Beaux-Arts : dix points incontournables à propos de l’Arétin d’Ingres

Les Beaux-Arts s'offrent l'Arétin et l'envoyé de Charles Quint. Le 24 décembre, le musée a clos la souscription publique pour l'acquisition du tableau d’Ingres. La somme de 80.000 euros, manquante au musée, a été rassemblée grâce à 1536 donateurs. Mais cette acquisition sous forme de souscription soulève plusieurs questions. Pourquoi cette œuvre ? Quelle place aura-t-elle dans la collection du musée ? Les caisses de la culture sont-elles si vides ? Lyon Capitale y répond en dix points.

1- Quel est le sujet du tableau ?

Pietro Aretino, dit l’Arétin (1492-1556), est un écrivain italien de la Renaissance installé à Venise, connu pour ne pas avoir eu sa langue dans sa poche et égratigner les puissants de son époque, religieux et politiques. Bref, un esprit libre. Épisode plus ou moins légendaire, l’empereur Charles Quint aurait envoyé un messager pour lui remettre une chaîne en or, pot-de-vin censé acheter la complaisance de l’écrivain. Au regard des papiers déchirés à ses pieds et de l’expression dédaigneuse de son visage, le bakchich n’est pas bien accueilli. L’insolence sonne comme une injure pour le messager, qui saisit son épée d’un côté et serre le poing de l’autre.

2- Quelles sont les qualités intrinsèques du tableau ?

L’Arétin est une huile sur toile de petit format (41,5 x 32,5 cm) peinte en 1848. Le tableau est scindé en deux par une composition en diagonale, la partie basse étant la plus lumineuse et celle où se joue la confrontation, dans un jeu d’ombre et de lumière remarquable, qui renforce la tension de la scène. La lumière, provenant d’une ouverture laissée hors champ, vient frapper le dos de l’envoyé impérial et faire éclater les plis et le jaune de sa cape, tandis qu’elle n’atteint que les jambes de l’Arétin qui, lui, reste dans la pénombre. La représentation de l’écrivain frondeur, dans une position semi-lascive, le geste lâche des mains et surtout l’inclinaison de son visage sont traités avec d’autant plus d’attention par Ingres qu’il tente par là de traduire la posture sociale et artistique de l’écrivain satirique dont la liberté ne s’achetait pas. À l’arrière-plan du tableau, caché dans l’obscurité, Ingres fait référence au Titien qu’il admirait, maître de l’école vénitienne et ami de l’Arétin, par la présence de son autoportrait, et aux mœurs légères de l’Arétin à travers les deux femmes nues dissimulées derrière un rideau, au fond à droite du tableau.

3- Quelle place occupe-t-il dans l’œuvre d’Ingres et dans l’histoire de la peinture ?

“C’est une œuvre qui se rattache à un nouveau mode de représentation de l’histoire en peinture au début du xixe siècle. Désormais, les artistes vont chercher à représenter des épisodes non plus seulement liés à l’Antiquité ou à la mythologie mais à l’histoire plus récente. Cette recherche de nouveaux sujets a d’ailleurs été initiée par les artistes lyonnais Fleury Richard et Pierre Révoil”, précise le conservateur Stéphane Paccoud, chargé de la collection de peinture et de sculpture du xixe siècle.

Car Ingres est surtout connu pour ses portraits (Monsieur Bertin, Napoléon Ier sur le trône impérial) ou ses sujets féminins (La Grande Odalisque), mais il s’est toujours affirmé comme un peintre d’histoire. Réalisé à la moitié de sa carrière, L’Arétin amorce déjà néanmoins les recherches sur le corps féminin (qui trouveront leur apogée dans le fameux Bain turc – peint en 1862, dans les dernières années de sa vie, et visible au Louvre – mettant en scène une multitude de femmes dénudées), par la présence des deux femmes nues à l’arrière-plan du tableau. L’Arétin est manifestement un sujet qui lui tenait à cœur, puisqu’il le représentera à maintes reprises. Il existe d’ailleurs un pendant au tableau convoité par le musée de Lyon, conservé au Metropolitan Museum of Art de New York. Ces deux versions occupaient une place importante pour l’artiste, au point de les retenir pour une grande rétrospective de ses œuvres à l’Exposition universelle de 1855.

4- Pourquoi cette toile devait intégrer la collection du musée ?

Le musée des Beaux-Arts ne possède d’Ingres que deux études – pour L’Apothéose d’Homère, conservé au Louvre – et cinq dessins. “Il manquait une belle peinture, explique Stéphane Paccoud, qui permettrait de combler une lacune dans la collection de la peinture au xixe siècle, étant donné l’importance d’Ingres dans l’histoire de l’art.” Ingres a d’ailleurs formé dans son atelier la fine fleur de la peinture lyonnaise, particulièrement présente dans la collection : les frères Paul et Hippolyte Flandrin, ou encore Louis Janmot. “En plus de ses qualités esthétiques et de l’intérêt du thème, poursuit le conservateur, le sujet de L’Arétin correspond également à l’esprit de la collection du musée, dans ce qui fait sa spécificité : la peinture troubadour.”

5- C’est quoi le style “troubadour” ?

Le style troubadour définit la peinture historique de la fin du xviiie au xixe siècle, représentant de manière très détaillée des scènes vécues ou légendaires du Moyen Âge ou de la Renaissance. L’intérêt pour ces périodes apparaît avec le goût pour les ruines ogivales venu d’Angleterre (Gothic Revival) ou les drames chevaleresques que l’on jouait à Paris. Les peintres, notamment les romantiques, ont suivi cette tendance, à la fois archéologique et littéraire. La peinture troubadour sera d’ailleurs mise à l’honneur par le musée des Beaux-Arts lors d’une exposition prévue au printemps 2014.

6- Comment l’œuvre est-elle arrivée jusqu’à Lyon ?

Stéphane Paccoud revient sur l’épisode : “Il est extrêmement rare de voir une œuvre d’Ingres en mains privées, puisqu’elles se trouvent toutes ou presque dans les musées ! Le vendeur, la galerie parisienne De Bayser, l’a exposée, accompagnée d’un catalogue. Dès réception de celui-ci, l’équipe du musée des Beaux-Arts s’est immédiatement rendue sur place pour le découvrir. C’était une œuvre pour Lyon !” Premier arrivé, premier servi. Le musée fut le plus rapide à réagir et posa immédiatement une option, après concertation de plusieurs spécialistes du peintre et du musée du Louvre.

7- Où se trouvait-elle auparavant ?

Avant d’être mis en vente par la galerie parisienne, le tableau était précieusement conservé par la descendance du premier propriétaire de l’œuvre (qui en était aussi le commanditaire), Jean-Baptiste Marcotte-Genlis, un des principaux collectionneurs d’Ingres. L’Arétin fut montré en 1913 à Paris, puis de nouveau dans les années 1990. Il avait depuis longtemps “disparu”. Même si les spécialistes savaient où il se trouvait, ils ne le connaissaient qu’en photographie. L’on assiste donc aujourd’hui à une sorte de redécouverte.

8- 750 000 euros, qui paie quoi ?

“Nous avons été très vigilants en ce qui concerne le prix, qui a été finement scruté. Le processus d’acquisition demande l’avis d’une commission, d’experts divers. Le prix a été établi en fonction de plusieurs points de repère, en comparaison des prix auxquels ont été vendues des peintures similaires, en termes de sujet et d’époque”, précise Stéphane Paccoud. L’enveloppe globale comprend la participation, à hauteur de 500 000 euros, du Club du musée Saint-Pierre et du cercle Poussin (entreprises pour l’un et mécènes privés pour l’autre), celles de la Ville de Lyon (90 000 €) et du Fram (Fonds régional pour l’acquisition des musées, 80 000 €). Le montant ouvert à souscription publique s’élève à 80 000 euros. Celle-ci est portée par le cercle Poussin, mécènes privés du musée, abrité par la fondation Bullukian, reconnue d’utilité publique (qui peut donc recueillir des dons). Le participant recevra un reçu fiscal correspondant à son don, qui donne droit à une déduction fiscale de 66 % (dans la limite de 20 % du revenu imposable).

9- Pouvait-on se passer d’une souscription publique ?

Oui. Elle relève d’un choix délibéré de la part du musée. Le tableau aurait pu être acquis grâce au soutien d’autres entreprises ou partenaires. L’idée d’une souscription publique est née de l’achat d’une œuvre de Nicolas Poussin, La Fuite en Égypte, acquise par le musée en 2007 grâce au mécénat privé. À l’époque, le musée reçut quantité de courriers de particuliers qui souhaitaient participer financièrement à l’acquisition de l’œuvre et exprimaient leur frustration de ne pas pouvoir le faire. L’acquisition de L’Arétin était l’occasion de répondre à cette demande. L’appel s’adresse à un public d’autant plus large que le don peut commencer à partir d’un euro. Chaque donateur sera remercié nominativement et, selon le montant de son don, bénéficiera d’une entrée gratuite au musée ou d’une visite privée. À ce jour, 350 donateurs se sont mobilisés, venant de toute la France mais aussi de l’étranger, pour une somme totale de plus de 30 000 euros.

10- Y a-t-il eu des opérations similaires auparavant ?

L’opération est totalement inédite à Lyon. Mais elle a des précédents en France. En 2011, le Louvre lance un appel aux dons international pour l’acquisition des Trois Grâces du maître de la Renaissance allemande Lucas Cranach. Sur le montant total de 4 millions d’euros, il manquait au Louvre un million pour empêcher que le tableau ne parte à l’étranger. L’histoire de cette œuvre est assez similaire à celle de L’Arétin d’Ingres. Les Trois Grâces fut longtemps conservé à l’abri des regards par la famille détentrice. Les spécialistes ne connaissaient son existence qu’en photographie. En un mois à peine, la somme de 1,2 million d’euros fut récoltée auprès de quelque 7 000 donateurs de par le monde. La campagne “Tous mécènes” lancée par le Louvre eut un écho retentissant, et le rôle d’Internet fut aussi déterminant dans la rapidité de réception des dons. Récemment, le musée Courbet d’Ornans a lui aussi lancé un appel aux mécènes privés (beaucoup moins médiatisé que celui du Louvre) pour l’acquisition du Chêne de Flagey, une toile de Gustave Courbet de 1864. À ce jour, le musée n’a toujours pas rassemblé l’intégralité des 4 millions d’euros demandés par le collectionneur japonais qui la vend.

à lire également
Aperçu des expositions à voir en décembre 2018 à Lyon (montage)
Ce mois-ci, on voyagera dans le temps, avec de jeunes artistes tout juste sorties des beaux-arts, deux peintres nés dans l’entre-deux-guerres et un empereur dont on ne connaît souvent à Lyon que la table. Mais aussi dans la géographie, d’un Sud fantasmé aux Fidji de visu pour finir à Annemasse. Bonne route.
d'heure en heure
d'heure en heure

derniers commentaires

réseaux sociaux

Nos BD
Faire défiler vers le haut