millions d'euros. A lui seul, l'OL a acheté pour 57 millions et vendu pour 34,5 millions. Dans une petite rue calme de Villefranche-sur-Saône, deux Lyonnais, dont l'ex-défenseur des Bleus et de l'OL Bruno N'Gotty, s'intéressent de près au sujet. Aujourd'hui en fin de carrière à Leicester (D3 anglaise), ce dernier finance E.S.C. (European Sport Certification), une SARL qui veut mettre en place une certification des agents sportifs et ainsi assainir le milieu du football.
30 millions d'euros reversés aux agents
Le projet de Bruno N'Gotty permettrait d'en finir avec une pratique illégale, la rémunération par les clubs des agents de joueur. Et revenir à un principe sain : que le joueur paye directement son agent, afin d'éviter les flux financiers opaques, les rétro-commissions et les petits arrangements financiers entre dirigeants de clubs, agents et parfois joueurs. Une analyse complètement partagée par le député UMP de Saône-et-Loire Dominique Juillot, par ailleurs président du club de basket l'Elan Sportif Chalonnais (Pro A), qui a rendu l'année dernière un rapport d'information sur les transferts et les agents de joueurs. Page 97, il évalue les commissions perçues en 2004 par les agents du foot en France à 30 millions d'euros : "Ce montant apparaît largement suffisant pour permettre nombre de reversements et de partages de commissions " estime le député.

Cité dans le rapport, Michel Platini, le président de l'UEFA, prend de fait la défense du projet lyonnais pour mettre fin à ces rétro-commissions : " Il n'y a qu'une solution : que les joueurs rémunèrent les agents, et qu'il soit interdit aux clubs de les rémunérer. Cela réglera le problème. Car les joueurs ne paieront les agents que jusqu'à un certain point ". Interrogé par Lyon Capitale, le président du syndicat des agents, Bernard Cauly, approuve (lire entretien). Tout comme le président Europe du syndicat des joueurs (FifPro), Philippe Piat : " Quand on met le nez dans les transferts, on voit que les agents touchent d'énormes commissions. Mais si c'était le joueur qui payait directement l'agent, vous croyez qu'il lui verserait 500 briques ? " Tout le monde semble donc sur la même longueur d'onde...
David contre Goliath en survêt'
Sauf que la proposition de loi présentée par le sénateur du Doubs, Jean-François Humbert (UMP), et qui a été votée le
4 juin dernier en première lecture au Sénat, prend l'exact contrepied de ce rapport : avec l'appui du secrétaire d'Etat aux Sports, Bernard Laporte, les sénateurs souhaitent en effet légaliser la rémunération des agents par les clubs ! " Je regrette que Bernard Laporte ne m'ait pas demandé mon avis, déplore Dominique Juillot. Avec cette loi, on décide de légaliser une pratique illégale. Ce n'était pas l'esprit du rapport en tous cas. " Et de conclure : " Pour moi, le problème va bien au-delà du paiement des agents : on doit aller plus loin en matière de flux financiers. On ne peut pas me dire qu'à la tête du foot on ne pourrait pas payer des gens qui contrôleraient ce qui se passe au moment du mercato ! Il y a un véritable problème de volonté politique des instances du football ".

Le hic justement, c'est qu'aujourd'hui, si la Ligue professionnelle du football a la main sur les transferts, son président - Frédéric Thiriez, depuis 2002 - est élu par les dirigeants de clubs. Or la grande majorité d'entre eux souhaitent continuer à rémunérer les agents. Et apparemment, leur lobbying auprès du gouvernement a porté ses fruits.

Autrement dit, la société lyonnaise ESC se bat contre un colosse aux pieds bien cramponnés. Ou l'histoire de David et Goliath revisité en survêt', sur une pelouse de foot. "Le football marche sur la tête et c'est le devoir des politiques que de le remettre dans le droit chemin, sans écouter ceux - les dirigeants de football - qui ont failli à leur mission de service public" estime François Raud, directeur général d'ESC. Parviendra-t-il à se faire entendre des députés ? Affaire à suivre...

Les contrats "Bibendum"
Prenons un exemple : le patron d'un grand club souhaite s'offrir un joueur dont la valeur est estimée à 10 millions d'euros. Au moment du transfert, tout le monde s'entend pour un prix de 30 millions. 10 millions seront versés au club vendeur et les 20 millions restants seront versé en "commission" à l'agent du joueur, dans une banque située dans un paradis fiscal. L'agent reviendra avec une valise et redistribuera le cash à tous les intéressés : les deux patrons, lui, le joueur... Dans le jargon du foot-business, c'est ce qu'on appelle un contrat " Bibendum ".
Aulas à contre-courant
Si la plupart des patrons de grands clubs de foot français font le pressing pour payer directement les agents, Jean-Michel Aulas prend le contrepied : " Je suis pour le système anglais qui consiste à ce que tous les transferts transitent par la Ligue et je suis pour un encadrement plus serré des agents ".

"On va légaliser des pratiques illégales"
Interview. Bertrand Cauly est un agent reconnu par les fédérations de football et de handball. Il est président-fondateur du Collectif Agents 2006.
Lyon Capitale : Pourquoi avez-vous créé un syndicat d'agents ?
Bertrand Cauly : Jusqu'à présent, le marché des agents était non-concurrentiel : sur les 230 agents français, tout était fait pour qu'une minorité détienne 90 % du marché... Dans les affaires qui ont secoué le football français, l'agent était trop souvent désigné comme le seul responsable. Il fallait qu'on défende notre profession. En évitant de tomber dans la caricature de l'agent mafieux qui ne pense qu'à s'en mettre plein les poches.

Que pensez-vous de la proposition de loi, actuellement en discussion devant le Parlement ?
C'est un revirement à 180 degrés ! Dans le rapport d'information sur les agents sportifs remis en février à l'Assemblée nationale, tout le monde disait qu'il fallait que ce soit le joueur qui paye son agent. Un an plus tard, ils font l'inverse... Ce projet de loi légalise des pratiques actuellement illégales et ouvre la porte à des dérives financières.

Comment expliquez-vous ce revirement ?
Les clubs ont fait leur travail de lobbying, bien aidés par la Ligue de football professionnel (LFP) qui agit comme un syndicat patronal. Ceux qui ont le pouvoir sont ceux qui ont l'argent... Dans cette histoire, ce qui est plus problématique, c'est que le ministère des Sports ne maîtrise plus rien.

Dossier réalisé par Guillaume Lamy et Razik Brikh

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