Steve Gunn © Clay Benskin
Steve Gunn © Clay Benskin

Lyon : Steve Gunn, un franc-tireur en concert au Sonic

Longtemps cantonné aux seconds rôles et aux collaborations en dépit d’une œuvre solo considérable, le guitariste virtuose Steve Gunn fait l’objet d’un petit culte de la part des spécialistes. Et commence, à force d’albums renversants de beauté, à sortir de sa condition d’éternel outsider.

L’Amérique raffole de ces outsiders qui soudain entrent dans la lumière, incarnant par ce surgissement, qu’il soit soudain ou fruit d’un long chemin, le rêve proverbial et fondateur de son mythe de la réussite. C’est peut-être encore plus vrai dans le milieu du rock indépendant, où ce qualificatif, “indépendant”, fait office de déclaration et où la réussite est encore plus belle – pour ne pas dire qu’elle est belle uniquement à cette condition – lorsqu’elle est obtenue sans compromis ni génuflexion. Quand bien même se limiterait-elle à un succès d’estime.

Maverick

Pour ce genre de figures sorties de l’ombre et toujours empreintes de rébellion dans l’attitude ou dans la voie tracée, il existe un terme tout désigné, qui ne s’utilise qu’outre-Atlantique : maverick. À l’origine, le mot désigne (on est au pays des cowboys, ne l’oublions jamais) ces chevaux qui semblent évoluer à l’écart du troupeau, le suivent à distance, dans une sorte de solitude intégrée. Du nom de Samuel Maverick, membre texan du Congrès de la deuxième moitié du XIXe qui refusait, à rebours de l’usage, de marquer son bétail au fer rouge. Le sens figuré a fait ensuite des mavericks des francs-tireurs qui font leur chemin hors des sentiers battus. C’est bien le cas de Steve Gunn, un franc-tireur dont le “n” doublé à la fin de son nom de flingue semble allonger la portée. Mais surtout un type discret qui peine à se mettre en avant, appartient au troupeau mais s’y cache volontiers.

Stonehurst cowboy

Il aura ainsi fallu attendre The Unseen in between, son récent album, le quinzième en douze ans quand même, pour que Steve accepte enfin de se livrer, de parler de lui, besoin cathartique déclenché par le décès de son père en 2016 – il lui consacre la chanson Stonehurst Cowboy. Un père auquel il doit sa passion pour la musique dès l’enfance – passée à Philadelphie, dans le quartier de Stonehurst. Période durant laquelle Steve se familiarise avec le folk de son idole David Crosby et pousse l’aventure jusqu’à s’essayer tant au punk rock qu’à la musique modale, à cette frange du folk inspirée par la musique indienne – de l’American primitive guitar, courant porté par Robbie Basho et John Fahey, aux Anglais Nick Drake, Bert Jansch et Bill Fay, tous virtuoses du finger picking, cet art lancinant et précis du caressage de cordes. Sans oublier un autre Britannique, le vénérable Michael Chapman, son maître revendiqué, dont il a produit l’album anniversaire des 50 ans de carrière (50) en 2017, puis le suivant, True North, en février dernier.

Lumineux

Mais c’est surtout aux côtés des petits monuments indé que sont (surtout outre-Atlantique, il faut bien le dire) The War on Drugs d’Adam Granduciel ou Kurt Vile et ses Violators que Gunn fourbit ses armes. Un parcours qui lui vaut égale reconnaissance des aficionados indie que des puristes, disons plus classiques, de la guitare, réconciliant les codes de la coolitude et l’avant-garde qui jamais ne se rend. Or c’est bien parce qu’il croise le fer – ou le nylon – de ses six cordes avec tout à la fois une certaine forme d’intemporalité folk, de curiosité expérimentale, de tradition alt-country et de modernité pop, parce qu’il entrelace avec une élégance rare la fée électricité et le faune acoustique, que Steve Gunn est un musicien si précieux dont le talent en solo, après douze ans, commence à éveiller les consciences sur des albums lumineux comme Way out weather (2014) ou Eyes on the lines (2016).

Un Vagabond inspiré de Varda

Poussant toujours le bouchon plus loin, sans pour autant dérouter, c’est en s’entourant de jazzmen et du bassiste de Bob Dylan, le fameux Tony Garnier (l’un des rares musiciens au monde à s’être produit dans une salle qui porte son nom !), en invoquant tant Neil Young que Pink Floyd ou… Agnès Varda – Vagabond est inspiré du Sans toit ni loi de la réalisatrice – c’est dire si le bonhomme a des références – et surtout en allant loin dans l’introspection, domaine encore jamais défriché, que Steve Gunn livre l’une de ses œuvres les plus abouties. Une douce rêverie dont les reflets psychédéliques jettent aussi des éclats plus sombres. Ceux d’un maverick qui à l’écart du troupeau entre en lui-même pour mieux en sortir, enfin. Et ainsi, peut-être, accéder au statut qu’il mérite sans pour autant se forcer à rentrer dans le rang. Car, aux mavericks, reste toujours une part indomptée, une âme vagabonde, un “entre-deux invisible”.


Steve Gunn / The Unseen in between (Matador Records) – En concert lundi 1er avril à 20h30 au Sonic

[Article publié dans Lyon Capitale n° 787 – Avril 2019]

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