Manque de Sarah Kane : la dernière valse des désirs

Simon Delétang, metteur en scène et co-directeur du théâtre les Ateliers, plonge dans le théâtre crépusculaire de Sarah Kane avec Manque, une œuvre sur l’amour, la solitude et la mort.

« Comment fabrique-t-on du théâtre avec Manque ? Tout est à inventer », confie Simon Delétang. À la lecture, Manque est un long poème douloureux, un cri infini de quatre solitudes, des entités indéterminées qui n’ont ni nom, ni âge, mais qui partagent, sans se voir et avoir conscience de l’autre, souffrances et douleurs d’être à la vie. Viol, inceste, rage, désir de vie et de mort… Le metteur en scène opte pour l’incarnation par la circulation des énergies entre les corps. Les solitudes fusionnent au sens littéral du terme et ainsi surgit le mal dont souffrent toutes ces âmes perdues, l’amour. Les deux comédiens et les deux comédiennes, au jeu juste et nuancé, donnent corps à ces phrases énigmatiques, brèves, monosyllabiques parfois. Ils entament, dès le début de la pièce, un dialogue, une discussion folle qui ne serait constituée uniquement d’absolu. Bannie est la banalité dans le théâtre de Sarah Kane, les mots sont déjà entre terre et ciel, et le metteur en scène raccroche le texte au réel en plaçant les personnages dans un bureau, au milieu des dossiers et de la machine à café.

« Je n’accepterai pas de vivre dans les ténèbres »

Survient alors au milieu de la pièce, un long monologue, sublime, qui brise le flot glaçant et glacé de mots, un moment clef de l’œuvre que la mise en scène magnifie en deux temps. En séquençant le texte, en introduisant des coupures musicales, des chorégraphies en forme de tableaux, en soulignant le caractère drôle de certains passages, Simon Delétang apporte des respirations mais parfois celles-ci se métamorphosent en étouffements avec une musique ultra-violente et agressive qui provoque l’hystérie des personnages. Le rythme en devient haletant, presque suffoquant, la beauté des mots se ressent intérieurement par une angoisse et un mal-être grandissants au fil de la pièce. Le final surgit alors. « Satan, mon seigneur, je suis vôtre  », s’exclame l’un des personnages. Les comédiens quittent la scène mais le texte résonne encore dans la chute ultime, comme venu d’outre-tombe. Par sa mise en scène inspirée, Simon Delétang réussit à partir de la mort, à faire couler la vie dans le théâtre transperçant, aux brefs instants de lumière, de Sarah Kane.

Manque. Du 10 au 20 mai, théâtre les Ateliers. www.theatrelesateliers-lyon.com

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