Des assistants sexuels pour les handicapés mentaux suisses

Lundi 16 novembre, France 2 a abordé, dans son émission « Complément d'enquête », la question de la sexualité des handicapés. En Suisse, une association, SEHP, propose aux parents et aux institutions des listes d'assistant(e)s, dont les prestations peuvent aller d'un contact sensuel à l'aide à la masturbation, en passant par l'aide à la relation sexuelle entre deux handicapés. Certains vont jusqu'à la pénétration avec l'assistant(e).

Lucie Nayak, qui réalise actuellement une thèse sur l'assistance sexuelle pour les handicapés mentaux, compare pour Rue69 les approches suisse et française sur ce sujet sensible. Un thème qui requiert beaucoup d'humanité et qui n'est pas sans poser des problèmes législatifs.

Votre étude compare la situation en Suisse, où les assistants sexuels existent, et en France. La question a-t-elle déjà été abordée en France et si oui, pourquoi a-t-on pour l'instant refusé les assistants sexuels contrairement à la Suisse ?

En effet, en France, des associations œuvrent à la mise en place de services d'assistance sexuelle. Leur projet doit affronter de nombreux obstacles, notamment législatifs. Tout d'abord, rappelons que la question de la sexualité des personnes handicapées, en particulier avec des personnes considérées comme « valides », reste un tabou fort. De plus, l'assistance sexuelle est fortement associée, dans les représentations, à la prostitution, dont l'image est extrêmement négative en France. Elle l'est en Suisse également, mais les deux pays n'ont pas les mêmes approches juridiques des relations sexuelles tarifées. En effet, la Suisse a une approche « réglementariste » alors que la France est « abolitionniste ».

Dans l'approche réglementariste, les activités considérées comme de la prostitution sont tolérées et réglementées, et la notion de proxénétisme est relativement restreinte. Ainsi, les établissements spécialisés sont autorisés. En ce qui concerne l'approche abolitionniste, elle n'entend pas abolir la prostitution mais précisément le système réglementariste. Elle est née à la fin du XIXe siècle de l'opposition au réglementarisme et à ses maisons closes. Dans cette deuxième approche, si le racolage sur la voie publique constitue un délit, la prostitution en tant que telle est tolérée. Mais la définition du proxénétisme est très étendue. Ainsi, en France, une association qui recruterait des hommes et des femmes en vue de leur permettre d'avoir des rapports sexuels rémunérés contreviendrait très probablement à la loi. C'est l'un des obstacles actuels à la création de services d'assistance sexuelle en France.

Est-ce que les services des assistants sexuels sont là pour éviter les relations sexuelles entre handicapés ?

Non, je ne le pense absolument pas. Au contraire, les assistants sexuels se proposent également de fournir une assistance pratique aux couples en situation de handicap qui auraient besoin d'aide pour avoir leurs relations sexuelles. Par ailleurs, certains des assistants sexuels rencontrés estiment que la prestation qu'ils fournissent peut servir de « tremplin » pour la personne handicapée vers des relations non tarifées avec les personnes de leur choix, dans la mesure où cela contribue à restaurer leur confiance en eux-mêmes.

La demande vient-elle spontanément des pensionnaires des institutions, ou les services d'assistance sexuelle sont-ils proposés par les soignants ou les parents ?

La demande peut venir de la personne handicapée elle-même mais il peut également s'agir d'une proposition de la part d'un membre de l'équipe éducative ou d'un parent. C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles l'assistance sexuelle peinerait à voir le jour en France. En effet, en France, une personne qui agirait comme intermédiaire entre une personne prostituée (en Suisse du moins, c'est toujours à des prostitué(e)s que sont assimilés les assistants sexuels) et un client pourrait être poursuivi pour « proxénétisme par entremise ».
Les assistants sexuels déplorent parfois que les résidents handicapés mentaux d'institutions spécialisées ne leur soient adressés qu'en cas de problème lié à leur sexualité (agressivité, exhibitionnisme etc.). Il leur paraîtrait plus bénéfique que les personnes en situation de handicap mental puissent avoir accès à leurs services avant que des problèmes ne se posent éventuellement.

Est-ce un service payant ou cela fait-il partie des soins ?

En Suisse, il s'agit d'une prestation payante, qui n'est pas prise en charge par l'assurance maladie. La question de l'opportunité d'un remboursement de l'assistance sexuelle par l'assurance maladie fait débat. En effet, j'ai rencontré des assistants sexuels qui, assimilant leur activité à une forme de thérapie, considèrent que leurs services devraient faire l'objet d'un tel remboursement. Pour d'autres au contraire, cela reviendrait à faire de la sexualité des personnes handicapées une « maladie » nécessitant un « traitement » spécifique, ce à quoi ils s'opposent.

S'agit-il de soulager une souffrance ou est-ce une question de « droit à la sexualité » ?

Il peut s'agir de soulager une souffrance, mais pas nécessairement. L'assistance sexuelle s'inscrit dans une représentation récente qui fait de la sexualité l'un des vecteurs de la « qualité de vie » qu'il est socialement prescrit de rechercher. En vertu de cette représentation, la sexualité serait un « besoin » auquel les individus, valides ou handicapés, devraient avoir le « droit » de répondre, qu'ils soient ou non en souffrance.

Est-ce que celles et ceux qui ont recours aux services des assistant(e)s sont apaisés dans leur besoin de sexualité ? Quel est la part de besoin affectif dans le besoin sexuel ?

Les assistants sexuels que j'ai rencontrés sont évidemment convaincus du bienfait de leurs services pour les personnes en situation de handicap. A ce stade de mon enquête, je n'ai pas encore eu la possibilité d'interroger à ce sujet des personnes ayant eu recours à leurs prestations et ne peux donc répondre à la question de leur « apaisement ». Difficile de se prononcer sur la part du besoin affectif dans le besoin sexuel. Est-il d'ailleurs opportun de distinguer ces deux « besoins » ? Et qu'entend-t-on par « besoin affectif » ? A travers les caresses qu'ils procurent, qui ne vont pas systématiquement jusqu'au rapport sexuel pénétratif, les assistants sexuels procurent de l'affectivité à leurs clients. Il ne s'agit cependant que de rencontres ponctuelles qui ne peuvent se substituer à une relation affective (et non tarifée) à long terme.

Comment les assistant(e)s sont-ils sélectionnés ou formés ? S'agit-il de prostitué(e)s ou de soignants ?
En Suisse romande, les assistants sexuels ont fait l'objet d'un recrutement effectué par une association sur la base de plusieurs critères, dont leurs motivations et leurs expériences de vie. Il leur était par ailleurs demandé d'avoir une activité professionnelle afin que l'assistance sexuelle ne constitue pas leur seule source de revenus. Ils ont ensuite été formés, théoriquement et pratiquement, par ladite association, pendant plusieurs mois. Les assistants sexuels ne se considèrent pas comme des prostitué(e)s dans la mesure où ils ont été formés. A l'exception de certains d'entre eux qui assimilent leur activité à une forme de thérapie, ils ne se perçoivent pas non plus comme des soignants.

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