Jean-Louis Murat © Franck Loriou / 2018
Jean-Louis Murat © Franck Loriou / 2018

Concert : Murat l’Italien au Toboggan

Il y a un moment que l’on n’avait vu Jean-Louis Murat se produire dans les parages – lui que, dit-on, les concerts ennuient. Mais il s’est décidé à venir défendre sur scène “Il Francese”, avec ce mélange d’humour, de morgue atrabilaire et de mauvaise foi qu’on lui connaît. Ce vendredi au Toboggan.

Insaisissable Jean-Louis Murat, qui clame un jour qu’il abandonne le format guitare-basse-batterie (Toboggan, 2013), y revient (Morituri, 2016) après un détour par des harmonies plus amples (Babel, avec le Delano Orchestra, 2014), puis qu’il va tout arrêter, lui le pisse-copie des monts d’Auvergne qui récolte une fois l’an ou quasi depuis 2002. Tout arrêter parce que après toutes ces années il comprend qu’il ne sera jamais compris tout à fait (gros vendeur, ça, il y a longtemps qu’il a fait une croix dessus). Avant de revenir avec un drôle d’objet électronico-expérimental en forme de suicide commercial (Travaux sur la N89, 2017), de tentative d’épuisement de la forme pour conjurer l’épuisement tout court. L’échec de Morituri, album post-attentat, étant passé par là, Murat décidait alors, comme il le chantait sur Grand lièvre, de “vendre les prés” et avec de solder son âme.

Quand Murat revient, quand même, malgré tout, en dépit des bravades, à la chanson, c’est pour démontrer qu’elle n’existe plus, que ce qui le passionne en ce moment c’est Frank Ocean et Kanye West. Et quand il continue d’explorer les grands thèmes qui font son œuvre – l’histoire, l’amour, la nature – qu’on pourrait penser remâchés, c’est pour mieux partir en quête de racines fantasmées : les indiens, les cow-boys, Marguerite de Valois, Silvana Mangano et bien sûr Joachim Murat, maréchal d’Empire et beau-frère de Napoléon devenu roi de Naples, avec lequel il n’entretient aucun lien de parenté mais auquel il voue une fascination réelle, jusqu’au dédoublement, à la schizophrénie. Je est un autre. Murat il Francese, c’est à la fois Joachim et Jean-Louis.

Bricolage sonore

Murat le Napolitain et le hip-hop américain, Geronimo et la reine Margot, le Ciné-Vox et la maison Stax, Kendrick Lamar et le terroir, voilà tout Jean-Louis résumé : artisan infatigable qui préférerait “ne pas”, Auvergnat sans façon et voyageur aux mille façons qui se pétrit depuis toujours le caractère de ses propres contradictions et change d’humeur comme on change de saison. Se réinvente une fois de plus après avoir tout rasé à coups de Travaux sur la N89. Et reconstruit sur les décombres. Car, de Travaux…, il reste sur Il Francese l’esprit d’aventure et certaines sonorités, si loin si proches de l’artisanat boisé-rock du Neil Young de Murat-le-Quaire. La différence, c’est que cette fois Murat est arrivé en studio avec des chansons, des mélodies, et ensuite seulement leur a fait subir les beaux outrages de son bricolage sonore, entre pop synthétique, indus et hip-hop, trafic de voix (Murat ose l’auto-tune), mise en boîte à rythmes et contrebande d’effets, en compagnie de son receleur de toujours Denis Clavaizolle.

Coup d’État permanent

Paradoxalement, le tour de force de Murat est de faire de cette renaissance une synthèse, dans ses obsessions historiques et littéraires comme esthétiques de ces trente dernières années, notamment lorsqu’il enfile Le Manteau de pluie (1991) du souvenir mélancolique de Cheyenne autumn (1989) ou de Dolorès (1996), fantômes d’une discographie qui connut déjà en son temps les écarts synthétiques justement et qui comptent parmi ses plus grands succès, tout en remplissant les vides du minimalisme organique de Toboggan. Comme souvent, Murat replie le passé sur l’idée toujours changeante qu’il se fait du présent. Et, s’il tente de nous égarer au détour des expérimentations, des excentricités musicales, dans une stratégie de l’éternel contre-pied et du coup d’État permanent, c’est toujours, consciemment ou pas, pour mieux nous embarquer, avec des titres comme Rendre l’âme, le bien nommé Hold-up ou le splendide Je me souviens, vers l’essentiel, qu’il fait semblant de ne plus vouloir assumer : ses chansons. “Qu’est-ce que tu viens nous chanter là ?” demande un Murat qui n’a jamais trouvé meilleur contradicteur que lui-même et tente peut-être de nous la faire à l’envers avec son braquage à l’italienne. Pour Murat/Bergheaud, roi d’Auvergne qui se rêve de Naples ou d’Amérique, si “je est un autre”, jeu l’est tout autant.

Jean-Louis Murat – Vendredi 23 novembre à 20h30 au Toboggan

CARTE BLANCHE CINÉMA

À l’occasion de ce concert, le Toboggan passe deux films choisis par Jean-Louis Murat :

–> L’Or de Naples, de Vittorio de Sica – Vendredi à 18h, présenté par Vincent Raymond, avec peut-être Jean-Louis Murat

–> et Accatone, de Pasolini – Dimanche à 18h30



[Article publié dans Lyon Capitale n°782 – Novembre 2018]

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