Jean-Baptiste Grange, golden boy des neiges

Février, la France et Val d'Isère accueillent les championnats du monde de ski. A domicile, Jean-Baptiste Grange, le slalomeur prodige, veut marquer son territoire et se couvrir d'or. Une ambition légitime pour le nouveau golden-boy du ski français. Gueule d'ange, attitude de gendre idéal et talent fou, Grange est prêt pour un festin.

Val d'Isère attend son roi. La France du ski espère couronner Jean-Baptiste Grange. Depuis 1982, la France n'a plus eu de champion du monde. Le petit gars de la vallée voisine incarne la relève et s'apprête à endosser son costume d'orpailleur. Il joue à domicile et sur une piste taillée pour lui : la Face de Bellevarde. "Aucun skieur ne l'aime et moi non plus. Je ne prends pas de plaisir, on se fait secouer et il faut s'accrocher pendant toute la manche. Elle me convient : elle est technique, exigeante. Elle peut me sourire", glisse Jean-Baptiste Grange en toute modestie. Le slalomeur de Valloire affole les compteurs quand les pistes se déguisent en murs. Au pied de la Face de Bellevarde, où il se présente en leader de la Coupe du Monde de slalom et deuxième au général toutes compétitions confondues, il sera servi.

Et si les sportifs français ont la fâcheuse tendance de ne pas répondre présent quand ils sont attendus sur la plus haute marche du podium, Jean-Baptiste Grange est fait d'un autre alliage. A seulement 25 ans, il est animé par un mental de vieux briscard. Chaque fois qu'il est en tête à l'issue d'une première manche de slalom, il l'emporte. "Cette situation le libère. Il fait partie d'une nouvelle génération de skieur : il ne se prend pas la tête, il est très cool. Une heure avant la course, il lit un bouquin ou écoute de la musique. Il ne bascule dans la compétition qu'une dizaine de minutes avant de s'élancer", raconte Jacques Théolier, son entraîneur en équipe de France. Jean-Baptiste Grange donne souvent l'impression d'être physiquement présent mais très loin de la réalité qui l'entoure. Quand il répond à la presse, il sourit mais son regard s'évade. Il ne parle que de ski, de ses sensations, de sa forme. Jamais de lui ou de ses passions. Tout juste sait-on que l'été, il aime faire de la moto. Un autre sport de vitesse et de solitude.

Le slalomeur de Valloire ne cultive pas le goût du secret mais ne s'expose que très peu une fois les skis remisés. Pas bling-bling pour un sou, ce nouveau riche (lire par ailleurs) n'appartient pas à la traditionnelle caste des sportifs fans de fringues de couturiers et de grosses bagnoles. Grange opte pour le profil du gendre idéal : beau garçon, gentil, simple et poli. A Wengen, il nous a répondu en toute simplicité. Il portait un tee-shirt blanc gagné il y a une décennie lors d'une course de quatrième rang.

Le star-système, très peu pour lui. Grange, fils et petit-fils de skieur de haut niveau, est un vrai montagnard. Pas bavard, ni associable, juste réservé. Les jours de succès, il ne se roule pas d'extase dans la neige. Tout juste s'il dévoile un sourire sympathique et enjôleur. "Certains skieurs avec les victoires et la gloire changent mais pas "Jibé" (en français dans le texte). J'ai beaucoup de respect pour lui... même quand il me bat", rigole le Croate Ivica Kostelic, dauphin de Grange au classement la coupe du monde de slalom. "Il est calme et posé. Il donne l'impression de toujours savoir ce qu'il fait", explique Didier Defago, un descendeur suisse. Jean-Baptiste skie pour lui et pour gagner. Et c'est finalement ce qu'il fait de mieux. Et la seule chose qu'il veut bien dévoiler.

Le roi des piquets

Jean-Baptiste Grange débarque sur la pointe des pieds, en 2004, dans le circuit de la Coupe du Monde. Les entraîneurs de l'équipe de France le lancent dans le grand bain pour l'aguerrir. Ils voyaient déjà en lui une promesse de lendemains radieux. "Lors d'un entraînement en 2005, il a battu le champion olympique Jean-Pierre Vidal avec 80 dixièmes d'avance sur une manche. Là, je me suis dit : "c'est la naissance d'un très bon", se rappelle Jacques Théolier. Après une poignée de courses foirées, Grange signe un premier exploit : il remporte le slalom du super-combiné de Val d'Isère. La France tient bien sa perle rare. Ne reste plus qu'à la polir. "Jean-Baptiste a ce que nous n'avons pas tous : du talent. Il est naturellement doué", sourit Ivica Kostelic. Surdoué même. En trois ans, Grange passe des top 30 à la victoire. "En 2006, j'ai eu un premier déclic quand j'ai vu que j'étais capable de réaliser quelques grosses manches. Un an après, j'ai réussi à bien skier sur deux manches et j'ai décroché une médaille de bronze aux mondiaux d' Are. Le dernier déclic a eu lieu l'an dernier, en 2008, à Alta Badia quand j'ai remporté mon premier slalom", analyse Jean-Baptiste.

Une seule fois, le slalomeur de Valloire va connaître l'amer goût de la défaite. En mars 2008. Leader de la Coupe du Monde de slalom, il part à la faute à quatre portes de l'arrivée de la dernière course. Le titre s'envole. Le slalom n'est pas une science exacte. "J'ai évacué l'épisode assez rapidement. Quand j'ai repris l'entraînement au printemps, je n'y pensais plus", avoue Jean-Baptiste. Pour suturer définitivement la plaie, Grange lève les bras dès la première course de l'hiver 2009, à Levi. Comme pour rappeler qu'il est l'unique boss du slalom.

Se construire un empire

Il a beau être un garçon réservé, Jean Baptiste Grange n'est en pas moins ambitieux. Après les piquets de slalom, il veut étendre son royaume à l'ensemble du ski. Cette saison, il a participé à un super-G, à tous les géants (il est actuellement 10ème de la Coupe du Monde de la spécialité) et les super-combinés où il brille (deuxième à Val d'Isère) et s'aventure même en descente. "En descente, je prends un peu de plaisir mais j'en ressentirai plus quand je commencerai à obtenir des résultats. Chaque fois que je prends le départ d'une course, c'est pour la gagner", glisse-t-il. L'hyper spécialiste se mue en polyvalent. Dans un coin de sa tête, il rêve de pouvoir un jour soulever le gros globe de cristal. Le trophée remis au meilleur skieur du monde : l'homme qui a accumulé le plus de points toutes disciplines confondues.

Pour arriver à ses fins, il doit grappiller des points sur tous les terrains. Un défi loin d'être insensé. Depuis le début de sa carrière, dans un sport à maturation lente, il gagne une course tous les dix départs. Soit le même ratio que Benjamin Raich, considéré comme le meilleur skieur du monde et le plus complet. Les statistiques ont même rejoint la réalité cette saison. Début janvier, il devient un éphémère leader, toutes compétitions confondues, de la Coupe du Monde. Le ski français n'avait plus connu pareil honneur depuis plus de dix ans. "Jean-Baptiste est un grand champion. Un peu comme ont pu l'être Alphand et Killy avant lui", l'encense Didier Defago. Que des vainqueurs français du gros globe de cristal. A 25 ans, tous les espoirs lui sont permis.

Un ski magique

Jean-Baptiste Grange a quelque chose de magique dans son ski. D'atypique. En course, il ne dégage pas une impression de vitesse. Son ski semble trop parfait pour que la vitesse soit au rendez-vous. Et pourtant, en bas de la piste, c'est souvent lui qui gagne. "Sa technique, tout le monde essaie de la copier. Pendant les séances d'entraînements, les entraîneurs d'équipes étrangères le filment pour disséquer son style et essayer de le copier", s'amuse Jacques Théolier. Techniquement limpide, il s'appuie aussi sur son physique longiligne. Ces longs segments lui permettent de tailler des courbes directes, nettes et tranchantes. Esthète et athlète, Grange révolutionne déjà le slalom et le ski.

Son plan pour Val d'Isère

Avant de partir à la conquête d'une victoire au général de la Coupe du Monde et de l'or olympique, en 2010, Jean-Baptiste Grange a coché le mois de février 2009 dans sa colonne d'objectifs. Quitte à carburer à l'ordinaire en janvier. "Le slalom est une discipline où l'on ne peut pas gagner tous les week-ends. Pleins de petits détails entrent en compte : la lumière, l'état de la piste, les adversaires. Ce qui compte c'est que j'arrive en grande forme à Val d'Isère", espère-t-il. En janvier, il a donc allégé son emploi du temps pour récupérer. "Je fais tout pour prendre ces championnats du monde avec calme, ne pas m'emballer. Je sais que j'aurai plus de pression, que je suis attendu. J'y vais avec une grande motivation mais je veux rester calme, garder mes repères". Rester dans sa bulle encore et toujours. Il y ressasse des rêves de grandeur que sa modestie lui interdit de confier. Lors des championnats du monde, il sera au départ de trois courses pour autant de chances de médailles : slalom géant, super-combiné et slalom. Val d'Isère attend le sacre d'un roi.

Grange millionnaire

Jean-Baptiste Grange squatte tous les top 10. Et même celui officieux des plus grosses fortunes du ski. Cet hiver, il est devenu millionnaire mais avant de passer par la case des impôts. Le slalomeur a renégocié son contrat pour un peu plus de 300 000 euros par an avec son équipementier, Rossignol. Grange bénéficie aussi d'un soutien inconditionnel de Valloire, sa station dont son oncle est maire, qui lui verse 160 000 euros. Ajouter à cela des primes de victoires versées par d'autres sponsors, Rossignol, les organisateurs des épreuves de Coupe du Monde (la victoire est estimée à un peu plus de 20 000 euros en moyenne), son salaire de militaire et la cagnotte atteint le million d'euros. Depuis Alphand, aucun skieur français n'avait autant gagné.

Repères

Jean-Baptiste Grange
25 ans

Palmarès
Coupe du Monde : 6 victoires, 5 slaloms (Alta Badia 2007, Wengen 2008, Kitzbuhel 2008, Levi 2008 et Zagren 2009), un super-combiné (Wengen 2008). Deuxième de la Coupe du Monde de slalom en 2008.
Championnats du monde : médaille de bronze en slalom à Are (Suède) en 2007.

Sa progression

En slalom :
2006 : 40e
2007 : 10e
2008 : 2e
2009 : 1e

Au général :
2006 : 76e
2007 : 29e
2008 : 8e
2009 : 2e

Val d'Isère 2009

La France du ski attendait depuis 1962 de retrouver les joies d'un championnat du monde de ski à domicile. La piste de la Face de Bellevarde rendue mythique par les JO d'Albertville de 1992 reprend du service pour l'occasion. Elle est l'une des plus difficiles du monde avec des pentes allant jusqu'à 71 % de déclivité. Place au spectacle à partir du 4 février.

Le calendrier et les chances de victoire françaises

• Super-G hommes, 4 février : Poisson 1 %
• Descente hommes, 7 février : Poisson 5 %
• Super-combiné hommes, 9 février : Grange (50 %), Lizeroux (10 %)
• Géant hommes, 13 février : Grange (30 %), Fanara (10 %)
• Slalom hommes, 15 février : Grange (70 %), Lizeroux (20 %).
• Super-G femmes, 3 février : Marchand-Arvier (5 %), Jacquemod (5 %)
• Super-Combiné femmes, 6 février : Jacquemod 5 %
• Descentes femmes, 8 février : Marchand-Arvier 10 %, Jacquemod 5 %
• Géant femmes, 12 février : Worley 20 %, Jacquemod (10 %)
• Slalom femmes, 14 février : Aubert 20 %.

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