Hélène Geoffroy débat avril 2015 LC 12
© Tim Douet

Politique de la ville : quand Hélène Geoffroy exposait ses idées

Un an après son élection à la mairie de Vaulx-en-Velin, Lyon Capitale avait invité en avril 2015 Hélène Geoffroy à un débat sur “Comment changer la banlieue ?” Nous publions ici les échanges de la nouvelle secrétaire d’État à la Ville avec ses collègues des banlieues lyonnaises, et les solutions qu’elle préconisait alors pour les quartiers sensibles.

Hélène Geoffroy dans les locaux de Lyon Capitale, en avril 2015 © Tim Douet

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Hélène Geoffroy dans les locaux de Lyon Capitale, en avril 2015.
Les élections municipales de mars 2014 ont vu une nouvelle génération d’élus accéder à la tête des villes de banlieue de l’agglomération lyonnaise. Les bastions de la gauche ont été ravis par des élus UMP ou du centre-droit, à l’exception notable de Vaulx-en-Velin, gagné par le PS.
Territoire de la Marche des beurs, lieu des premières émeutes des quartiers, la banlieue lyonnaise connaît toujours une situation sociale difficile. Comment ces maires neufs et pas trop cumulards gèrent-ils l’héritage difficile des quartiers populaires, à une époque où l’après-Charlie Hebdo renouvelle les enjeux et réinterroge les problématiques de la politique de la ville ?
Lyon Capitale a réuni, un an après leur élection, pour un échange qui cherchait à aller au-delà des clivages politiques : Hélène Geoffroy (PS, Vaulx-en-Velin), Nathalie Frier (Divers droite, Saint-Fons), Alexandre Vincendet (UMP, Rillieux-la-Pape) et Jérôme Moroge (UMP, Pierre-Bénite).
Ces maires alors encore neufs dans la fonction livrent ici leur vision du terrain, en se désolidarisant très largement des pratiques du passé et des idéologies qu’elles véhiculaient. Dans un échange assez vif, l’histoire mythifiée de la banlieue, bâtie autour de la Marche des Beurs, de SOS Racisme ou de “Touche pas à mon pote”, est mise à distance par des élus qui ont à construire des voies nouvelles pour la politique dans les banlieues.

Lyon Capitale : Un an après votre élection, quelle situation avez-vous trouvée dans les quartiers de votre ville ? Est-ce plus compliqué que ce que vous aviez pu imaginer ?

Nathalie Frier : Je ne me pose pas la question de savoir si c’est plus difficile que ce que j’imaginais. Je suis d’une nature optimiste. J’avais connu la politique de la ville lorsque j’étais adjointe en charge de l’éducation à Saint-Fons, entre 2001 et 2008. En revenant au pouvoir six ans après, j’ai retrouvé les mêmes problèmes, qui n’avaient pas été réglés. La situation des quartiers est restée comme figée.

Hélène Geoffroy : Pour avoir connu d’autres mandats, je me rends compte que celui de maire est celui qui concentre le plus d’attente chez les habitants. À Vaulx-en-Velin, nous sommes dans une période charnière pour ce qui est de la politique de la ville. Elle a été menée de manière intensive ces dernières années. La rénovation urbaine a bien démarré, mais il faut maintenant travailler sur l’humain. Beaucoup de bâtiments ont été rénovés, mais nous devons mettre l’accent sur l’éducation et l’emploi. Dans les quartiers difficiles, nous avons 40 % de chômage ! Mais j’ai un problème qui est un étonnant paradoxe : le quartier du Mas-du-Taureau, d’où ont été lancées les premières émeutes il y a vingt-cinq ans, n’a quasiment pas changé. Et pourtant, c’est à Vaulx-en-Velin qu’est née la politique de la ville. C’est suite aux émeutes que François Mitterrand a créé le ministère de la Ville.

Alexandre Vincendet : Le regard que j’avais sur la banlieue avait déjà changé durant la campagne. Je dis souvent que Rillieux-la-Pape est une France en miniature. Sur Crépieux, nous concentrons plus d’ISF que Caluire. À Vancia, nous avons des classes moyennes. Et puis, sur le quartier de Ville-Nouvelle, qui est une ville dans la ville, nous avons 87 % de logements sociaux. Le revenu net médian est faible, de l’ordre de 11 500 euros. Nous avons de vraies disparités. Depuis vingt ans, Rillieux-la-Pape était plongé dans la naphtaline. Une politique communautariste y était menée. Aujourd’hui, avec mon équipe, nous essayons de faire comprendre que les lois de la République s’appliquent partout et à tous.

En quoi la politique de votre prédécesseur, Renaud Gauquelin, était-elle communautariste ?

Alexandre Vincendet : Un exemple. Une salle de prière musulmane ne répondait plus aux règles d’accueil du public. Le problème a duré pendant plus d’un an. En arrivant au pouvoir, j’ai fermé la salle et j’ai dit aux responsables musulmans que nous leur trouverions un lieu pour qu’ils puissent pratiquer leur religion dans la dignité et le respect des lois. Mon principal opposant est passé les voir pour leur dire que, lui, il n’aurait jamais fermé leur salle de prière. C’est une démarche très clairement communautariste.

Nathalie Frier : C’est une drôle de lecture. En quoi est-ce forcément communautariste ?

Alexandre Vincendet : Vous savez, j’ai rencontré beaucoup de maires de quartiers et je me suis bien entendu avec Malek Boutih [député PS de l’Essonne, NdlR]. Nous sommes d’accord à 99 % sur le constat d’échec dans nos banlieues. Dans ces quartiers, il ne faut pas se mentir, il n’y a pas de mixité sociale. Dans le même immeuble de logement social de quatorze étages, nous avons mis des gens qui ont la même religion, les mêmes problèmes sociaux et on les a entassés ! Il faut rompre avec les anciens maires de banlieue qui se disaient qu’ils étaient assis sur un trésor électoral et qu’il ne fallait toucher à rien, quitte à faire du clientélisme ou du communautarisme. Mais les gens en ont assez de l’immobilisme. Mon prédécesseur avait par exemple refusé d’être classé en ZSP [zone de sécurité prioritaire], car il considérait que ce n’était pas bon pour l’image de la commune. Mais il faut raisonner en termes de moyens. Il faut aller chercher les crédits politiques de la ville.

Jérôme Moroge, qu’avez-vous découvert en un an à la tête d’une ville de banlieue ?

Jérôme Moroge : Je ne dirais pas, comme mes interlocuteurs, que rien ne bouge autour de la politique de la ville. Au contraire ! Elle régresse ! Des centaines de millions d’euros ont été déversés sur nos quartiers et les problèmes se sont accentués. Dans ma ville, sur le quartier de Haute-Roche, j’ai bien plus de déscolarisation et de chômage par rapport aux années 1980. Les problèmes étaient alors moindres, le vivre-ensemble existait. La politique de la ville est un vrai gâchis. Je rejoins Alexandre Vincendet sur l’attitude de nos prédécesseurs. Mon collège aurait dû être classé Rep+, c’est-à-dire en grande difficulté. Mais mon prédécesseur a freiné pour qu’il ne le soit pas, pour des questions d’image. Mais faire autrement est très compliqué. Nous avons un tas d’interlocuteurs qui nous rejettent dès lors que l’on tente de sortir du moule traditionnel de la politique de la ville.

De qui parlez-vous ?

Jérôme Moroge : Ce sont les acteurs de terrain, les financeurs ou les bailleurs sociaux. Par exemple, j’ai toutes les peines du monde à ouvrir un local en soirée pour les jeunes. Les acteurs de la politique de la ville m’en dissuadent pour des a priori sécuritaires, alors qu’il faut essayer de nouvelles choses. J’ai par exemple développé un service de médiation et nous commençons à obtenir des résultats puisque la délinquance baisse sur ma commune.

La médiation, ce n’est pas franchement une réponse classique de la droite sur les questions de sécurité...

Jérôme Moroge : Je ne sais pas si c’est très UMP, mais je suis maire d’une ville qui vote à 70 % à gauche. J’ai développé mon service de médiation avec des gens nouveaux, qui apportent un autre regard sur la commune. Les acteurs de la politique de la ville sont sur la commune depuis vingt ou trente ans avec les mêmes solutions mais sans les résultats. C’est un problème majeur.

Nathalie Frier : À Saint-Fons, j’ai moi aussi relancé la médiation. Assurer la tranquillité publique est la mission première d’un maire. Hélène Geoffroy disait que Vaulx-en-Velin restait l’une des villes les plus pauvres de France et cela montre bien que la rénovation urbaine sans le travail social ne marche pas.

Hélène Geoffroy : Après des années de politique de la ville, je vois quand même des évolutions à Vaulx-en-Velin. Nous sommes passés de 68 % de logements sociaux à 58 % à la fin du dernier mandat. J’ai pour objectif d’arriver à 50 %. Je constate aussi le retour des classes moyennes. Auparavant, dès qu’une famille allait un peu mieux, elle quittait la ville. Aujourd’hui, des ménages qui avaient quitté Vaulx-en-Velin reviennent s’y installer. Nous sommes aussi dans une phase où, par le biais de l’accession à la propriété et grâce à des prix attractifs par rapport à Lyon, des familles sans lien particulier avec Vaulx-en-Velin arrivent. Mais ce phénomène ne suffit pas à dire que tout est réussi. La mixité sociale ne se décrète pas. Nous devons créer des équipements sportifs et éducatifs pour créer le vivre-ensemble. Mais les maires de l’Ouest lyonnais doivent prendre leur part. Ils doivent faire des constructions sur de plus grandes hauteurs pour rééquilibrer le territoire. Tous les maires ont compris qu’ils ont besoin de logements sociaux, mais il faut aussi qu’ils fassent du logement très social. J’aimerais également que les pouvoirs publics arrêtent d’orienter les gens en grandes difficultés vers l’Est lyonnais, au motif que nos centres d’action sociale savent, mieux que les autres, accompagner les gens en grande précarité.

La sécurité, c’est l’un des points noirs des banlieues, tant de la vie quotidienne que dans l’imagerie collective. La politique de la ville n’a pas permis d’enrayer le phénomène. Comment agissez-vous au quotidien ?

Nathalie Frier : Avant, prononcer le mot sécurité, c’était être catalogué FN. Aujourd’hui, nous en parlons sereinement car la sécurité est l’attente numéro un des habitants. Quand il y a un problème dans une tour, je me déplace personnellement. Parfois, ce sont des sujets qui peuvent paraître anecdotiques vus de l’extérieur, mais qui sont très impactants pour les habitants. Se rendre sur le terrain, apporter des réponses crée déjà un climat plus apaisé sur la commune.

Hélène Geoffroy : Ce n’est pas le cas de tout le monde autour de la table, mais ma ville est en zone de sécurité prioritaire et je vois que le travail porte ses fruits. La délinquance a baissé de 7 % l’an dernier. Mais il reste le sujet des incivilités, de la tranquillité publique. Il s’agit essentiellement de régler la question de l’occupation des espaces publics par des jeunes qui peuvent trafiquer ou être simplement désœuvrés. Les habitants sont en attente de plus de policiers. J’ai réclamé à la police de faire plus de rondes, même si le rapport entre les jeunes et la police reste problématique. Dans les banlieues, je note une forme de tétanie vis-à-vis de la jeunesse. Il faut s’avouer les choses : on n’ose plus rien dire à ces jeunes car, d’une certaine façon, on en a peur. Il faut leur refaire confiance. Nous devons cesser de les voir comme un problème.

Jérôme Moroge : Je suis totalement d’accord sur le fait que nous soyons tétanisés vis-à-vis de cette jeunesse !

Alexandre Vincendet : Dans les quartiers, les premières victimes de la délinquance, ce sont d’abord les habitants. Les voitures brûlées sur les parkings appartiennent aux habitants des tours. Nous devons être fermes sur les valeurs de la République. Ce n’est pas une question de droite, de gauche ou d’État policier, comme je peux l’entendre. Il ne faut pas transiger sur la sécurité. À Rillieux, les effectifs de la police municipale ont doublé et bientôt nous aurons une brigade canine et des patrouilles sept jours sur sept. Les habitants ont été délaissés pendant des années. Des policiers m’ont dit que les élus leur demandaient de ne pas aller dans certains quartiers. Il faut arrêter de reproduire ces schémas. Mais il est de bon ton de dire que les policiers provoquent les jeunes, alors, pour éviter toute polémique, j’ai équipé la police municipale de caméras d’épaule. Ainsi, on saura qui a provoqué qui. Mais le vrai sujet, c’est que nous avons créé des ghettos riches et des ghettos pauvres. Prenons l’exemple de la carte scolaire, qui est une catastrophe absolue. À Rillieux, les deux quartiers où nous avons 100 % de logements sociaux dépendent de la même école. Tous les schémas d’exclusion se reproduisent à l’école et aucune génération ne s’en sort. Pour lancer de la mixité dans l’école, nous avons corrigé un programme immobilier en ajoutant de l’accession à la propriété. Il faut casser les tours et mélanger la population. On dit souvent que les riches mettent leurs enfants dans le privé et les pauvres dans le public. Eh bien ce n’est pas toujours vrai. À Rillieux-la-Pape, j’ai des parents qui sont prêts à ne pas manger en fin de semaine, car ils ne veulent pas scolariser leurs enfants dans le public !

Hélène Geoffroy et Alexandre Vincendet lors du débat sur la banlieue à Lyon Capitale, en avril 2015 © Tim Douet

© Tim Douet
Hélène Geoffroy et Alexandre Vincendet – Débat sur la banlieue à Lyon Capitale, avril 2015.
Hélène Geoffroy : La question de l’école est primordiale, y compris pour l’attractivité du territoire. Pour cette raison, j’intensifie l’effort de rénovation de mes groupes scolaires. J’ai choisi par exemple de ne pas faire de centre aquatique de manière à construire une école. En tant que conseillère générale, j’ai travaillé avec le département pour la restructuration de nos collèges. Au début des travaux, ils perdaient des élèves chaque année. Car ce que dit Alexandre Vincendet est vrai : les familles préféraient aller dans le privé. Mais, aujourd’hui, ces collèges regagnent des élèves et se classent bien au niveau des résultats au brevet. Nous réentamons un cercle vertueux. Je veux le faire avec l’école. Quand nous numérisons les écoles, nous donnons un temps d’avance aux enfants. La mixité dans les quartiers ne sera possible que si elle l’est dans nos écoles.

Ce que vous dites tous les quatre pose la question du pacte républicain, qui en banlieue ne parle plus aux habitants, car ils ont le sentiment que la République ne leur profite aucunement...

Hélène Geoffroy : Il faut en effet remettre de la république. À Vaulx-en-Velin, l’État ne venait plus aux cérémonies officielles. J’ai demandé à ce qu’il revienne. J’ai fait écrire la devise nationale sur les écoles. La République, c’est affirmer que nous faisons nation commune. La politique de la ville ne s’est pas attaquée à la question de notre avenir commun. Ça a l’air de rien mais les commémorations font partie de l’histoire de notre pays et nous l’avons inscrit dans notre contrat de ville.

Vos intentions sont louables, madame Geoffroy, mais les propos qu’avait tenus l’un de vos adjoints, que vous n’avez d’ailleurs pas démis de ses fonctions, mettent quand même à mal le pacte républicain. Ils révèlent le danger communautariste...

Hélène Geoffroy : Ce n’est pas un manque de fermeté de ma part. Il m’aurait été plus facile d’être dans la condamnation du moment que d’affronter les problèmes du terrain. Oui, à force de ne pas nommer les difficultés, nous les avons laissées prospérer. Je tiens à ce que la République soit présente dans la ville. Nous avons lancé des débats pour dire quelles sont les valeurs de la République. Ce ne sont pas des choses que les jeunes apprendront sur les réseaux sociaux. Dans ma ville, ce sujet était sous le tapis. On se disait : Untel soutient telle cause en raison de son histoire personnelle.

Alexandre Vincendet : Si un de mes adjoints devait tenir des propos antisémites, je lui retirerais sa délégation sur-le-champ. Je n’ose imaginer les proportions qu’aurait prises cette affaire si ces propos avaient été tenus par un élu UMP.

Jérôme Moroge : Une partie de notre jeunesse ne se sent plus de destin commun avec la France. Réintroduire les symboles de la République à l’école ou par le biais de commémorations est en effet primordial.

Alexandre Vincendet : Le 14 juillet, après le feu d’artifice, j’ai mis l’hymne national. 4 000 personnes l’ont chanté. Je remets des valeurs.

Jérôme Moroge : Je l’ai aussi fait pour mes vœux à la population. Certains ont attendu les événements de Charlie Hebdo pour se rendre compte que le pacte républicain était menacé. J’ai entendu à ce moment le Gouvernement dire qu’il allait mettre l’accent sur l’éducation, mais, quinze jours plus tard, les dotations baissaient pour le plan réussite éducative !

Comprenez-vous que des jeunes ne se soient pas sentis Charlie après les attentats de janvier ?

Nathalie Frier : Cet échec remonte à très loin. La politique de la ville n’a jamais vraiment été évaluée. Il y avait de l’argent, mais le travail qualitatif a été oublié. Dans les quartiers, nous avons senti monter une radicalisation religieuse. Nous voyons plus de femmes qui portent la burqa. J’inscris ces difficultés dans un contexte historique plus large : la Marche des beurs, “Touche pas à mon pote”, SOS Racisme. Ces mouvements ont été nécessaires à une époque, mais nous avons entretenu l’idée d’une population discriminée. Il faut bannir ce mot, qui a été instrumentalisé par les politiques.

Hélène Geoffroy : Mais non, enfin ! Il ne faut pas tout amalgamer. La Marche des beurs, c’était la jeunesse qui demandait de manière républicaine une participation accrue à l’espace public. Mais j’ai des désaccords avec ce que la gauche a pu faire. La politique des grands frères, par exemple, nous a fait du mal. Nous avons placé les quartiers dans une position victimaire où l’on se parlait entre soi. Une forme d’enfermement s’est installée. Vous parlez beaucoup des jeunes qui n’étaient pas Charlie, mais pas de ceux qui l’étaient. Il y en a eu ! J’aimerais savoir comment ont été identifiés les jeunes de banlieue dans les manifestations. Cessons de dire que la banlieue n’a pas été solidaire. Quand je discute avec les lycéens, ils me disent qu’ils ont envie d’aller plus loin. Ils s’interrogent sur la liberté d’expression, sur ce que ça veut dire d’être pleinement français quand on a des histoires personnelles différentes.

Jérôme Moroge : Je ne suis pas surpris par les réactions qui ont eu lieu en banlieue. Il y a un tel repli sur soi. Je viens par exemple de rompre le contrat qui liait Pierre-Bénite à “Sport dans la ville”. Cette association largement financée par des subventions publiques construit des terrains de sport au pied des immeubles. Et tout le monde encense son travail. Mais elle concourt à ségréguer les populations. J’en ai marre de cette volonté de garder les gamins dans leur quartier. Je préfère qu’ils aillent jouer au foot dans le club de leur ville et que, le week-end, ils jouent contre d’autres villes. J’aimerais qu’ils voient autre chose que le pied de leur tour. Le système fait que l’on garde les gamins dans leur quartier, où ils sont en permanence renvoyés à leur origine.

Hélène Geoffroy : J’ai moi aussi en effet les mêmes réserves quant à “Sport dans la ville”.

Alexandre Vincendet : Moi, au contraire, je viens de renforcer ma convention avec cette association.

Jérôme Moroge : Mais il faut être fou pour toujours garder ces jeunes dans leur quartier et les renvoyer sans cesse à l’origine de leurs parents ou de leurs grands-parents ! J’ai vécu une campagne municipale durant laquelle mon concurrent a distribué un tract en français et un en arabe. Cet apartheid est insupportable. On m’accuse d’avoir repris en main la programmation culturelle de la Maison du Peuple à Pierre-Bénite. Mais j’assume ! L’essentiel de son travail était tourné vers le Maghreb.

Nathalie Frier : Pour revenir à Charlie Hebdo, je pense que l’affaire est plus profonde. Des jeunes disent “Je ne suis pas Charlie” parce qu’ils ont pu être heurtés dans leurs croyances. Nous sommes laïcs, mais Charlie Hebdo a caricaturé le Prophète. Ils sont choqués, mais cela ne veut pas dire pour autant qu’ils cautionnent les attentats.

Alexandre Vincendet : Je ne suis pas d’accord ! En France, la liberté d’expression fait partie du pacte républicain. Tout le monde peut être caricaturé. La laïcité, ce n’est pas, comme les extrêmes le disent, l’interdiction de la religion dans l’espace public, mais leur organisation soumise aux lois de la République. Depuis des décennies, des élus partent du principe qu’en fonction des religions la laïcité est à géométrie variable. Il ne faut plus transiger.

Hélène Geoffroy : Je suis d’accord avec Jérôme Moroge quand il dit qu’il faut arrêter de renvoyer de jeunes Français à leurs origines ou à leurs religions supposées. J’ai entendu des acteurs de la politique de la ville dire d’une jeune musulmane qu’il ne servait à rien de lui trouver un emploi puisqu’elle allait se marier et donc arrêter de travailler. Je n’accepte pas ce relativisme culturel, qui est une dérive. Le contrat républicain doit aussi se pencher sur l’accès au monde du travail. Quand on habite Vaulx-en-Velin, il est plus difficile de trouver un emploi. La laïcité est un fondement du vivre-ensemble, mais elle doit revêtir un caractère opérationnel. On entend souvent les discours vibrants, mais les acteurs sont démunis sur le terrain. On dit aux gens “soyez laïcs”, mais, concrètement, dans les centres sociaux, les écoles, que dit-on, que mange-t-on ? Concrètement, comment fait-on ?

Le Gouvernement a profondément réformé la carte de la politique de la ville, en ne retenant qu’un critère unique, celui des revenus, donc des territoires les plus pauvres. Cette évolution va-t-elle dans le bon sens, selon vous ?

Jérôme Moroge : Ce changement n’a qu’une raison d’être : faire des économies. Le nombre de communes et leur périmètre d’éligibilité à la politique de la ville ont été considérablement réduits pour faire face à la baisse des budgets. Sur ma commune, mon quartier éligible a diminué de moitié, comme mes dotations. Le centre-ville, où les immeubles sont vétustes, est sorti de la politique de la ville, mais les difficultés n’ont pas changé.

Nathalie Frier : Je suis complètement d’accord avec ce que vient de dire le maire de Pierre-Bénite. Le centre-ville de Saint-Fons sort de la carte de la politique de la ville car ce ne sont pas des logements sociaux mais des marchands de sommeil ! C’est invraisemblable !

Alexandre Vincendet : Je ne me plaindrai pas : mon périmètre politique de la ville est plus large qu’auparavant. Je regrette tout de même que l’Anru 2 soit moins ambitieuse que la première phase.

Hélène Geoffroy : Vous oubliez tous que la nouvelle cartographie utilise des critères plus objectifs : s’attacher à traiter les zones les plus pauvres. Cette nouvelle approche permet par exemple d’agir en milieu rural. Il n’y a plus que 200 quartiers éligibles aujourd’hui, mais ils seront mieux aidés. Des territoires sont sortis de la carte, car en vérité ils allaient mieux.

Vous évoquez tous la mixité sociale comme un horizon à atteindre pour vos territoires. Comment comptez-vous inciter des classes moyennes à venir ?

Alexandre Vincendet : Il faut reconnaître que ce qui a été fait à la Duchère est une réussite. Il n’est plus possible de lancer aujourd’hui des projets sur ces territoires sans commerces, sans équipements sportifs ou culturels.

Jérôme Moroge : La clé pour réussir, c’est le peuplement. Il faut casser la dynamique qui consiste à rajouter des difficultés aux difficultés. La préfecture nous envoie toujours les gens qui ont le plus de problèmes. Les enfants à problèmes se retrouvent dans des écoles que tout le monde déserte. Mais il y a des outils à notre disposition, comme la TVA à 5,5 % dans les quartiers pour l’accession à la propriété, qui me paraît être une très bonne mesure pour attirer des classes moyennes.

Ce débat a eu lieu en avril 2015 et a été publié dans Lyon Capitale 744 (mai 2015).

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