Entretien : "Le nucléaire est un facteur d’indépendance énergétique fort" Partie 1

Le 14 juin, le Parlement européen a subi des oppositions à l’ajout du nucléaire et du gaz à la taxonomie verte. Entretien en deux temps sur le nucléaire : première partie : Thierry Caillon de la Société française d'énergie nucléaire (Sfen).

Le 14 juin, la commission de l’environnement, ENVI et la commission des affaires économiques, ECON se sont opposées par un vote à l’entrée du nucléaire et du gaz dans la taxonomie verte de l’Union Européenne. La taxonomie européenne a été lancé en 2018 pour orienter les investissements dans le sens de la lutte contre le changement climatique. Elle classifie les activités économique durable et ou de transition.

Thierry Caillon
Thierry Caillon

Lyon étant une région particulièrement concernée par les questions nucléaires, les équipes de Lyon Capitale ont décidé de mener un double entretien pour montrer deux avis opposés. En première partie Thierry Caillon, responsable communication de la Société française d'énergie nucléaire (Sfen) et en seconde partie Michèle Rivasi, député européenne de Europe Ecologie les Verts (EELV).

Lyon Capitale : Selon vous, comment peut-on justifier le fait de retirer le nucléaire de la liste des énergies de transition ?

Thierry Caillon : Initialement, le problème vient du fait que pour intégrer le nucléaire à la taxonomie, il a dû être lié avec le gaz dans un seul acte délégué. C’est une association contre nature entre le gaz, qui est la seconde énergie fossile la plus émettrice de CO2 derrière le charbon et le nucléaire qui est bas carbone.


C’est une association contre nature entre le gaz [...] et le nucléaire


Dans la chronologie des faits, 12 pays menés, par la France, se sont déclarés pour le nucléaire, et 5 contre avec l’Allemagne en tête. L’Allemagne est absolument contre le nucléaire mais veut du gaz parce qu’elle en a besoin et la France est absolument contre le gaz mais veut du nucléaire. Faute d’accord, les deux énergies ont été liées dans un acte délégué pour devenir des énergies de transition, c’est-à-dire dont on a besoin au moins jusqu’en 2050.

Depuis la nouvelle coalition en Allemagne, le paradoxe est que les verts Allemands ne soutiennent plus cet acte, alors que l’Allemagne en était à l’origine.

Malgré le fait que le nucléaire ne produise pas de CO2, pensez-vous, au vu notamment des problématiques de déchets et de risque, que le nucléaire puisse être qualifié de durable ?

Pour essayer de trouver un accord, la commission européenne a demandé à son instance scientifique, le JRC* de produire un rapport pour savoir si le nucléaire était durable. Le JRC a estimé que le nucléaire était donc durable au vu de l’ensemble des critères que satisfaisait les autres énergies déjà au sein de la taxonomie.

*Centre commun de recherche, CCR en Français

D’ailleurs, le dernier rapport du GIEC, appellent à utiliser toutes les solutions bas carbone sans discrimination technologique basée sur une idéologie. En me rapportant à la science et au rapport de l’instance scientifique mandatée par la commission européenne, je ne propose pas une opinion. L’avis des deux commissions le 14 juin fait strictement l’inverse, elles ne tiennent pas compte de l’avis scientifique du JRC et donnent simplement une opinion.

Sur Twitter Yannick Jadot a félicité cette décision, expliquant que seules les énergies renouvelables sont des profitable pour la paix. Que répondez vous aux personnes qui craignent que le nucléaire nuise à l’indépendance européenne, notamment vis-à-vis de la Russie ?

Je suis tout à fait d’accord sur le fait que les énergies renouvelables sont favorables au climat. Pour autant, il ne faut se priver d’aucun levier. Tout d’abord, il faut utiliser toutes les énergies bas carbones : éolien, solaire, hydraulique, biomasse et nucléaire. Ensuite, il faut mener l’électrification des secteurs qui fonctionnent avec des énergies fossiles. Or cela nécessite beaucoup d’électricité, et donc toutes les énergies bas carbone. Parallèlement, il faut assurer une efficacité énergétique, c’est-à-dire innover pour diminuer la consommation. Enfin, la sobriété est aussi nécessaire : nos comportements doivent être remis en cause pour moins polluer.

Il ne faut priver d’aucun des piliers. Je ne partage pas l’avis de ceux qui sont favorables à un tout nucléaire et pensent ainsi ne pas avoir besoin de la sobriété. Néanmoins, je suis tout aussi opposé à l’avis de monsieur Jadot. Je pense qu’il compromet l’atteinte de la neutralité carbone en se privant d’un des leviers.

Et par rapport à l’indépendance vis-à-vis de la Russie pour des énergies qui en viendrait, notamment le gaz et le nucléaire…

Le gaz provient en effet de Russie, mais ce n'est pas le cas du nucléaire. Pour faire fonctionner une centrale nucléaire, nous avons besoin d’uranium. Or, celui-ci ne vient pas de Russie. En France, on s’approvisionnait il y a quelques années au Kazakhstan et maintenant l’uranium est importé de différents pays comme le Canada, l’Australie et le Niger. Ce sont des pays avec une stabilité politique.


Le nucléaire est un facteur d’indépendance énergétique fort


De plus, avec le gaz, l’Allemagne a un stock de sept jours, ce qui la rend dépendante de la Russie. En France, le stock d’uranium est de sept ans. Ainsi, le nucléaire est un facteur d’indépendance énergétique fort, car nous ne sommes pas dépendant d’un seul pays.

nucléaire

Pour l’éolien et le solaire, nous sommes dépendants de la Chine pour les métaux rares. De plus, il n’existe aucun constructeur français d’éolienne, et le seul constructeur français de panneaux photovoltaïque était en redressement judiciaire il y a quelques années. L’état a imposé à EDF son achat, mais ils ne parviennent pas à concurrencer les constructeurs asiatiques. Les panneaux photovoltaïques sont construits à 90% en Chine. Pour les éoliennes, les grands constructeurs sont européens, mais pas français.

Pour bien expliquer aux lecteurs, le vote du parlement Européen n’est pas encore définitif, quelles sont les prochaines étapes à venir ?

Les actes délégués sont des textes législatifs rédigés par la commission européenne qui doivent ensuite être validés par le parlement européen. Après la publication d’un projet par la commission, 4 semaines de débats publics sont ouvertes, et des observations peuvent être votées par des commissions. C’est ce qui est arrivé le 14 juin avec la commission de l’environnement ENVI et la commission des affaires économiques et monétaires ECON.


Ce sont des manœuvres purement politiciennes qui sont à des années lumières de l’objectif final de lutter contre le réchauffement climatique.


A partir du 4 juillet, le texte va aller en séance plénière et sera voté par l’ensemble des 705 eurodéputés représentant les 27 pays. Aujourd’hui il y a 12 pays pour et 5 pays contre, si on convertit en nombre de députés et que rien ne change, le texte sera très surement adopté. Ce que nous observons s’apparente plus à une dernière tentative pour faire bouger les lignes, un baroud d’honneur de l’opposition. Ce sont des manœuvres purement politiciennes qui sont à des années lumières de l’objectif final de lutter contre le réchauffement climatique.

 

Voir aussi : Nucléaire : ""un plan très ambitieux à la mesure du défi climatique" (vidéo)

 

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