© Colin Hawkins

The Stranglers en concert à Lyon : always the punk !

À presque 50 ans au compteur rock, le groupe The Stranglers, de passage au Transbordeur le 2 décembre est sans doute le tout dernier dinosaure du punk anglais encore en activité (et n’ayant jamais cessé de l’être), alors même que son attachement au mouvement a toujours été remis en question. Injustement.

Depuis presque 50 ans qu’ils existent en tant que groupe, les Stranglers n’auront été que controverses. À cause de leurs nombreuses frasques d’abord, de leur prétendu manque de conscience politique confinant parfois au cynisme (jugement en réalité très hâtif), de leur misogynie présumée, de leur humour parfois déroutant et pas toujours très abordable ou de la violence de leurs concerts – un des épisodes les plus fameux de leurs exactions combinées avec le public, lors d’un concert à Nice en 1980, leur inspira d’ailleurs la chanson Nice in Nice et leur valut trois semaines de placard.

Du fait, surtout, d’une incompréhension originelle sur laquelle débattent et ratiocinent les popologues depuis 1975 et jusqu’à aujourd’hui : les Stranglers sont-ils vraiment un groupe punk ou sont-ils montés dans un train en marche comme de vils opportunistes trop heureux de se laisser porter par l’air du temps ?

Il y a ceux qui penchent pour la première hypothèse, plutôt les anciens et donc puristes de la période punk, pour qui les Stranglers n’ont jamais été assez politiques, n’ont pas assez insulté la reine ou soutenu les guérillas sud-américaines, jouent beaucoup trop bien pour être honnêtes, sur des chansons qui dépassent les 3 minutes syndicales du cahier des charges punk. Sans compter qu’ils changent de style comme de chemises – celles-ci sont d’ailleurs toujours noires comme l’ensemble de leur look, plus rock que punk.


Le groupe se trouve une identité excentrique et volatile


Et puis il y a ceux, plutôt les modernes, adeptes du pas de recul, qui considèrent malgré tout que le temps a suffisamment raviné la postérité pour faire apparaître une évidence : les Stranglers ne sont peut-être pas des punks comme les autres – si tant est que cela veuille dire quelque chose – ils n’en appartiennent pas moins à l’histoire du mouvement. Ne serait-ce que parce qu’ils en sont régulièrement venus aux mains avec les Sex Pistols ou les membres du Clash.

 

Punk Floyd

Mieux, on dit même que le groupe serait le chaînon manquant entre le pub rock de Dr Feelgood et le punk. Enfin, il y a ceux qui tranchent la question, comme le journaliste anglais Chas de Whalley qui surnommait le groupe “The Punk Floyd”, pour ses accointances punks mêlées à la virtuosité des groupes de rock progressif. Une sorte d’oxymore musical ultime dont le batteur Jet Black, qui a déjà 39 ans au moment du premier album en 1977 (guère un âge punk), et le clavier Dave Greenfield sont amplement responsables.

Le premier est féru de jazz et joue comme tel, avec beaucoup de subtilité et d’adresse plutôt que de taper comme un enfant sourd sur des barils de lessive. Le second, décédé de la Covid-19 l’an dernier, est un virtuose du clavier, donc – ce qui fait tache dans l’univers punk où ne résonnent que les guitares hurlantes et épileptiques – grand fan de rock progressif, souvent comparé à Ray Manzarek, l’organiste psyché des Doors. Comme ce dernier, ce sont principalement ses arpèges qui font l’identité du son des Stranglers – aah, la mélodie en spirale de No More Heroes. La réputation d’intello du chanteur Hugh Cornwell achève de tordre la réputation du groupe. Seul le Français Jean-Jacques Burnel, petite frappe incendiaire en charge de la basse, ramène, par ses provocations perpétuelles, et autant qu’il l’en éloigne par le mépris qu’il lui voue à l’occasion, le groupe vers le giron punk.

Reste que les Stranglers n’ont que faire de toutes ces considérations, eux qui après un triptyque (plus ou moins) punk constitué de trois albums de légende (Rattus Norvegicus, No More Heroes et Black and White) se tournent vers la pop en 1980 (il faut dire que le punk est enterré sous la terre cendrée et glacée des cold et new wave).

C’est peut-être là que le groupe se trouve une identité excentrique et volatile, bouffant volontiers à tous les râteliers et à la moindre illumination (Burt Bacharach, la musique baroque, le psychédélisme, le gothique, le reggae...), dans un invraisemblable gloubi-boulga thématique (la famille royale, l’ésotérisme, la guerre, les Men in Black, le cannibalisme, les femmes, toujours).

Rappelons que le titre le plus connu des Stranglers – même si tout le monde ne le rattache pas nécessairement à ce groupe – est une valse aux accents baroques pop jouée au clavier : Golden Brown. Leur plus grand hit, lui, Always the Sun, est une merveille de tube pop FM – nappes de claviers 80’s, batterie électronique, production façon cathédrale et tout le tintouin – taillé pour les boulevards des clips.

La Folie

C’est ce large éventail stylistique, cette ouverture d’esprit et ce je-m’en-foutisme certain – voilà un groupe capable d’écrire en français La Folie, une chanson sur, entre autres, Issei Sagawa, le fameux “Japonais cannibale”, sans se préoccuper de sa réception – tout cela, donc, qui fait des Stranglers un groupe plus grand que le punk dont l’influence a essaimé dans des groupes aussi variés que Taxi Girl (dont Burnel a produit le Seppuku, tout en claviers affolés), The Strokes, The Fall, Screaming Trees, New Order et à peu près chaque groupe de rock né entre 1977 et aujourd’hui.

Un groupe surtout parmi les rares à être sortis sans dommages du tourbillon punk et à durer – avec The Police qui a été contemporain du punk plus qu’un de ses ressortissants et The Jam qui est arrivé sur la fin du mouvement et n’a pas connu une telle longévité.

Jean-Jacques Burnel, l’âme française des Stranglers © Colin Hawkins

Car les Stranglers sont toujours là et l’ont été sans interruption depuis lors. Il y a bien eu la défection de Hugh Cornwell au début des années 90, une éclipse Burnel un peu plus tard, le départ de Jet Black, rattrapé par l’âge (il a désormais 82 ans) une fois fêtés les cinquante ans du groupe en 2015. Et le décès de Dave Greenfield l’an dernier en fin d’enregistrement de l’album Dark Matters, – un disque étonnamment pour un groupe vieillissant qui lui est dédié – et s’il ne reste plus que Jean-Jacques Burnel, l’âme, française, du groupe, cette âme, justement, cet esprit frondeur et droit dans ses bottes, cette liberté artistique et de ton, ce refus des redites et ce goût de la remise en question permanente, portent toujours aussi beau. Autant de choses qui sont peut-être le fruit, c’est même sûr, d’une véritable nature punk. La seule qui vaille.


The Stranglers – Le 2 décembre au Transbordeur, Villeurbanne


 

 

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