Valls : “il y a toujours une dictature de la pensée de la gauche”

Il se revendique de gauche mais partage régulièrement des positions avec les députés de droite sur le voile intégral ou sur l’entrée du privé dans les universités. Il n’hésite pas non plus à tailler un costard à gauche quand les micros se tendent. Et pourtant, il veut sauver le PS et la France d’un nouveau mandat de Nicolas Sarkozy. Lyon Capitale est allé à la rencontre de Manuel Valls, député-maire d’Évry, de passage à Lyon en mai. Proche de Gérard Collomb avec qui il partage des ambitions pour les présidentielles de 2012, il se livre sur l’état de la gauche et de la France. Un constat souvent alarmant dressé par un homme qui se veut pourtant résolument positif.

Lyon Capitale : Dans votre livre Pouvoir, vous esquissez l’ébauche d’une profession de foi que vous pourriez soumettre aux électeurs des primaires de la gauche de 2011. Vous parlez souvent de l’état de la gauche, est-elle encore malade ?

Manuels Valls : La gauche doit être capable de répondre aux deux éléments qui expliquent en partie sa crise : la chute du mur de Berlin et la globalisation économique qui ont percuté de plein fouet l’état providence sur lequel la gauche et la social-démocratie avaient assis leur doctrine pendant près d’un siècle. En 2007, nous avons perdu car nous représentions le conservatisme. Pour gagner en 2012, la gauche devra porter un espoir crédible, ce que j’appelle une utopie concrète. Pour cela, il faudra être suffisamment forts et armés pour convaincre les Français sur les retraites, la réforme de l’école et de l’université ou encore les finances publiques.

Votre livre est parfois assez pessimiste...

Je suis inquiet de l’état de la France et de l’Europe dans le monde. La crise grecque arrive quand la Chine annonce une croissance de 10 %. Le monde change, on le voit avec la Chine, l’Inde ou le Brésil. Il y a un déplacement du pouvoir économique, de la richesse, de l’intelligence, de la recherche. En France, nous avons un autre défi. Dans notre pays, il y a des perdants et des gagnants. Nicolas Sarkozy s’est beaucoup occupé des gagnants. Il faut se tourner vers les perdants et les classes moyennes qui ont peur du déclassement. En 2012, nous devons incarner le mouvement et la sécurité.

En brandissant ce type d’arguments vous renforcez votre image d’élu de l’aile droite du parti...

Je suis identifié à une gauche moderne et populaire. La rupture avec les couches populaires a été au cœur de la défaite de Lionel Jospin en 2002. Être de gauche, c’est s’occuper des véritables inégalités : celle de la retraite, de l’échec scolaire, de la sécurité. Les plus fragiles sont les premières victimes de la délinquance. La violence sur les personnes ne cesse d’augmenter et c’est un échec de Nicolas Sarkozy. Il manque des policiers sur le terrain. La gauche doit se faire entendre sur ces thématiques. Il n’y a pas de sujets tabous tant qu’ils concernent les Français.

Vu vos propos, vous êtes assez difficile à caser sur un échiquier politique...

Cela arrange tout le monde de classer les uns et les autres sur une échelle. Je suis plus à gauche que certains quand il s’agit de parler d’inégalités. À gauche comme à droite, certains se satisfont de ces vieux schémas.

Revenons au constat que vous faites de la France. Notre pays va-t-il si mal ?

Les politiques et les élites du pays n’expliquent pas suffisamment où en est la France. La droite joue sur des peurs : sécurité, immigration. La gauche fait pareil. Elle s’est enfermée dans ce que j’appelle le syndrome de Fort Alamo. Elle défend un monde et des acquis qui sont progressivement dépassés. Quand vous avez une droite et une gauche qui, sur des registres différents, jouent sur une crainte de l’avenir, tout le pays doute de sa capacité à affronter des défis. La globalisation est du coup vécue comme un risque.

Vous critiquez ceux qui dénoncent la peur mais jouez sur les mêmes ressorts...

Je fais un constat mais je veux jouer sur l’optimisme : lutter contre les vrais inégalités. Nous devons réformer notre système scolaire quand vous avez 150 000 gamins qui sortent sans formation de notre système scolaire, quand 40 % des étudiants de première année sont en échec, nous pouvons parler de crise. Le rôle du politique n’est pas uniquement de décrire ce qui ne va pas mais aussi d’indiquer le chemin pour en sortir.

Sur la question des universités, vous prônez dans votre livre une mesure assez impopulaire dans votre famille politique, l’autonomie des universités…

C’est la gauche qui a décentralisé la France. Nous devrions donc considérer que l’autonomie des universités et des établissements scolaires est un élément important. Pour financer les facultés, il faut ouvrir le débat du partenariat avec le privé. Beaucoup de présidents d’universités de gauche le font.

La gauche fantasme-t-elle trop sur ses valeurs ?

Quand la gauche est au pouvoir, elle est plutôt moderne mais elle n’assume pas l’exercice du pouvoir. Elle en a peur car elle l’idéalise. La gauche considère qu’elle se salit les mains car elle est dans le compromis. Assumons le pouvoir, je le fais et ma génération ne doit avoir aucun complexe de ce point de vue là. Disons quelles sont nos priorités. Il y a toujours une dictature de la pensée d’une partie de la gauche qui explique que faire des réformes qui seraient contradictoires de propos tenus par le passé pourrait être dangereux.

Mais vu la réalité du pays, je suis convaincu que les Français de gauche comme de droite sont en phase avec un discours courageux. Nos concitoyens demandent que tout changement soit accompagné de justice et d’équité. C’est la raison pour laquelle le bouclier fiscal, qui est un symbole, pèse autant sur les rapports entre le président de la République et les Français.

Dans le constat que vous faites de l’état de nos finances, vous n’augurez rien de bon pour les années à venir. Dans combien d’années les finances de l’État seront-elles assainies ?

On va vers une dette publique équivalente à 100 % du PIB. Si la situation actuelle perdure, nos états seront en faillite. Les mesures auraient dû commencer il y a huit ans. Nous avons perdu du temps. La rigueur pour la rigueur n’a aucun sens. Je suis étonné de la règle du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux. Je ne vois pas pourquoi les policiers ne sont pas remplacés alors qu’il y a une demande d’effectifs supplémentaires. On peut aussi s’interroger sur le statut de la fonction publique. Je considère que l’on peut aligner le régime des fonctionnaires sur celui du privé. Ce sont des réformes louables, qu’il faut conduire. Mais à condition que derrière il y ait de la justice et du sens.

Gérard Collomb a lui aussi des ambitions pour les présidentielles de 2012. Comme lui vous êtes un social-démocrate, vivrez-vous cette aventure ensemble ?

Nous faisons déjà équipe puisque nous partageons les mêmes visions sur l’urbanisme, le rôle des villes, de la culture, de l’économie, de la place de l’État. Nous nous retrouverons encore sur biens des combats communs. Je ne sais pas s’il sera candidat mais il est une des personnalités qui compte à gauche.

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