La Part-Dieu et ses tours © Tim Douet
La Part-Dieu et ses tours © Tim Douet

Histoire de Lyon : de la journée du Diable à la Part-Dieu

Il aura suffi d’une seule journée à la tournure dramatique au XVIIIe siècle pour que le visage de Lyon soit changé à jamais. La Part-Dieu tire son origine d’un moment que le diable en personne n’aurait pas renié.

Lyon au XVIe siècle. La ville s’est muée en capitale économique grâce aux foires et en capitale culturelle avec l’essor de l’imprimerie. Malgré ce dynamisme, la rive gauche est très loin d’être urbanisée, à l’exception du faubourg de la Guillotière. Les Brotteaux et la Part-Dieu offrent un paysage rural, Vaulx-en-Velin et Villeurbanne ne sont que des villages et la plaine est laissée aux caprices du Rhône. L’Hôtel-Dieu possède alors des terres aux Brotteaux, exploitées par des fermiers. Par le jeu des legs, il va récupérer plusieurs domaines sur cette zone, ce qui va la maintenir en dehors de l’urbanisation ou de constructions non contrôlées. En 1637, la veuve Lambert lègue à sa mort La Grange qui porte le nom de sa famille (50 hectares sont recensés en 1760).

L’une des conditions sine qua non reste que le domaine ne soit jamais vendu à ses voisins, les jésuites. Le legs le plus important, 135 hectares, reste celui de 1725, dont l’origine est une journée qui resta longtemps dans les mémoires comme l’une des plus grandes tragédies lyonnaises.

La journée du Diable

Nous sommes le dimanche 11 octobre 1711, tout Lyon revient de Bron, là où vient de se dérouler la fête de Saint-Denis, un événement à la réputation qui dépasse largement les frontières du sud-est du royaume. Cette foule ininterrompue se presse sur le pont de la Guillotière pour revenir en Presqu’île ou la traverser pour aller de l’autre côté de la Saône. Le carrosse de la dame de Servient, dame de la Part-Dieu, se présente de l’autre côté du pont, revenant de Lyon où elle habite, elle se rend dans son grand domaine de l’autre côté du Rhône. Deux autres carrosses arrivent sur le pont, cette fois-ci dans le sens de la foule. Un accident se produit, chaque côté du pont est bloqué, la foule panique. Dans le mouvement, certains étouffent, d’autres sautent dans le Rhône et se noient. Au moins 217 personnes meurent ce jour-là, 21 par la suite à cause de leurs blessures. Le sergent Thomas Michel, surnommé Belair, est désigné coupable et condamné au supplice de la roue. Selon la légende, après cette tragédie, prise de remords, la dame de Servient va léguer ses biens à l’Hôtel-Dieu. En réalité, la suite est plus complexe et s’apparente à un viager. Elle donne bien son domaine, mais apporte plusieurs conditions : l’Hôtel-Dieu doit lui verser 53 000 livres, une pension de 6 000 livres, son enterrement dans la chapelle doit être pris en charge et une messe quotidienne doit être donnée “à perpétuité”. In fine, l’Hôtel-Dieu versera plus de 100 000 livres, alors que le domaine n’était estimé qu’à 80 000.

La guerre Morand contre l’Hôtel-Dieu

Au milieu du XVIIIe siècle, une grande partie de la rive droite du Rhône appartient à l’Hôtel-Dieu. Toute ? Non, un petit “irréductible” lyonnais résiste encore et toujours et a de grandes ambitions pour ces terres : Jean-Antoine Morand. Cet urbaniste, architecte et promoteur imagine une cité idéale construite sur la rive droite du Rhône. Il fait des propositions de projets à l’Hôtel-Dieu, qui sont rejetés, et commence alors à acheter des terres enclavées dans celles de l’Hôtel-Dieu, ce qui ne sera pas sans tension. Les recteurs lui bloquent régulièrement l’accès à son terrain par des tranchées ou constructions, Morand se venge en interdisant tout passage chez lui. Parallèlement, il pense que l’avenir de Lyon se jouera ici quand Antoine Perrache mise sur le confluent. Pour mieux rejoindre le quartier, il milite pour la construction d’un pont qui irait des Terreaux jusqu’à la hauteur des Brotteaux. Les recteurs de l’Hôtel-Dieu, qui bénéficient des revenus des bacs qui permettent de traverser, s’y opposent. Morand fera un intense lobbying à Paris pour obtenir gain de cause.

En 1775, son pont de bois est inauguré avec la garantie qu’il peut jouir de ce privilège pendant 99 ans. Paradoxalement, l’Hôtel-Dieu étant en proie à des difficultés financières finira par vendre des terrains aux Brotteaux à Morand. Ce dernier revend ensuite les parcelles sur un secteur qui peine encore à convaincre les acheteurs quand son pont est un vrai succès. En 1784, un vol expérimental de montgolfière a lieu aux Brotteaux, ce qui met la zone en lumière. Sous la Révolution, en 1793, lorsque Lyon se rebelle contre la Convention nationale, le pouvoir en place demande à Morand de fortifier son pont pour que l’armée ne traverse pas. Morand – “plus lyonnais que royaliste”, selon Bruno Benoit (cf. Dictionnaire historique de Lyon) – ne s’enfuit pas quand la ville est prise. Il n’a alors qu’une obsession : réparer son pont ! Il est arrêté en novembre 1793 et guillotiné pour rébellion le 24 janvier 1794. Au cours du XIXe siècle, l’Hôtel-Dieu va continuer de vendre ses terres, jusqu’à être exproprié de celles de la Part-Dieu par l’État qui veut agrandir le petit fort militaire qui y est installé. Les militaires prennent leurs quartiers au milieu du XIXe. Au même moment, les Brotteaux sont entrés dans un moment majeur de la vie de Lyon : en 1858, le chantier de la gare débute. Elle ouvre le 1er juin 1859, faite alors de bois, car destinée à pouvoir être démontée. De 1904 à 1908, la gare que nous connaissons aujourd’hui est cette fois-ci construite “en dur”, celle de bois disparaît une fois pour toutes.

La Part-Dieu moderne

La Part-Dieu reste un quartier militaire jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Le maire de Lyon, Édouard Herriot, aimerait convertir la zone, mais n’y parvient pas. Il faut attendre Louis Pradel pour voir de nouveaux projets émerger et surtout le rachat de terrains. En 1961, l’inauguration symbolique du chantier est effectuée, la Part-Dieu doit devenir le grand quartier tertiaire de Lyon, la suite sera plus longue. Elle commencera à sortir de terre seulement en 1968, juste avant que les derniers militaires ne partent. L’architecte Charles Delfante imagine un nouveau centre-ville. En 1971, les halles de Lyon sont ouvertes, remplaçant les anciennes situées aux Cordeliers. En 1972, c’est la bibliothèque qui suit, puis en 1975 l’auditorium Maurice-Ravel, ainsi que la tour EDF et surtout le centre commercial. Il va avoir du mal à s’imposer au début, surnommé le blockhaus à cause de l’absence de grandes ouvertures et de fenêtres, des travaux seront opérés plus tard pour permettre à la lumière naturelle d’éclairer ce temple du shopping. En 1977, la tour du Crédit Lyonnais est ouverte, le surnom est plus poétique : le Crayon. En moins de dix ans, la Part-Dieu affiche un autre visage, le monde s’accélère, les trains aussi avec le projet TGV. La gare des Brotteaux est anachronique pour ce fleuron français, il lui faut un nouvel écrin. En juin 1983, la gare de la Part-Dieu ouvre ses portes. Plus de trente ans après, les choses s’accélèrent à nouveau sur le secteur. Les tours Oxygène et Incity ont été érigées, To-Lyon et Silex2 suivront. 2 200 nouveaux logements sont annoncés, la gare va gagner des quais, tout en rentrant enfin dans le XXIe siècle. Du côté du centre commercial, tout est repensé, avec un toit qui accueillera un multiplexe de 18 salles et un food court aux multiples restaurants. Après avoir laissé la Confluence briller, la Part-Dieu veut à nouveau marquer l’histoire de Lyon.


[Article publié dans Lyon Capitale n°785 – Février 2019 - offert jusqu'au 16 février]

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