Lyon Capitale n°155
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Il y a 20 ans : On ne saurait vendre un quartier si durement acquis

IL Y A 20 ANS DANS LYON CAPITALE – Début 1997, la ville a besoin d’argent pour restaurer et maintenir son patrimoine. Le conseil municipal valide alors la mise en vente d’une partie de la rue Grôlée.

Lyon Capitale n°155, 21janvier 1998, © Lyon Capitale

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En 1998, la ville possède encore une bonne partie de la fameuse rue du 2e arrondissement. Aujourd’hui, elle a vendu la totalité de son patrimoine dans le secteur. Les coups durs ou les besoins de liquidité de la ville ont eu raison de son parc immobilier locatif, qui rapportait tout de même, fin 1998, 20 millions de francs par an (un peu plus de 3 millions d’euros) en loyers. Le premier immeuble mis sur le marché est celui du 12 quai Jules-Courmont, près du pont Wilson. Aujourd’hui, son rez-de-chaussée est occupé par une grande surface alors que les étages sont devenus des logements privés. À l’époque, la ville le met en vente pour 8 000 F/m2, soit environ 1 200 €/m2. Il faisait alors bon investir dans la pierre, quand on sait qu’aujourd’hui les prix à l’achat dans le quartier tournent plus autour de 5 000 €/m2.

Lyon Capitale n°155, 21 janvier 1998, p. 9 © Lyon Capitale

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Un article de Lyon Capitale n°155 paru le mercredi 21 janvier 1998, signé par Natacha Mouillé.

On ne saurait vendre un quartier si durement acquis

La Ville de Lyon a commencé mardi, la vente d'une partie de son patrimoine privé. Mais elle entend bien conserver la majorité de ses immeubles du quartier Grolée. Situé entre le Rhône et la rue de la République, la place des Cordeliers et la rue Childebert, Grolée n'a pas toujours été la poule aux œufs d'or qu'il représente actuellement. A la fin du XIXe siècle il a été le terrain de tractations financières imprudentes, et de scandales.
Le 20 janvier 1997, le conseil municipal de Lyon approuvait la décision de la Ville de céder une partie de son patrimoine immobilier privé, soit 168 appartements en copropriété et 72 immeubles. L'argent récupéré devant être utilisé pour la restauration et la maintenance du patrimoine résiduel. Depuis, une première liste de biens à vendre a été établie. Sa diffusion et la recherche d'acquéreurs ont commencé mardi, au lendemain du conseil municipal. Sur la liste ne figure qu'un seul immeuble du quartier Grolée, situé 12, quai Jules Courmont. Il sera vendu de gré à gré au prix de 8 000 F le mètre carré. Jean-Marc Chavent, adjoint chargé de la Gestion du patrimoine, a exprimé la volonté de la municipalité de rester propriétaire d'une bonne partie des constructions qu'elle possède dans le quartier Grolée, qui constitueront une jolie réserve foncière et un trésor appréciable en cas de coups durs. En effet Les 22 immeubles de ce quartier de la Presqu'île, rapportent à la ville plus de 20 millions de francs de loyers par an, soit 60 % des recettes de son parc locatif privé. Le loyer des Galeries Lafayette au 2, rue Pdt Carnot, rapporte à lui seul 1 720 398 francs. Enfin Grolée abrite les logements de fonction de certains administrateurs de collectivités locales ainsi que les appartements de deux élus lyonnais. Mais ce quartier n'a pas toujours été une source de profits juteux. A l'inverse, il a même été, à la fin du XIXe siècle, un gouffre économique et le centre de scandales et de querelles politico-financières complexes.

Une longue suite de procès et d'accusations

Au XIXe siècle il y avait à Grolée des maisons hautes, construites entre le XVIe et le XVIIe et des rues étroites. Ces bâtisses étaient peu à peu devenues des taudis insalubres. Des échoppes entouraient l'église Saint-Bonaventure : des savetiers, des auberges médiocres, des ateliers de tannerie, des tavernes basses, des fripiers, des maisons closes... Il y avait, en outre, un problème d'insécurité qui achevait de donner une mauvaise image à ce centre-ville. En 1887, la municipalité dirigée par le docteur Gailleton décida alors de le réaménager. Et dès 1888 le conseil municipal approuva le projet de Ferrand, qui proposait de percer une rue biaise allant de la place de la République au pont Lafayette, dégager le tour de l'église des Cordeliers et élargir les rues en détruisant des bâtiments. Mais très vite la convention signée entre la Ville et la compagnie concessionnaire fut jugée imprudente et entraîna de nombreuses protestations. La Ville devait avoir à sa charge les expropriations, la destruction du quartier et les opérations de viabilisation, ce pour quoi elle emprunta 27 millions de francs au Crédit Foncier. La compagnie Ferrand se chargeait de la construction, et avançait l'argent qui lui serait remboursé par la Ville en 60 annuités. L'expropriation fut beaucoup plus longue que prévu et il y eut de nombreux procès. Elle se termina en juin 1891, à l'exception de certains immeubles qui posèrent problème du fait de la nature de leur affectation : le presbytère de Saint-Bonaventure et l'immeuble du télégraphe. Le retard pris entraîna l'augmentation de la dette de la Ville en retardant la construction et la mise en location des appartements et locaux. La mairie résoudra en partie les problèmes financiers engendrés, en convertissant, en 1898, ses emprunts au crédit foncier : rééchelonnement de la dette et revalorisation des loyers. En 1890 la création de "la société du quartier Grolée" chargée du financement de la construction entraîna une nouvelle vague de protestations : le concessionnaire Ferrand disposait de la majorité des actions de cette société. Il nomma un dénommé Duchez comme entrepreneur général. Or, malgré les promesses de cet entrepreneur de donner du travail à tous, on s'aperçut que seules quelques grandes entreprises dont les chantiers de la Buire et la société des Forges de l'Horme avaient la haute main sur les travaux. Le maire Gailleton et le conseil municipal furent alors accusés, sans qu'aucune preuve n'ait jamais été apportée, de passivité voire de complicité active. Les procès se succédèrent, ainsi que les accusations réciproques entre la Ville, la société Ferrand, l'entrepreneur, l'Etat... Aux élections municipales de 1900 Gailleton ne fut pas réélu. Augagneur qui avait tout fait pour dénigrer son prédécesseur, lui succéda.

Un terrain vague de poussière et d'eau boueuse

Jusqu'en 1905 Grolée ne sera qu'un immense terrain vague jonché de quelques carcasses d'immeubles, de flaques d'eau boueuse attirant les moustiques. En été, la poussière poussée par le vent du sud, se répandait jusqu'aux Terreaux. Puis, les constructions commencèrent à s'élever. On critiqua alors les appartements, en rupture avec ce que connaissaient les architectes jusque-là : cuisines trop étroites, placards insuffisants, escaliers trop peu monumentaux. Quelques locataires s'aventurèrent à entrer dans les locaux neufs mais les emplacements commerciaux restaient vides. Ferrand finit alors par accepter l'installation des grands magasins Sineux, au mépris de la convention d'origine avec la Ville, ce qui engendra de nouveau les protestations notamment de la part d'autres grands magasins situés rue de la République, que Sineux concurrençait. En 1906, Edouard Herriot réussira la liquidation de la dette et la seconde conversion des emprunts en concluant avec la compagnie foncière une convention de remboursement en soixante annuités. Il racheta d'autre part, à faible prix, la société du quartier Grolée qui avait fait faillite à cause de tous les retards. La Ville de Lyon devint ainsi propriétaire des immeubles en 1908. L'opération Grolée fut incontestablement mal étudiée au plan matériel, politique et financier, et la réussite du projet fut longue à se manifester. Mais finalement la Ville s'en sortit bien. Un quartier moderne d'affaires et de grand commerce a vu le jour. Et après la première guerre mondiale, Grolée devint le quartier luxueux que l'on connaît aujourd'hui, et que la ville ne veut pas lâcher.
Déroulement des ventes
Après l'acceptation par le conseil municipal du principe de cession d'une partie de son patrimoine privé, la Ville de Lyon a sélectionné, après appel d'offres deux sociétés d'audit pour l'expertise des appartements et des locaux : Ernst and Young et Dehan Boulez. Chaque immeuble a ensuite été soigneusement détaillé (plan, métrage, composition exacte...) Enfin, à l'aide des dossiers établis par les experts, la Ville de Lyon a fixé les prix de vente. Souhaitant assurer la parfaite transparence de l'opération la municipalité a consulté au préalable le tribunal administratif et créé un comité consultatif chargé de veiller au bon déroulement des affaires. D'autre part elle espère faire en sorte que n'importe quel Lyonnais puisse en être informé. Il y aura donc une antenne d'information rue de la République, et l'on pourra aussi être renseigné sur le Minitel au 36 15 code FNAIM ou Logez. Pour certains immeubles comme le chalet de la Toussuire et une villa située à Paris, une publicité sera faite au niveau international. Les ventes se feront pour 40 % aux enchères à la chambre des notaires sous la direction de 4 notaires, et pour 60 % de gré à gré par l'intermédiaire de quatre mandataires choisis parmi les professionnels de l'immobilier. Les locataires des immeubles en vente auront bien sûr un droit de préemption et les offices et sociétés de HLM seront invités à se porter acquéreurs. Une deuxième liste sera diffusée vers les mois d'avril-mai.
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