Ukraine : “Les réseaux sociaux sont des agences de presse”

À côté des barricades, des bâtons et des pavés, les réseaux sociaux ont joué un rôle fondamental dans la révolution en Ukraine. Dans les combats, ils ont permis d’organiser les secours et de dévoiler les massacres. Face à la propagande et à la corruption, ils répondent par une information libre, fragmentée et transparente. Enquête.

De notre envoyé spécial à Kiev (Ukraine).

"Au début de la révolution, il y avait beaucoup de blagues qui circulaient sur Mark Zuckerberg, le créateur de Facebook. On disait qu'il soutenait la Révolution, car quand tu prends un plan avec les rues occupées et Maïdan, ça forme un F !" s'amuse Iryna, "community manager" pour le mouvement Euromaidan, installé sur la place de l'Indépendance de Kiev depuis trois mois.

Plus de 90 000 abonnés sur Twitter pour le compte @euromaidan, 255 000 "like" sur la page Facebook d’Euromaidan et des versions en 6 langues. Des dizaines de comptes alternatifs, multilingues, tenus par des militants à Kiev ou des expatriés à l'étranger. Depuis trois mois, à côté d'une bataille de rue sauvage et sanglante, la révolution ukrainienne se joue aussi sur les réseaux sociaux.

“Nous allons parfois plus vite que la presse”

Le 21 novembre, Mustafa Nayyem, journaliste-blogueur ukrainien, décide de poster un message sur Facebook, suite au refus du gouvernement ukrainien de signer l'accord de partenariat avec l'Union européenne. "OK, les amis, on se retrouve au monument de l’Indépendance, prenez vos manteaux, des boissons chaudes, amenez vos amis et vos sourires !" Trois jours plus tard, ils seront plus de 100 000 place de l'Europe à Kiev. Le 1er décembre et une grosse répression policière plus tard, la flamme de Maïdan s'allume et ils sont un demi-million dans les rues de la capitale. Les "Euromaidan" sont nés. Aujourd'hui, Mustafa Nayyem, ce jeune homme de 32 ans au clic révolutionnaire, est suivi par plus de 90 000 personnes sur sa page Facebook.

"Au cours de la révolution, il y avait cette menace qu'Internet puisse être prohibé. Pour nous, c'était un vrai péril, car nous utilisions beaucoup les réseaux sociaux", explique Ivanka, qui gère les comptes du "Secteur civil", l'une des plus grandes associations de Maïdan. "Les réseaux sociaux sont comme des agences de presse. Nous avons des correspondants dans les régions. Quand il se passe quelque chose à Donetsk par exemple, nous allons parfois plus vite que la presse", affirme-t-elle.

Mais attention à la désinformation. Si les réseaux sociaux et les comptes d'Euromaidan, pro-européens, permettent de déjouer une propagande pro-russe, les rumeurs et les "fake" y circulent à la vitesse de la lumière. Après les tueries du jeudi 20 février, Viktor Ianoukovitch a souvent été annoncé démissionnaire sur Twitter. En vain. "Nous laissons vérifier les journalistes, et, si les informations ne sont pas confirmées, on le dit quand on publie", explique Ivanka.

“Un rôle clef pour connecter les hôpitaux”

"Facebook a joué un rôle clef pour connecter les hôpitaux entre eux, pour distribuer des médicaments", révèle Yulduz Seitniyazova, directrice du bureau de Médecins sans frontières à Kiev. "Sur Facebook, nous avons des pages spécialisées où l'on peut trouver des informations sur les personnes décédées. Sur d'autres pages, tu peux trouver des listes avec des médecins ou des médicaments dont Maïdan a besoin", confirme la community manager Iryna. Dans une capitale sans police, les réseaux sociaux permettent également d'assurer la sécurité. "Sur les réseaux sociaux, les gens ont ouvert des pages de leur agglomération dans Kiev. Car la menace des titushkys [mercenaires, bandits payés par l'Etat, NdlR] les a réunis pour communiquer entre eux", explique Ivanka.

Les réseaux sociaux ont joué un rôle clef dans les combats de la semaine dernière. Alors que 82 manifestants et des centaines de blessés tombaient sous les balles de snipers, Facebook, Twitter et Youtube ont permis de limiter les dégâts. Et de faire toute la transparence sur les massacres perpétrés par l'ex-président Viktor Ianoukovitch.

La vidéo ci-dessous (âmes sensibles s'abstenir), prise le jeudi 20 février, circule sur les réseaux sociaux depuis plusieurs jours. Elle montre les tirs des snipers face à des manifestants désarmés :

 

#YanukovichLeaks

"Avant Maïdan, nous utilisions peu Twitter en Ukraine", confie Nadiya Pavlova, qui travaille sur les comptes en anglais d'Euromaidan. Trois mois plus tard, alors que Viktor Ianoukovitch est devenu l'homme le plus recherché du pays, Twitter agit comme un outil de transparence face à la corruption. Depuis plusieurs jours, les photos des résidences secondaires majestueuses du président déchu ou du procureur en fuite Viktor Pchonka, les voitures luxueuses et le parcours de golf, ont été retweetées des milliers de fois.

Un WikiLeaks personnalisé vient même d'être créé, après la découverte, près de la maison de Viktor Ianoukovitch, de documents fichant journalistes et opposants. Avec le tag #YanukovichLeaks, les journalistes, blogueurs, enquêteurs en herbe du monde entier peuvent remonter les fils de la corruption organisée en Ukraine. Sur les réseaux sociaux, la chasse à l'oligarque est ouverte.

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