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Taxe carbone : "Les grands lobbies ont détricoté le Grenelle"

Tous deux écologistes, Alain Chabrolle et Jean-Claude Chenu réagissent au report de la taxe carbone. L'un ne regrette pas trop un dispositif qui ne lui semblait ni juste ni efficace, l'autre "pense beaucoup de mal" de cette annonce. Ils évoquent l'exemple suédois.

Avec le mini-remaniement gouvernemental, ce fut la réponse du président Sarkozy aux résultats des régionales. Le report de la taxe carbone, qui aurait dû entrer en vigueur en juillet prochain, n'en finit pas de provoquer des remous. La fondation Nicolas Hulot a déjà claqué la porte du Grenelle de l'Environnement et d'autres associations songeraient à faire de même. Nous avons interrogé Alain Chabrolle, tout nouveau vice-président à la Région chargé de la santé et de l'environnement (Europe Ecologie) et Jean-Claude Chenu, président de la FRAPNA (Fédération Rhône-Alpes de Protection de la Nature) dans le Rhône et pilote politique du réseau santé et environnement de la FRAPNA.

Lyon Capitale : Que pensez-vous du fait que la loi sur la taxe carbone ait été reportée par le gouvernement Français ?

Alain Chabrolle : Ce n'est pas vraiment une surprise. On le sentait un peu venir après le désavœu de la taxe par le Conseil d'Etat. Ce report est une conséquence d'un revirement du gouvernement, mais c'est aussi dû à la pression des grands lobbies qui ont détricoté le Grenelle de l'environnement. C'est une déception, mais pas une surprise, car elle n'avait pas été élaborée comme Europe Écologie l'avait souhaité. Elle n'était pas socialement juste, car elle pénalisait les ménages, et ne faisait pas contribuer les gros acteurs. De plus, la taxe n'aurait pas été efficace, car son prix unitaire n'était pas dissuasif. La pédagogie du gouvernement a été désastreuse. J'espère qu'elle sera réabordée tel qu'Europe Écologie le souhaite, c'est-à-dire qu'il faut que chacun la paye afin qu'elle soit efficace.

Jean-Claude Chenu : Je pense beaucoup de mal de ce report. Je suis convaincu que le réchauffement climatique est certes d'origine naturelle, mais également anthropique. Comme les combustibles fossiles tels que le charbon et le gaz ne sont pas infinis sur Terre, il est nécessaire de réduire leurs émissions. Même si la taxe carbone n'était pas suffisante, c'était déjà ça.

Le président Nicolas Sarkozy a annoncé que la taxe était reportée, mais d'autres disent qu'elle a en fait été annulée. Qu'en pensez-vous ?

A.C : Lorsqu'on entend Sarkozy dire lors du salon de l'agriculture que l'environnement, ça suffit, on comprend que la taxe est belle et bien enterrée. Le report est une expression gouvernementale pour faire comprendre aux gens que l'on est pas prêt d'en reparler.

J-C.C : Je pense que dans le contexte actuel, elle est pour le moment stoppée.

Nicolas Sarkozy estime que cette taxe carbone défavorise les entreprises françaises par rapport à leurs concurentes étrangères, c'est pourquoi il faut une règlementation Européenne. Qu'en pensez-vous ?

AC : C'est faux. C'est une démarche qui se voulait engageante pour les industriels afin qu'ils soient plus économes en matière d'énergie en mettant par exemple des équipements plus performants. Lorsque vous taxez des personnes qui utilisent des produits pétroliers et qui ne sont pas économes, cela les oblige à mieux s'équiper au niveau énergétique et en isolation, ce qui constitue une source de progrès. Concernant une règlementation européenne, elle est possible, mais il faut que des pays soient fortement porteurs de ce type de dispositif. Or, pour l'instant, la France n'a fait aucune démarche dans ce sens, et n'a conseillé à aucun pays de le faire. Donc, on est au point mort.

J-C.C : Je pense qu'il y a du vrai dans ce que Nicolas Sarkozy a dit. Personnellement, je ne sais pas trop quoi en penser. Mais Michel Rocard, en qui j'ai une grande confiance a dit que pour l'instant, une règlementation européenne est impossible, car il faut avant tout que des Etats influents fassent une règlementation dans leurs pays respectifs pour qu'un projet commun émerge au niveau européen.

Actuellement, la Suède possède une taxe carbone. Savez-vous si elle est efficace, et si d'autres pays européens en possèdent une ?

AC : Je connais un peu le système de la Suède qui a introduit depuis quelques années des dispositifs analogues sans que cela mette à mal l'économie du pays. Il ne faut pas voir une règlementation comme un élément pénalisant, ni une demande d'amélioration des comportements comme une sanction.

J-C.C : C'est sûr que la Suède est en avance là-dessus. Ce sont des pionniers, des précurseurs. Je pense que si cette taxe constituait une contrainte trop forte pour les entreprises suédoises, cela se saurait. Le pays n'a pas l'air d'être dans un état de délabrement industriel. En revanche, je ne pense pas que d'autres pays possèdent une taxe carbone.

Avez-vous quelque chose à dire sur l'intervention de Chantal Jouanno et du recadrage qu'elle a subi par le président de la République ?

AC : Cela regarde le gouvernement. Cependant, il est vrai que tous les acteurs du Grenelle de l'environnement, ou tout du moins les organisations environnementales sont déçues et ont eu l'impression d'être trompées. Cette décision du gouvernement ne va pas trop motiver les personnes concernées à poursuivre les travaux. Je pense que Chantal Jouanno doit être malgré tout déstabilisée car elle croyait en cette taxe. Je suis en mesure de la comprendre.

J-C.C : Je trouve que Chantal Jouanno est une femme courageuse, tout comme Nathalie Kosciusko-Morizet qui l'a d'ailleurs soutenue. Elles ont eu le courage de s'exprimer, alors que leur entourage, lui, manque de courage.

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